LE MINISTÈRE
Après le siège qui représente l'autorité doctrinale, j'aperçois, dans cette statue, une main qui bénit et qui symbolise le ministère pontifical. On comprend aisément les influences d'un tel ministère, quand on se rappelle quel en est le ministre. Ce n'est point sans raison que la coutume maintient sur cette chaire le premier Pape, au lieu du Pape régnant : c'est que, comme il fut proclamé à Chalcédoine, Pierre est toujours vivant dans ses successeurs. Aussi, sans doute, ce fut par un pieux respect qu'aucun Pape n'osa porter cet auguste nom ; mais ce fut aussi par cette intention significative que Pierre II ne saurait apparaître dans le gouvernement de l'Église, parce que Pierre I"^ n'en a pas disparu. Ainsi, en un sens, nous sommes toujours sous le règne de saint Pierre, les autres souverains Pontifes étant sa personnification perpétuelle ; et, de même qu'il tient en main les clefs du royaume céleste, ses successeurs dominent même au delà et au-dessus du monde que nous habitons: car, par leur ministère, ils sont conservateurs de l'Église militante, libérateurs de l'Église souffrante, introducteurs de l'Église triomphante. Examinons l'action du suprême pontificat dans les trois nefs de cet immense temple, qui résume l'œuvre surnaturelle de Dieu.
Elle est connue depuis longtemps, cette déduction apologétique : Plus de Pape, plus d'Église ; plus d'Église, plus de vrai christianisme; plus de vrai christianisme, bientôt plus de rehgion. Une vérité qui sert de clef de voûte à cette économie imposante, ne saurait être ébranlée sans attentat à l'équilibre de l'univers. Il y en a qui caressent le rêve d'une Église sans chef : outre que c'est la chimère, ou plutôt la monstruosité d'un corps sans tête ; si le prodige vivant de la Papauté ressort de la vaste place qu'elle occupe parmi nous quand elle règne, il est encore plus sensible par le vide qu'elle laisse quand elle n'y est plus. Voyez plutôt.
Plus de Pape, plus de pouvoirs de juridiction. Quelle détresse pour l'humanité, le jour où disparaîtrait l'Agneau qui efface les péchés du monde ! quelle lacune, quand elle serait anéantie, la
belle institution du pardon divin, et quand chaque conscience en serait réduite à cette justice solitaire, où les timorés ne se pardonnent jamais assez et où les criminels se pardonnent toujours trop ! Au moment où cesserait de couler sur les nations cette vertu purifiante qui fit la civilisation chrétienne, les mœurs reculeraient jusqu'à la dissolution putride de Corinthe : une fois les écluses de la grâce sacramentelle fermées à Rome, les épidémies morales envahiraient la terre. En un mot, le souverain Pontife n'étant plus admis à lier et à délier, que resterait-il à la place de son influence ? Babylone vêtue en prude schismatique ou protestante, et l'infamie païenne chrétiennement dissimulée !
Est-ce là toute l'action de la Papauté au sein de l'Église militante ? Non, plus de Pape, plus de vrai sacerdoce. Quand le successeur de saint Pierre, en effet, ne surveille pas, dans un corps sacerdotal, la pureté de son origine et la splendeur de son honneur, les prêtres ne tardent pas à dégénérer : tantôt ils deviennent, dans l'hérésie, de simples professeurs d'honnêteté évangélique, révocables par un scrutin consistorial ; tantôt ils se transforment, dans le schisme, en fonctionnaires servîtes, qui constituent une des classes les plus dégradées de la nation. Contraste démonstratif ! plus le clergé obéit aux Papes, plus il s'élève en dignité; plus il obéit aux Césars, plus il s'avilit.
Otez le Pape, que reste-t-il de Tépiscopat? Une collection de papes indépendants et impuissants à former une vraie papauté. Alors la porte des hauteurs du sanctuaire n'étant plus gardée par un chef divin, la vénalité et la luxure en forcent l'entrée. Des gens qu'on avait connus, naguère, matelots sur le port de Constanfïnople, montent, en quelques mois, dans la chaire de saint Jean Chrysostome; et des pontifes altiers, qui dressent la tête en face de Rome, rampent aux pieds d'un pacha turc ou d'un colonel moscovite leur signifiant des ordres ex cathedra.
En un mot, supprimez le Pape, c'en est fait du centre de l'unité, du propagateur de la catholicité, du foyer de la sainteté, de la chaîne de l'apostolicité ; et l'Église, ayant perdu ses notes, s'évanouit elle-même. Bientôt l'anarchie est la seule réalité qui subsiste dans le fantôme de société religieuse qui reste; et les esprits effrayés de leur désagrégation, n'ayant plus rien à
embrasser qui les rallie et les discipline, disent à la Papauté : Ubi PeiruSj ihi Ecclesia. Au contraire, là où Pierre n'est plus, l'Église ne saurait être. Dominez donc sur nous : car, si d'autres ont, à votre égard, la fierté de la révolte, nous avons le noble orgueil de la soumission.
Conservateur par rapport à l'Église militante, le Pape est libérateur dans l'Église souffrante. Son action, en effet, s'étend sur cette patrie des douleurs expiatrices; et savez-vous la souveraineté qu'il y exerce ?
Qui pourrait dire les tressaillements qui se produisent dans les profondeurs de ce monde désolé, quand on y reçoit la nouvelle que le Pontife suprême va publier un jubilé ? Quel deuil et quelles larmes n'y verrait-on pas, si le successeur de saint Pierre rayait le catalogue des indulgences, ou interdisait la célébration des saints mystères applicables aux âmes infortunées de ce séjour !
Sans doute, il y a d'autres bienfaiteurs de l'Église souffrante, car là habitent l'espérance et l'amour. Marie y regarde avec tendresse, les anges y descendent pour consoler; mais c'est le Pape, peut-on dire, qui en est le principal soutien. C'est lui qui est l'aumônier du ciel et de la terre auprès des âmes éplorées du Purgatoire ; et le jour où il intercepterait les voies de communication par où les subsides de l'ÉgUse d'en-bas et de celle d'en-haut arrivent à celle du milieu, les martyrs de celle-ci, éperdus, du fond de leur abîme, crieraient vers Dieu comme Job : « Pourquoi ne « voulez-vous pas effacer nos péchés et nous ôter notre iniquité ? » Cuv non tolUs peccatum meum, et quare non aufers iniquitatem meam * f
De cette sorte, la Papauté étant retranchée de la voûte de l'édifice, une immense dislocation se fait entendre. La chaîne maîtresse qui relie les trois parties surnaturelles est brisée ; et celles-ci, semblables à trois mondes échappés par la tangente, s'en vont aux siècles des siècles, accomplissant des révolutions sans ordre dans un isolement sans fin !
Détournons nos regards de cet écroulement hypothétique, pour contempler l'indestructible réalité. Comme il est grand, ce serviteur
1 Job, vu, 21.
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des serviteurs de Dieu, du centre de Tordre universel qu'il occupe, atteignant avec une force efficace jusqu'aux extrémités ! Quel sauveur celui dont le bras est assez long pour aller chercher les âmes sur les confins de la damnation éternelle, et les porter en Paradis! Et, là, quelles doivent être les ovations décernées aux divers souverains Pontifes par cette population de bienheureux qu'ils affranchirent sans les connaître, et qui chantent à leurs pieds : a Vous « m'avez délivré dans les jours mauvais, c'est pourquoi je vous « confesserai à jamais » : Liberasti me de tempore iniquo, propterca confite bor tibi in sxculiim ^
Oh ! comme il y a dans cette justice, dans cette acclamation sans fin des trois Églises, de quoi venger la Papauté des petites passions de la terre et de l'impuissante opposition des portes de l'enfer !
Conservateur par rapport à l'Église militante, libérateur par rapport à l'Église souffrante, le Vicaire de Jésus-Christ exerce encore une glorieuse suprématie au sein de l'Église triomphante.
Tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit ex cathedra, a son retentissement ou sa reproduction, son écho ou son effet dans cette Église, si bien que le Vatican semble une succursale du Paradis.- De même qu'à l'ordre du Pape, nous avons vu le Purgatoire se fermer pour l'àme à qui il a dit : « Montez plus haut », Ascende superlus; sur une parole du Pape, la gloire d'en haut lui obéit. Introducteur, claviger, de la cité éternelle, il y agit avec autorité. Quelquefois il en décore, il en consacre les plus saints habitants; et ses décrets de canonisation, tout en déterminant la galerie des illustrations du ciel, y produisent des fêtes dont celles de Saint-Pierre de Rome n'approchent point.
D'autres fois, le Pape emprunte des clartés à l'Église triomphante pour la direction de celle qui voyage, car chacune de ses définitions de foi est un écartement des voiles qui couvrent la vérité éternelle. Alors les phalanges des bienheureux disent en l'écoutant : (( Comme nous avons entendu de sa bouche, ainsi nous avons « vu dans la cité de Dieu » : Sicut audivimus, sic vidimus in civitate
^ Eccli., Li, 16.
Dei *; et son enseignement est la lumière même du ciel distribuée à l'état d'aube naissante dans les décisions du souverain pontificat.
D'autres fois, le Pape est arbitre des préséances dans l'Église triomphante : il assigne à chaque hiérarchie d'immortels son rang liturgique, à chaque immortel ses em.plois et célestes fonctions; et tous se présentent, dans l'ordre qu'il fixa, aux hommages et au gouvernement de l'univers. La Vierge immaculée attend dix-huit cents ans, au sommet de la gloire, une parole du Pape, avant de prendre le titre de Mère conçue sans péché. Le Sacré-Cœur de Jésus, qui est l'objet ineffable des adorations célestes, ne ravit que peu à peu, et avec l'autorisation de Piome, le culte solennel de la terre. En un mot, c'est Dieu qui a établi le Pape, et Dieu semble se soumettre à lui, en ce sens que, du ciel à la terre, il ne se manifeste guère aux âmes que par l'action et le concours du Pape. 0 profondeur! ô sublimité d'un mystère peu compris, même par ses propres adorateurs !
Ah! vous aviez cru, mes frères, qu'il y avait de l'emphase dans cette bénédiction du successeur de Pierre donnée à la Ville et au monde: Urbi et orhi. Eh bien ! non, car les mondes invisibles la ressentent comme celui que nous habitons. Donc, ils n'y ont point songé, les insensés qui rêvent la destruction de la Papauté: le jour où le dernier Pape ferait son dernier adieu à la terre, la terre serait maudite et abominable aux yeux de Dieu. Donc, la Papauté n'est pas une de ces institutions parasites que l'on puisse déraciner de notre sol sans le secouer; elle est engrenée dans une harmonie qui embrasse l'universalité des choses, et, si elle pouvait être emportée par l'orage, le ciel et la terre en seraient ébranlés. Donc, la Papauté ne puise pas toute sa sève sur cette planète où l'on trame des persécutions et où l'on forge des fers, mais dans deux autres régions supérieures; et c'est en vain qu'on la frappe par en bas, par ses ramifications supra-naturelles, elle reste invulnérable dans des sphères que la tyrannie n'escalade point.
Certainement, après l'Église, Dieu n'a rien fait de plus grand que la Papauté. Un jour, Silvio Pellico, se promenant à Rome, vers le soir, sur le mont Pincius, aperçut le soleil qui se couchait der-
1 Ps. XLTII, 9.
rière le dôme de Saint-Pierre. Saisi d'enthousiasme à ce spectacle, il s'écria :« Que le ciel soit béni déplacer à la fois, sous mon regard, « le plus grand chef-d'œuvre des hommes et le plus grand chef- « d'œuvre de Dieu ! » Malgré la beauté de son idée, Pellico se trompait : car le plus grand chef-d'œuvre de Dieu, ce n'est point le soleil, qui a des taches, c'est l'Église, qui n'en a point; et le plus grand chef-d'œuvre auquel l'homme ait concouru, ce n'est point le dôme de Saint-Pierre, qui est une beauté éphémère de l'Église militante, c'est la Papauté, qui règne sur les trois Églises à la fois.