Essais
L'HOMME s LGE DE MONTAIGNE. 141
bon père ; je ne sçay s'il a escoulé en moy partie de ses humeurs, ou bien si les exemples domestiques et la bonne institution de mon enfance y ont insensiblement, aydé... mais tant y a que la pluspart des vices, je les ay de moy mesme en horreur, d'une opinion si naturelle et si mienne que ce mesme instinct et impression que j'en ay apporté de la nourrice, je l'ay conservé sans que aucunes occasions ne l'ayent sceu faire altérer ». Son jugement lui apprend la voie à suivre, et, au pis aller, la bonne nature veille sur lui comme une tendre mère. « Je trouve... ma concupiscence aucunement moins desbauchée que ma raison. Les desbordemens ausquels je me suis trouvé engagé ne sont pas Dieu mercy, des pires. Je les ay bien condamnez chez moy, selon que la raison les condamne : mon jugement ne s'est pas trouvé corrompu par le dérèglement de mes mœurs. » En concluant, s'il a commis quelquefois des fautes, il s'en est repenti ; mais de par « (sa) naissance et son caractère » ses fautes n'ont été qu'une quantité négligeable1.
Dans sa modestie, il méprise « les autres » qui ont le vilain défaut de « s'estimer trop et n'estimer pas assez autrui » ; lui, par contre, n'est jamais satisfait de ce qu'il a fait ; ses écrits il ne sait les relire sans peine2. « Les autres s'estudient à eslancer et guinder leur esprit ; moi à le rabaisser et coucher3 ». Il chérit les natures simples comme la sienne ; les « petits » et tous ceux qui ont besoin de lui 4 ».
Sa douceur n'est pas moins admirable. Il aime tout le monde, bien qu'il vive à l'écart ; il sait que la société est corrompue, cependant il s'obstine à ne voir que le bon côté des choses. Il est vrai que sa nature ne l'empêche pas de se livrer parfois à la colère : « Quand je tance avec mon valet, je tance du meilleur courage que j'aye, ce sont vrayes et non feintes imprécations ; mais, cette fumée passée, qu'il ayt besoin de moy,... je tourne à l'instant le feuillet0 ». Après avoir raconté des exemples de générosité et de magnanimité chez les anciens, il s'écrie : « J'ay une merveilleuse lascheté vers la miséricorde et le pardon (et la « mansuétude) 6 ». Malgré ces déclarations, nous ne sommes guère tranquilles sur sa manière de tancer son valet, car nous lisons plus loin : « Nous mesmes, pour bien faire, ne devrions jamais mettre la main sur nos serviteurs, tandis que la colère nous dure ». Ce qui est très juste mais voyons la suite. Si la rage vous emporte, ajoute Montaigne, ne l'étouiïez pas, car la santé avant tout : « Je conseille qu'on donne plustost une nazarde à son valet, à peu hors de saison (c'est-à-dire même sans raison) que de geiner sa fan-