Essais
152 MÉLANGES LANSOX.
s'ils y trouvent quelques traces de penchants vicieux, qu'ils se souviennent de Platon1 ; s'ils écoutent les cris que la souffrance lui arrache, qu'ils n'oublient point ceci : « Epicurus ne pardonne pas seulement à son sage de crier aux tourments, mais il les lui conseille *' ».
Il est vrai qu'il aime la volupté, mais le même philosophe lui suggère . qu'il faut suivre son penchant naturel : «suyvant Epicurus, les voluplez ne semblent à éviter si elles tirent à leur suitte des douleurs plus grandes, et les douleurs à rechercher qui tirent à leur suitte des voluplez plus grandes 3 ».
Dans les luttes politiques, il faut se tenir dans un juste milieu, tout en suivant, avec modération, le parti qui nous paraît le plus juste. C'est là ce que faisait Atticus : « Fut-ce pas Atticus, lequel se tenant au juste party et au party qui périt, se sauva par sa juste modération? ' » Même en amour, la modération est nécessaire ; il le dit comme « le philosophe Panetius » l'avait déjà dit1. Il veut se suffire à lui-même : « Eleus Hippias » avait appris « à son aine de se contenter d'elle ' » ; il est bien aise d'en avoir fini avec la charge de maire de Bordeaux : « Platon dit que qui eschappe braves nettes du maniement du monde, c'est par miracle qu'il en eschappe » et encore : « Saturinus, à ceux qui luy avoyent déféré tout commandement : Compaignons, fit-il, vous avez perdu un bon capitaine pour en faire un mauvais général d'armée3 ». La justice est pour lui ce qu'elle était pour Alcibiade ; et même lorsque certaine agitation nerveuse le fait remuer sur son siège, il se conforte en pensant que le « philosophe Chrysippus » en faisait de même ".
Montaigne s'est cru un sage et s'est comparé aux sages de l'antiquité mais il s'est créé là-dessus beaucoup d'illusions. Les notices que nous avons de sa vie sont en contradiction avec les maximes philosophiques qu'il déclare suivre. Il a beau se moquer des vanités; on sait qu'il se rendait à la cour pour se frayer un chemin aux honneurs et qu'il ambitionnait les titres sonores ; à l'âge de la raison raisonnable, il sollicite celui de citoyen romain. Dans ses voyages, il ne manque jamais de mettre en évidence les honneurs qu'on lui rend et l'estime dont son œuvre jouit. On connaît l'histoire de ses exploits de maire et de sa fuite lors de la pestilence; il rit des fous qui exaltent leurs origines illustres mais il se glorifie de ce que son père est enterré à