III, 13; I
Le Caducée ou VAnge de paix ressemble peu aux autres traités politiques de d'Aubigné. Au lieu que, dans le traité Du devoir mutuel des rois et des sujets et dans le Traité sur les guerres civiles, l'auteur expose dogmatiquement les vues que lui suggère la situation du moment, dans le Caducée il présente des conceptions opposées, les critique l'une par l'autre, et s'efforce de les concilier.
A cette différence de fond correspond tout naturellement une différence dans la forme. Nous n'avons plus un traité, cadre attendu d'une exposition dogmatique, mais un dialogue où les doctrines qui s'opposent sont défendues chacune par un personnage distinct, tandis qu'un troisième personnage joue le rôle de conciliateur. Les noms disent assez les tendances de chacun : le Prudent défend la politique d'opportunisme, le Ferme la politique de principes, et le Modeste — entendez le modéré — la politique d'entente.
Plus précisément le Caducée comprend plusieurs dialogues successifs dont les quatre interlocuteurs se ramènent aux trois types indiqués.
Un schisme s'est déclaré parmi les Églises protestantes de France au sujet de quelques contestations qu'elles ont eues avec la cour. Le Modeste, qui a entrepris de travailler à ramener l'unité dans le peuple de Dieu, et qui ne se dissimule pas d'ailleurs toutes les difficultés de sa tâche, se rend d'abord chez un seigneur « de beaucoup d'autorité et d'expérience » qui appartient au parti des prudents, au parti qui pour éviter les difficultés avec la cour est prêt à faire beaucoup de concessions. Il écoute sa justification, lui adresse quelques bonnes paroles, puis, deux jours plus tard, il rend visite à un gentilhomme de Saintonge « depuis vingt ans... toujours emploie aux Assemblées publiques » et « qui n'a rien à espérer par la guerre si ce n'est de troubler ses grandes et exquises commoditez, les plaisirs de ses exelans jardinages ». Celui-là prononce le plaidoyer des fermes, que le Modeste fait suivre comme le précédent de quelques mots en faveur de la paix.
La question semble traitée désormais puisque les deux causes sont entendues, quand une nouvelle conversation s'engage, où elle est examinée tout de neuf, cette fois sous la forme d'une discussion aux
répliques entrelacées. Sur ces entrefaites, en effet, est survenu un nouveau personnage, cousin du Ferme et qui tout de suite par ses propos se révèle comme étant un prudent. A l'occasion de quelques nouvelles qu'il apporte une violente contestation s'élève entre les deux parents sur tous les points en litige, et le Modeste est obligé d'intervenir à diverses reprises tant la discussion se fait chaude. Il les sépare enfin sur la promesse que tous deux s'en remettront an prochain synode national et ne se départiront pas de la ligne de conduite que les Églises leur dicteront.
Ce petit libelle ne retient l'attention ni par l'éloquence ni par l'originalité des pensées. Son intérêt est tout psychologique et historique ; il réside essentiellement en ceci que le Caducée ressuscite pour nous des problèmes de conscience, aujourd'hui morts, pour lesquels on s'est un jour passionné. Il les fait revivre avec un singulier relief : on entend les voix qui s'échauffent, on perçoit les gestes qui s'animent jusqu'à la menace. Le ton de la discussion nous est conservé aussi bien que la matière. Le schisme dont nous parle le Caducée a été l'une de ces affaires politiques et religieuses qui ont le triste privilège de bouleverser les esprits et de semer la division dans les familles.
En raison de cet intérêt tout historique, il importe de préciser autant que possible la date à laquelle le Caducée fut écrit.
On admet qu'il est de l'extrême fin de la vie d'Agrippa d'Aubigné; antérieur d'une année au plus à sa mort, puisqu'il serait de l'époque où Richelieu, par la paix d'Alais, ruina définitivement le parti protestant.
M. Rocheblave écrit, par exemple : « Un de ses derniers opuscules, le Caducée ou Y Ange de paix, montre chez d'Aubigné l'apaisement final (1629). Il renonce à la politique du poing tendu. Il reconnaît, à soixante-dix-sept ans, que l'harmonie au sein de sa propre Église, la bonne entente avec les autres religions, la confiance en la Providence pour le reste, est désormais la seule politique digne d'un citoyen et d'un chrétien... Nobles paroles, mais un peu tardives, deux fois nobles paroles cependant, et en tant que chrétiennes et en tant qu'elles expriment le dernier état d'esprit de cet irréductible que fut trop longtemps Agrippa d'Aubigné : Il y a du mea culpa dans ce testament politique et religieux1 ».
Cette interprétation a été évidemment suggérée par l'annotateur de l'édition Réaume. A propos de la phrase (p. 88) « il ne se donna