‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 88 sur 276 · Essais · texte numérisé non relu

Essais

Le grand modèle, qui se présente sans cesse à sa pensée n'est pas Plutarque, ainsi qu'on le suppose, mais bien Socrate, l'homme sage de ['antiquité. Dèa les premières pages de son œuvre, il en parle et l'admire. « En une âme bien espurée comme la sienne (celle de Socrate) et préparée par continuel exercice de sagesse et de vertu, il est vraisemblable que ces inclinations, quoy que fortuites, estoyent tousjours bonnes et dignes d'estre suyvies ». Le philosophe grec avait des a mouvements intérieurs » qui paraissaient des inspirations divines et Montaigne de se demander s'il a lui aussi de ces mouvements : « J'en aveu auxquels je me laissay emporter si utilement et heureusement qu'elles pourroyent estre jugées avec quelque chose d'inspiration divines ' ».

L'homme sage est celui qui met en pratique le « connais-toi, toimême ». Il le fait et pense que son devancier faisait de même : « parce que Socrates avait seul mordu à certes au précepte de son Dieu de se connoistre et par cette estude estoit arrivé à se mespriser, il fut estimé seul digne du nom de sage ». Et encore : « La coustume a faict le parler de soy vicieux, et le prohibe » mais « dequoy traitte Socrates plus largement que de soy? A quoi achemine-t-il plus souvent les propos de ses disciples qu'à parler d'eux? 2 » Il fera de même, il poussera les lecteurs des Essais à l'imiter. « Je tiens qu'il faut estre prudents à estimer de soy, et pareillement consciencieux à en tesmoigner, soit bas, soit haut... Si je me sembloy bon et sage, tout à fait, je l'entonneroy à pleine teste 3 ». Sa sagesse est relative, mais au bout du compte, il s'en déclare satisfait.

Lorsque notre écrivain avoue son penchant pour la volupté, il s'empresse d'ajouter que Socrate était lui aussi voluptueux A ; lorsqu'il déclare son antipathie pour la sottise de certains disputeurs, il s'appuie encore une fois sur l'exemple du philosophe greC. Dans le ixe chapitre du IIP livre, Montaigne développe ses idées humanitaires. Son cosmopolitisme ne s'arrête à aucune frontière. Ici encore l'exemple de Socrate le guide, mais il tient à marquer son indépendance : « Non parce que Socrate l'a dict, mais parce qu'en vérité c'est mon humeur, et à l'aventure non sans quelque tort, j'estime tous les hommes mes compatriotes et embrasse un Polonais comme un François 6 ».

Socrate, malgré cette déclaration, est toujours son modèle ; le miroir dans lequel il aime à se réfléchir. Montaigne veut bien ressembler, autant que possible au « plus sage qui fut onques, au tesmoignage

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