‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 95 sur 276 · Œuvres, édit. Réaume, t. II, p · texte numérisé non relu

Œuvres, édit. Réaume, t. II, p

dans ses Mémoires va nous éclaircir le mystère. Au printemps de 1612 une difficulté s'étant élevée au sujet de la mairie de Saint- Jeand'Angély entre la cour et le duc de Rohan, et le duc ayant, en dépit des ordres de la cour, fait procéder à l'élection du nouveau maire, quand la nouvelle en fut arrivée à Paris « il y eut, écrit-il, grand bruit. Tenis et Onglepied qui avaient été envoyés depuis peu de jours à la cour par ledit duc, furent mis à la Bastille. Défense furent faites à sa mère, sa femme et ses sœurs de sortir de Paris, et fut proposé de le venir assiéger ».

Le témoignage de Rohan est corroboré par celui de Pontchartrain. Après avoir conté la « mauvaise manœuvre » de Rohan à Saint- Jeand'Angély, comment la reine lui envoya des gentilshommes pour le ramener dans son devoir et comment il s'opiniâtra à lui résister, il ajoute : « Sa Majesté fit mettre à la Bastille un gentilhomme et le secrétaire du dit sieur de Rohan qui étaient alors à Paris, et défendit à madame de Rohan sa mère, et à la duchesse sa femme, de sortir de la dite ville sans permission. »

Évidemment il ne s'agit pas là d'un emprisonnement au sens propre du mot comme en 1628. Mais le terme de « délivrance » peut s'appliquer dans ce cas comme dans le cas du château de Niort, et il est certain que d'Aubigné dans le Caducée pensait, non à l'emprisonnement de Niort, mais à l'incident de 1612. Les deux pluriels « mes Dames et Demoiselles » ne se justifieraient pas s'il en était autrement, car seules la mère de Rohan et sa sœur Anne furent enfermées après la prise de la Rochelle. Si le texte du pamphlet, tel que nous l'avons, ne paraît pas assez sûr pour que cet argument grammatical soit décisif, notons que chez d'Aubigné il est question en outre de « prisonniers à la Bastille » que la reine fait relâcher. Non seulement en 1629 ce ne serait pas la reine que l'auteur mettrait en cause, ce serait le roi ou mieux le cardinal-ministre, mais encore à cette date je ne vois pas à quels prisonniers il pourrait être fait allusion. S'il s'agit de l'incident de 1612, l'explication nous est fournie par les textes ci-dessus allégués et tout donne à penser que la libération de Ténis et d'Onglepied fut contemporaine de celle des dames de Rohan puisque le même motif avait décidé la Reine à agir contre les uns et les autres.

Cette libération, selon toute vraisemblance, est antérieure de prusieurs jours au moins au 9 mai 1612, puisqu'à cette date Pontchartrain mentionne le retour à Paris de Témines qui, envoyé par la reine, avait obtenu la soumission complète, au moins en apparence, du duc de Rohan. En même temps que la libération des Dames de Rohan, nous avons vu que le Prudent du Caducée annonce une autre nouvelle, la nouvelle « d'un pardon que la Reine voulait faire publier pour les assemblées tenues depuis la générale ». Or c'est le 24 avril que cette abolition fut octroyée. L'entretien du Ferme avec son cousin et avec le Modeste serait donc de la seconde moitié ou du

troisième tiers du mois d'avril. Toutefois, comme l'abolition ne fut enregistrée au Parlement que le 25 mai suivant, cette conclusion, qui n'est que probable, pourrait être contestée. Une date approximative, au reste, nous suffit.

D'Aubigné, si nous l'en croyons, aurait pris des notes le soir même de l'entretien, mais il n'aurait rédigé le Caducée que plus tard. Le début du dialogue parle d'un délai de « quelques mois » qui se serait écoulé depuis lors. Et, d'autre part, dans les dernières pages nous voyons que d'Aubigné a eu connaissance non seulement de la protestation du synode de Privas contre l'abolition octroyée par la Reine, protestation qui date du 2 juin, mais encore des actes du synode national. Ceci semble bien nous reporter au plus tôt au début de juillet, époque à laquelle le synode s'est séparé (4 juillet).

Toutes ces indications diverses sont donc parfaitement concordantes : les propos que d'Aubigné rapporte ont été tenus, ou sont supposés avoir été tenus à la fin d'avril ou au commencement de mai 1612, et le Caducée où nous les lisons a été écrit environ deux mois plus tard, vers juillet de la même année.

Une date de composition est intéressante à fixer dans la mesure où elle éclaire l'intelligence de l'œuvre. Les mémoires du temps vont maintenant fournir presque à chaque phrase du Caducée un commentaire. L'espace dont je dispose ne me permet pas de montrer combien, à la lumière de l'histoire, les allusions s'éclairent, les argumentations des contradicteurs s'animent. En dépit des défauts habituels à d'Aubigné, le Caducée devient une œuvre vivante, attachante comme telle page quasi autobiographique de l'histoire universelle, toute frémissante encore de passions éteintes.

Je dois me borner ici à mettre en garde contre une erreur d'interprétation qui a sa source dans une erreur chronologique. Seule une date inexacte a pu suggérer les termes de Mea culpa, « apaisement », bonne entente avec les autres religions.

La doctrine des fermes est visiblement celle qui a toutes les sympathies d' Agrippa d'Aubigné. Ce sont leurs thèses fondamentales qu'il a défendues avec abnégation à l'assemblée de Saumur et dans les assemblées qui ont suivi. Elles sont reprises ici avec une fougueuse ardeur. Contre les prudents le Ferme soutient que la religion réformée ne se maintient en France que par la force et par la crainte ; que ses adversaires ont toujours la volonté de l'extirper quand ils en auront le moyen; que l'organisation politique des protestants est justeet doit subsister dans l'État parce qu'elle est nécessaire à leur sauvegarde.

Ces trois thèses, à proprement parler, apparaissent comme les

pierres fondamentales de la pensée politique de d'Aubigné ; nous les retrouverons à la base de ses traités Du devoir mutuel des rois et des sujets, et Sur les guerres civiles qu'il écrira près de dix ans plus tard. Elles sont l'âme de cette longue apologie du parti protestant qu'il a intitulée Histoire Universelle et, comme il a vécu cette histoire avant de l'écrire, on peut croire avec vraisemblance qu'elles l'ont soutenu dans sa carrière de soldat.

Je suis donc bien tenté de reconnaître d'Aubigné lui-même dans le seigneur saintongeais qui personnifie le Ferme. Le Modeste, qui est sensé écrire le dialogue et qui parle à la première personne est bien encore d'Aubigné sans doute, mais il ne représente qu'une des tendances de son esprit, si je puis dire, et une tendance passagère. Le Ferme est sa vraie image. Passagèrement d'Aubigné est prit ;i faire le Modeste. Entendons bien ce qu'il veut dire par là : il est prêt à entrer en composition, non pas du tout avec les adversaires de sa foi — jamais il n'y a été moins disposé — mais seulement avec ceux de ses alliés qui n'ont pas usé de la même tactique que lui. Il consent à renoncer aux termes injurieux dont on les abreuve depuis quelques mois, et voilà tout. Deux voix parlent en lui, l'une, qui lui est naturelle, l'invite à s'emporter contre tous ceux qui, même parmi ses amis, diffèrent d'opinion avec lui, à ne voir en eux' que des lâches et des corrompus, à le leur crier en face. L'autre est la voix de la raison politique qui commande de s'unir afin d'être plus forts contre l'adversaire commun.

Sans doute l'effort d'impartialité dont d'Aubigné fait preuve quand il expose la politique des prudents est méritoire. Nous savions déjà qu'il n'était pas au-dessus de ses forces : dans YHistoire Universelle il a jugé avec une réelle équité quelques-uns des chefs catholiques que — les Tragiques en font foi — il haïssait à plein cœur. Mais s'il parvient à exposer sous son jour le plus favorable le point de vue des Bouillon, comme il a peine parfois à contenir son indignation : « Les pierres parleront si les hommes se taisent! »

Sans doute encore nous sommes peu accoutumés à entendre d'Aubigné parler de conciliation. Il ne faut pas oublier toutefois que, par cette conciliation, les concessions qu'il est disposé à consentir sont exclusivement des concessions de forme. Elles portent sur les appellations, sur le rappel du passé. Les concessions réelles devront venir toutes de ses adversaires. L'entente est à ce prix. Quand il engage ses interlocuteurs à s'en remettre aux décisions du synode, quelles qu'elles puissent être, en fait le synode a déjà prononcé, et d'Aubigné sait qu'il a prononsé en faveur des fermes. Il n'y a plus aucun risque pour lui à faire acte de « modestie ». C'est par un détour, et avec des formes qu'il invite les Lesdiguières, les Bouillon, les Châtillon, à se ranger à son avis à lui, qui d'ailleurs est l'avis de la majorité des Églises.

L'union que rêve d'Aubigné, et qui doit se faire au profit de ses

idées à lui, n'est qu'un moyen de combat. Elle permettra au parti de lutter plus efficacement contre les forces ultramontaines déchaînées. Ce batailleur incorrigible est capable de discipline quand l'intérêt de son Dieu est en jeu, et il y a en lui plus encore de dévouement vrai à ses croyances que d'amour de la sédition. Dans les derniers temps du règne d'Henri IV, d'Aubigné s'était enfin laissé gagner à la sérénité générale. Enfin il avait compris de quelle valeur était pour les siens l'Édit de Nantes, même modifié, sous un monarque résolu à le faire respecter. La politique extérieure de la fin du règne l'avait ravi : il avait vu avec bonheur le roi de France chercher un appui chez les protestants d'Allemagne pour attaquer la Maison d'Autriche. Mais sitôt que la régente avait renversé tout cela, il avait senti son parti en péril, et tout de suite l'homme du xvie siècle en lui s'était réveillé, séditieux et combatif, comme si rien n'avait changé autour de lui : « Que vos sûretés, disent les prudents, ne brisent point l'autorité du prince ». Lui, veut que le parti soit fort dans l'État pour faire respecter ses droits. Il ne demande pas la guerre mais il la prépare, persuadé que les siens doivent se rendre redoutables. Et c'est pour mieux organiser la résistance qu'il tend la main aux dissidents.

P. VlLLEY.

Professeur à la Faculté drs lettres de Caen.

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XVIIe SIÈCLE

Denis Veiras, d'Aiais, est un personnage curieux et énigmatique. Son Histoire des Sevarambes marque dans l'histoire des idées « philosophiques » en France. M. A. Lichtenberger, lui a fait une petite place dans son étude sur le Socialisme au XVIIIe siècle ; mais c'est surtout M. Lanson qui, voici quelques années, appela notre attention sur l'œuvre et sur l'auteur dans le cours qu'il professa en Sorbonne sur les origines et les premières manifestations de Vesprit philosophii/ue dans la littérature française, de 1675 à 1748 l. Il ne dissimula pas d'ailleurs que Veiras était bien mal connu. Il avait dû se contenter de recourir lui-même et de renvoyer ses auditeurs à la France protestante de Haag, et au Dictionnaire historique, de Prosper Marchand (article Allais).

Les indications que nous avons trouvées dans ces livres nous ont paru incomplètes toujours et parfois contradictoires ; aussi avonsnous eu le désir imprudent de les contrôler et de les compléter. Bien que nous ayons eu la bonne fortune de trouver à Oxford, dans des dossiers de la vieille bibliothèque Bodléienne, quelques documents relatifs à notre personnage, bien que nous ayons obtenu partout pour nos recherches le concours d'auxiliaires aimables et savants2,

1. Voyez les notes prises à ce cours et publiées dans la Revue des Cours et Conférences de 1907-8, p. 147 et suivantes. Depuis que j'ai écrit ces pages MM. Chinard et Atkinson ont parlé des Sevarambes dans leurs ouvrages sur l'exotisme américain et les voyages extraordinaires au xvne siècle, mais sans rien apporter sur la biographie de. l'auteur.

2. Je veux signaler l'obligeance avec laquelle ils ont fait pour moi des enquêtes fastidieuses. M. Budler, alors professeur à l'Université de Londres, n'a pas craint de prendre sur un temps bien précieux pour rechercher des textes qui no sont, à ma connaissance, qu'au British Muséum, et m'en envoyer des copies ou d'excellentes analyses. Mon excellent ami, Georges Mazeran, archiviste-paléographe, depuis mort pour la France, mes collègues MM. Cayrou, Rivero, Louis Villat avaient bien voulu fouiller ou faire fouiller pour moi dans des archives et des bibliothèques de Paris, de Toulouse, d'Aiais et de Montpellier. J'ai aussi de grandes obligations à mon beau-père M. F. Greif, conseiller à la Cour d'Appel de Nîmes, à M. Bondurand, archiviste départemental du Gard, et à M. Trial, président du Consistoire de Nîmes. J'ai mis aussi à contribution la grande érudition et l'obligeance de M. N. Weiss, conservateur de la Bibliothèque de la Société de l'Histoire du Protestantisme ; malheureusement ce riche dépôt de documents ne possède rien sur Veiras.

notre moisson est bien pauvre, et nous nous excusons humblement d'apporter si peu.

De quels éléments disposais-je pour diriger mes investigations? Haag, comme tous les auteurs d'encyclopédies qui mentionnent Veiras, s'est renseigné chez Prosper Marchand, et Marchand, pour la biographie du personnage, ne fait guère que traduire une notice allemande parue antérieurement, qu'il n'interprète d'ailleurs pas toujours très justement. C'est à cette notice que nous devrons nous reporter, si nous voulons atteindre, sans intermédiaire, la tradition la plus ancienne, relative à Veiras. Elle se trouve dans un article de novembre du journal littéraire de Thomasius : Freymiithige, jedoch V ernunfl-und Geselzmâssige Gedanken iiber allerhand fûrnemlich aber neue Biicher, durch aile zwôlff Monat des 1689. Jahrs, etc., réuni à Halle, sous la date de 1690. Cette notice contemporaine est précieuse bien que rien n'en authentique les affirmations, car elle semble provenir d'un homme qui a personnellement connu Veiras, sans doute de quelque Français réfugié en Allemagne : ces indications biographiques sont rédigées dans un allemand incertain, où l'incorrection se mêle au gallicisme.

Ce témoignage sera donc notre guide essentiel. Mais il rappelle singulièrement certaines aventures du héros dont Veiras conte le voyage dans les terres australes, le capitaine Siden. Nous pouvons donc penser que l'histoire de ce personnage au nom révélateur (Siden étant l'anagramme de Denis), tient de l'autobiographie. Notons aussi qu'un autre héros du roman, Sevaris, devenu le législateur du pays Sevarambe, dont le nom présente l'anagramme de Veiras, aura peutêtre lui aussi quelque chose de notre auteur. N'oublions pas enfin, pour compléter notre information, les préfaces, privilèges, dédicaces des divers ouvrages connus de Veiras. Telles sont les sources imprimées que j'avais à ma disposition, et qui m'ont permis d'orienter mes recherches dans quelques dépôts d'archives.

Famille et origine. — Denis Veiras se fit par la suite appeler M. d'Alais, et il signait généralement D. V. d'Allais. Son ami, qui ne le désigne que sous ce nom, rapporte à Thomasius : « Son origine, autant que je m'en souvienne (et comme il me l'a conté lui-même) était une famille noble de Languedoc, où voici peu d'années, vivait un baron d'Alais, de sa famille, qui a commandé à un moment les armées du roi. » Cette parenté semble être de pure fantaisie. Outre que les recueils nobiliaires restent muets sur les liens qui pourraient unir notre personnage à la famille de ce noble officier, il apparaît assez que ce mot Alais, ne fait que trahir sa ville d'origine : D. V. D. E. L. : voici comme des extraits de privilèges royaux le désignent, c'està-dire Denis Veiras d'Alais en Languedoc. Locke le connaissait sous le nom de Veiras1. Un nîmois, Jean Graverol, qui tenait un livre de

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