‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 89 sur 276 · Essais · texte numérisé non relu

Essais

des dieux et des hommes1 » même lorsqu'il souffre de la gravelle et qu'il est délivré enfin d'un calcul néphrétique, il pense à son maître. Il en fut ainsi de Socrate « après qu'on l'eut deschargé de ses fers 2 ». C'est Socrate qu'il reconnaît pour son « précepteur3 » et il ne trouve à blâmer en lui que son penchant pour les « extases » et les « demoneries4 » révélant quelques traces de superstition.

Avec Socrate, d'autres sages antiques se présentent à sa pensée. L'incertitude philosophique, le « que sais-je? » constituant le fond de sa doctrine, il l'a tiré des philosophes de la Grèce : « Voylà comment, des trois générales sectes de philosophie, les deux font expresse profession de dubitation et d'ignorance ; et en celle des dogmatistes, qui est troisième, il est aysé de descouvrir que la pluspart n'ont pris le visage de l'assurance que par contenance " ».

En présence de certains aphorismes de la sagesse des anciens, notre auteur se demande si ces aphorismes trouvent une correspondance en lui-même et en agissant de la sorte, il transforme son aspiration au bien en bien conquis que sa vie met en action. Il se croit sage parce qu'il comprend le prix de la sagesse. Vaine illusion qui prouve comment son œil ne scrutait pas vraiment son for intérieur! Il oublie, qu'il a bien analysé lui-même, mieux qu'on ne l'avait fait auparavant, l'instabilité de notre nature ; tel avare peut être généreux en certains moments et tel homme de courage peut éprouver des heures de faiblesse. La vertu absolue n'est qu'un rêve.

Ces rapprochements entre lui et ses devanciers sont si nombreux que nous nous bornons à indiquer ici les plus caractéristiques. Dans le douzième chapitre du premier livre il est question de la « constance ». On sait que les titres dans les Essais ne font rien à l'affaire ; tout comme les pavillons de contrebande, ils couvrent toute sorte de marchandise. Après avoir raconté l'effet que lui cause le bruit d'un coup de fusil « le sage peripaticien, ajoute-t-il, ne s'exempte pas des perturbations, mais il les modère ».

S'il protège les faibles, c'est que, s'écrie-t-il « je me laisse plus naturellement aller après l'exemple de Flaminius, qui se prestoit à ceux qui avoient besoin de luy, plus qu'à ceux qui luy pouvoient bien faire6 ». Il n'a pas de mémoire, mais « Messala Corvinus fut deux ans n'ayant trace aucune de mémoire7 ». Sa douceur peut paraître excessive. On se trompe. Aristote était accusé lui aussi « d'avoir esté trop miséricordieux8 ». Il dort avec plaisir ; ou s'en moque en famille :

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