Essais
entre les repas, ny desjeuner, ny m'aller coucher sans grand intervalle après le soupper, ny faire des enfans qu'avant le sommeil, ny les faire debout, ny porter ma sueur, ny m'abreuver d'eau pure ou de vin pur, ny me tenir nud teste longtemps, ny me faire tondre après disner ». Il nous apprend aussi d'autres détails plutôt écœurants pour nous, mais qui l'intéressent dans son adoration de sa personne ; tout ce qu'il fait lui paraît digne de passer à la postérité ; il ajoute donc qu'il est réglé en toute fonction de son corps, qu'il dîne volontiers sans nappe ni serviette et qu'il s'aide « peu de cullier et de fourchette » c'est-à-dire, en d'autres termes, que ses mains se passent de ces instruments de la civilisation.
Et encore vous apprendrez, en lisant ces pages, qu'il est bien de se contenter de deux plats à son dîner, qu'il ne faut point surcharger son estomac et que « la règle » n'est pas la maîtresse de la vie. Sain et malade, ajoute-t-il, et c'est là peut-être sa meilleure leçon, « je me suis volontiers laissé aller aux appétits qui me pressaient. Je donne grande authorité à mes désirs et propensions. Je n'ayme point à guérir le mal par le mal ; je hay les remèdes qui importunent plus que la maladie ». Il s'est toujours bien trouvé de suivre cette voie ; que ses lecteurs en profitent et qu'ils se souviennent que « les plus belles vies sont... celles qui se rangent au modelle commun, sans merveille, sans extravagance1 ».
Il est arrivé à Montaigne, en analysant sa vie, d'analyser celle aussi des philosophes qui l'avaient précédé. Sa mémoire, toute faible qu'elle est, déborde des souvenirs des grands hommes de l'antiquité. Dans cette comparaison, d'abord inconsciente, ensuite voulue, il a fini par rapporter leurs actions aux siennes, par appliquer leurs exemples à sa vie, par s'identifier avec ses modèles jusqu'à former un seul être avec eux. Ajoutez à cela que cette comparaison devient de plus en plus évidente, à mesure que l'auteur farcit de notes ses Essais ; c'est tantôt un exemple étranger qui influe sur son autobiographie, c'est, tantôt une maxime classique qui forge les siennes. En tout cas, il ressent le besoin de savoir ce que les anciens auraient fait s'ils s'étaient trouvé à sa place, s'ils avaient vécu à son époque. Les classiques, il les étudie pour « devenir plus sage, non plus sçavant » pour les pénétrer, ainsi qu'il se pénètre : « J'ay une singulière curiosité... de connoistre l'âme et les internes jugemens de mes autheurs2 » pour devenir, sur leur patron, l'homme sage de son siècle.