‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 94 sur 276 · Agrippa d'Aubigné, La vie d'un héros, p · texte numérisé non relu

Agrippa d'Aubigné, La vie d'un héros, p

pas grand loisir sans nous donner pour nouvelles la délivrance de mes Dames et Damoiselles de Rohan, leurs gardes ostées, et la liberté des prisonniers à la Bastille », il avait remarqué que l'emprisonnement de la mère et de la sœur de Rohan par Richelieu date du mois d'octobre 1628; à quoi l'on peut ajouter qu'elles ne furent libérées qu'au mois de juin de l'année suivante, ce qui fait que le dialogue serait au plus de onze mois antérieur à la mort de d'Aubigné. Et il s'exprimait ainsi à son sujet : « Il fallait qu'au moment où le Caducée fut écrit le besoin de repos et un véritable découragement se fussent emparés, même des plus fermes, puisque d'Aubigné, qui était parvenu à la vieillesse sans avoir jamais désarmé, éprouve comme malgré lui le désir de procurer la paix et sent la nécessité de mettre un ternie aux divisions du parti pour éviter la ruine de la France. »

Cette date de 1629-1630 paraît donc établie par une allusion précise. Pourtant, quand on connaît les délibérations de l'assemblée générale des protestants tenue à Saumur en 1611, on est frappé de ce fait que toutes les discussions du Caducée, ou presque toutes, roulent sur des sujets qui furent débattus à Saumur. On est par suite tenté de rapprocher quelque peu de l'année 1611 la date de composition du Caducée.

Voici qui est plus précis : d'Aubigné parle avec éloge (p. 83) d'un premier président de Rouen, grâce à la fermeté duquel les troubles sont contenus tandis que dans tant d'autres villes les protestants sont molestés par le peuple. Nul ne supposera qu'il ait voulu faire allusion à Charles de Faucon de Frainville, qui occupait le siège du premier président en 1629, magistrat à la dévotion de la cour et qui ne fit rien pour assurer aux protestants le bénéfice intégral de leur édit. Evidemment il pense au frère et prédécesseur de celui-là, à Faucon de Ris, qui fut premier président pendant près de vingt ans (1608-1626). Faucon de Ris a laissé une grande réputation de fermeté et d'indépendance. Les protestants lui devaient une vive gratitude parce que, triomphant d'une résistance de dix années, il avait enfin, par son influence personnelle, obtenu du Parlement de Rouen l'enregistrement de l'Édit de Nantes, et parce que, depuis que l'édit fut enregistré, il veilla à ce qu'il fût strictement observé !. En outre

1. Floquet écrit dans son Histoire du Parlement de Normandie : « Séparés d'avec les catholiques comme eux-mêmes l'avaient tant voulu, derechef ils devinrent un point de mire pour le peuple qui avait senti vite renaître ses violentes haines et renouvela ses excès. Les anciennes provocations recommencèrent. Un placard trouvé un matin dans les rues de Rouen cherchait à émouvoir contre eux la multitude déjà si mal disposée (27 septembre 1611)... Les injures, les rixes, les voies de fait, les mouvements séditieux recommençaient. Les registres du Parlement à cette époque nous le montrent occupé uniquement à prévenir, à punir, à réprimer ces excès. Chaque jour sont publiées à son de trompe des défenses aux catholiques, aux religionnaires, de « s'attaquer, reprocher, ny injurier, provoquer, offenser l'un l'autre, de faict ou de parolle, au préjudice des edietz de pacification, de proférer des chansons injurieuses et scandaleuses

Henri IV est appelé « le feu roi nouvellement séparé d'avec nous », et l'on exige des poursuites contre ses meurtriers. Le pouvoir est entre les mains de la reine. Toutes ces allusions nous reportent avec évidence au temps de la régence de Marie de Médicis.

A première vue une hypothèse très simple semble devoir lever la contradiction à laquelle nous sommes acculés. Elle est suggérée par le défaut de composition que nous avons signalé déjà dans le Caducée. On a remarqué que le Caducée se divise en deux parties très distinctes et qui font en quelque sorte double emploi. La première comporte les deux dialogues qui se répondent et se complètent l'un l'autre, du Modeste avec le Prudent puis avec le Ferme ; la seconde est formée de l'entretien des deux cousins et du Modeste. La première, où nous avons relevé les diverses allusions indiquées, serait de peu postérieure à l'assemblée de Saumur, tandis que la seconde, qui s'ouvre avec la mention de la délivrance des dames de Rohan, aurait été ajoutée en 1629.

Mais, outre que plusieurs allusions de la seconde partie seraient, dans cette hypothèse, bien malaisées à éclaircir, le lien étroit qui unit cette seconde partie à la première semble la rejeter absolument. A lire le texte que voici il appert que c'est le jour même où le Modeste s'était entretenu avec le seigneur saintongeais qui joue le rôle du Ferme que la nouvelle relative aux dames de Rohan leur a été apportée, et c'est à propos de cette nouvelle que la discussion s'engage :

Je luy demande permission de me retirer en ma chambre avec papier et ancre ; c'estoit pour rédiger ces propos par escrit les ayant presans en mémoire ainsy que j'avois fait ceux du premier. Ce qu'ayant fait avec loisir, comme nous nous mettions à table, arive dans la maison un Gentilhomme de très bonne maison et cousin de mon hoste, lequel ayant fait mettre ses chevaux à l'estable et privement receu, fut de la partie du disner fort peu encommencé. Il ne se donna pas grand loisir sans nous donner pour nouvelles la délivrance de mes Dames et Demoiselles de Rohan, leur gardes ostees et la liberté des prisonniers à la Bastille ; il seconda aussy d'un pardon que la Rayne vouloit faire publier pour les Assemblées tenues depuis la Générale. Je cognu dès l'entrée que cetuicy estoit un des Prudans et qui ne marchoit pas sans desseing1.

Nous sommes donc tenus de supposer qu'en parlant de la délivrance des Dames de Rohan, d'Aubigné fait allusion à quelque événement autre que l'emprisonnement du château de Niort, événement dont l'histoire d'ailleurs pourrait fort bien ne pas nous avoir conservé le souvenir. En fait elle l'a conservé, et une phrase du duc de Rohan

qui pussent esmouvoir le peuple à querele ou sédition »; «de s'assembler en troupes, ains de se contenir et vivre paisiblement ensemble en amis et bons concitoyens » Pendant vingt années et davantage le Parlement prêche la paix, la concorde aux deux partis, de nouveau et plus que jamais émus, et ne s'en fait écouter qu'à grand'peine. »

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