Essais, ibid
Montaigne « au tombeau de ses ancêtres » et c'était le tombeau des anciens seigneurs du château '. Ses dévouements héroïques il les prône; toutefois il est on ne pourrait plus égoïste : « Desprenons-nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autruy 2 » et ailleurs il ajoute : i Moi qui n'ay autre fin que vivre et me resjouir 3. » Il ne cherche dans les autres que le bonheur que les autres peuvent lui donner; sa patrie il l'aime sans « s'en ulcérer et maigrir 4. » Les modèles qu'il suit oui donné des preuves de fermeté même au milieu des dangers; il croit en avoir donné lui aussi, cependant il nous surprend par des maximes étranges. Il faut suivre — déclare-t-il — d'une « affection » à peu près égale deux partis en guerre : « Je porterois facilement au besoing une chandelle à S. Michel, l'autre à son serpent °. » Enfin encore une déclaration qui contredit à ce qu'il avait dit sur l'amour pour l' humanité : « J'ay grand soin d'augmenter par estude et par discours ce privilège d'insensibilité qui est naturellement bien avancé en moy. Autant que le puis, je m'employe tout à moy \ » De l'œuvre de notre écrivain s'élève un hymne à la vie qui est belle et bonne malgré tout. N'ajoutez donc qu'une foi relative à sa déclaration si souvent répétée que la mort n'est pas faite pour l'épouvanter. Il l'aime cette vie et il aime aussi le plaisir qu'il poursuit même à un âge avancé car les vieillards doivent profiter de leurs derniers jours '. Malgré la gravelle, malgré toute sorte d'ennuis, il se flatte de vivre encore longtemps ainsi que ses parents ont vécu : « Il faut retenir à tous nos dents et nos griffes l'usage des plaisirs de la vie que nos ans nous arrachent . » En concluant, ma modeste enquête n'est pas un réquisitoire contre le grand philosophe qui a honoré la pensée humaine mais plutôt la constatation qu'il a fait comme tous ceux qui ont écrit leur autobiographie sa toilette pour le grand public. Montaigne avait parfaitement raison en peignant l'homme ondoyant, contradictoire, seulement il a oublié qu'il était homme lui aussi de même que les grands personnages de l'antiquité qu'il exalte et dont il se croit parfois supérieur parce qu'il n'a pas connu leurs faiblesses.
Pietro Toldo.
Professeur à l'Université de Bologne.
1. CL Paul Bonnefon, Montaigne et ses amis, Paris, Colin, 1898, p. 89.