‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 84 sur 276 · Essais · texte numérisé non relu

Essais

L'HOMME SAGE ni: MONTAIGNE. 145

rie ([ne c'est, là une leçon qui n'est pas faite pour lui1 et c'est bien pour cela qu'il n'aime guère les charges publiques : « le bien public requiert qu'on trahisse et qu'on mente ; résignons cette commission à gens plus obéissans et plus souples" ». On lui demandait à quoi il aurait pu cire utile, s'il avait servi « A rien, fis-jc.... Mais j'eusse dict ses vérité/, à mon maistre et eusse controrolé ses meurs s'il l'eust voulu3 ». Le souvenir d'Esope devait se présenter à son esprit. Ce qu'il cherche c'est la vérité : « Je la festoyé et caresse... en quelque main que je la trouve, et m'y rends alaigrement, et luy tends mes armes vaincues4 » car on peut lui dire son affaire, sans qu'il se fâche : « Quand on me contrarie, on esveille mon attention, non pas ma cholere 5 ». Cet amour si absolu de la vérité peut faire sourire ceux qui ne la reconnaissent pas facilement aux gens du midi. Il est vrai, qu'en bon Gascon, il lui arrive parfois d'exagérer, mais « au premier qui me rameine et qui me demande la vérité nuë et crue, je quitte soudain mon effort, et la luy donne sans exagération, ny emphase et remplissage" ». Montaigne a « estably un patron au dedans » sur lequel il modèle toutes ses actions ', il aime surtout la liberté, jusqu'à rêver la vie des sauvages. Dans l'édition de 1595, notre auteur fixe même le modèle dont il veut s'approcher, ce « Thorius Baldus, gallant homme, bcui sçavant, sain, entendu et abondant en toute sorte de commoditez et plaisirs, conduisant une vie tranquille et toute sienne, l'âme bien préparée contre la mort, la superstition, les douleurs et autres encombries de l'humaine nécessité " ».

Outre cette amitié si merveilleuse, dont il nous a laissé un témoignage précieux dans son culte pour La Boétie, amitié qu'il veut borner aux âmes d'élite — et notez en cela aussi sa généreuse franchise : « Je parle plus affectueusement de mes amis, quand il n'y a pas moyen qu'ils le sçachent9 ». — Montaigne est un conseiller excellent. Tout le monde a recours à lui, et tous sont satisfaits de sa finesse. Quiconque s'est fié à lui « s'en trouva fort bien10 ». Il pénètre l'âme de ceux qui l'entourent : « Il m'advient souvent de voir et de distinguer plus exactement les conditions de mes amys qu'ils ne font eux-mesmes. J'en ay estonné quelqu'un par la pertinence de ma description11». Si les autres tirent profit de ses conseils, lui, par contre, n'a besoin de

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