Essais, 111, S
Tous lis dangers que j'ay veu, c'a esté les yeux ouverts, la veuë libre, saine et entière ». Comme la nature ne l'a pourvu de muscles d'acier, elle l'a, du moins, doué « d'insensibilité ». Pendant les guerres civiles, il a fait bonne mine à mauvais jeu. Les portes de son château sont restées ouvertes. Aux ennemis, il a opposé un visage assuré '. Il est arrivé qu'un mauvais sujet entouré de ribauds lui aie rendu visite dans le but de mettre sa maison au pillage, mais sa bonne contenance l'a détourné de l'entreprise. Il admet cependant que la vue des précipices n'est pas sans l'émouvoir, quelqu'un peut-être s'en souvient, mais il ajoute : « et si suis de ceux qui s'effraient aussi peu de telles choses '' ». Même aux maux physiques qui l'assaillent à mesure qu'il vieillit, il résiste, quoique ses plaintes continuelles panassent lui donner un démenti « ayant accoustumé de luicter les defTauts qui sont en moy et les dompter sur moy-mesme3 ». Autres petites qualités très méritoires : les « cérémonies -» il les abhorre : « Je retranche en ma maison toute cérémonie », et puis : « A quoy faire fuyt-on la servitude des cours, si on l'entraîne jusques en sa tanière? » Il ne se borne pas seulement à payer ses dettes, mais il ajoute qu'il se sent « naturellement quelque volupté à payer » parce que « il y a quelque contentement qui (le) chatouille à faire une action juste et contenter autruy4 ».
Dans les dernières pages de son troisième livre, Montaigne, se propose, sans façon, comme exemplum vitae. Il nous apprend son régime de vie et son aversion pour Esculape et ses ministres. Que l'on suive la nature, ainsi qu'il le fait ; la bonne nature ne saurait nous tromper. En cela aussi il y a cependant une science, fruit d'une longue expérience ; l'hygiène, la règle. Ménagez les plaisirs et souvenez-vous que chaque âge porte ses fruits. « Ma forme de vie est pareille en maladie comme en santé : mesme lict, mesmes heures, mesmes viandes me servent et mesme breuvage. Je n'y adjouste du tout rien que la moderation du plus ou du moins, selon ma force et appétit. Ma santé, c'est maintenir sans destourbier mon estât accoutumé ». Chaque peuple a ses habitudes, chaque individu des besoins particuliers. « Je dis souvent que c'est pure sottise qui nous fait courir après les exemples estrangers et scholastiques ». Et encore : « Vous faites malade un Aleman de le coucher sur un matelas, comme un Italien sur la plume et un François sans rideau et sans feu ». L'habitude a donc son prix. L'âge lui a donné des façons de vie qu'il croit prudent de suivre : « La coustume a desjà, sans y penser, imprimé si bien en moy son caractère en certaines choses, que j'appelle excez de m'en despartir ; et, sans m'essaier, ne puis ny dormir sur jour, ny faire collaction