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L'EMPIRE

Après la chaire qui symboHse le magistère, après la bénédiction qui exprime le ministère, je vois encore, dans cette statue, les clefs qui représentent l'autorité pontificale. Si j'en crois les trois couronnes qui composent la tiare, cette autorité est de trois natures bien distinctes : celle du père, celle du roi, celle de Dieu. D'où il suit que la plus auguste, la plus complète personnification du pouvoir sur la terre est bien dans le Vicaire du Jésus-Christ.

Son empire est, d'abord, paternel : l'Évangile en donne la preuve irrécusable. — Simon Pierre, m'aimez-vous plus que ceux-ci? — Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. — Eh! quelle sera la récompense de cet amour trois fois juré? la voici : Paissez mes agneaia, paissez mes brebis, c'est-à-dire, le gouvernement du monde par l'affection et pour prix de l'affection.

Ainsi, c'est l'amour qui est, dans l'Église, la source, le premier titre du pouvoir : voilà pourquoi le représentant de cette autorité porte le nom le plus doux qui ait été donné à la souveraineté. Les autres dominateurs s'appellent des autocrates ou des césars ; celui-ci prend le titre sympathique de ;?é?r^, enlâim papa. Même, pour distinguer sa tutelle de toutes les paternités métaphoriques qui remplissent la terre, les peuples le nomment : le Saint-Père !

Le Saint-Père ! il est impossible de prononcer ce nom avec l'impartialité de l'indifférence. Aussi, tout ce qui regarde une telle paternité est une question de famille d'un bout du monde à l'autre, et, dès que l'on y touche, une émotion inusitée fait tres-

saillir l'univers, comme si la majesté sacrée de la nature avait été outragée dans son sein.

Quand, autrefois, l'empire romain tombait en ruine, les seigneurs gaulois exprimaient à Avitus l'immensité de cette détresse en disant : « L'univers souftre à Rome. » Jamais, peut-être, ce phénomène de sentiment moral ne s'était reproduit autant que de nos jours. En voyant couler les larmes de Pie IX, nous avons été étonnés de tout ce que l'homme peut souffrir dans le cœur d'un autre que lui-même. Ah! il ne nous est pas possible de lui contester le titre de père, car les tressaillements de notre sentiment filial, en pensant à lui, nous interdisent l'outrage et le mensonge d'une telle négation. Et la preuve qu'il y a la plus tendre paternité dans un tel empire, c'est que si par impossible il venait à tomber, deux cent millions d'orphelins en seraient inconsolables, supposé que bon nombre ne mourussent pas de leur désolation.

L'autorité du Pape n'est pas seulement paternelle, elle est royale. A Dieu ne plaise que je revendique pour lui le droit divin de distribuer les couronnes et d'inviter les rois ou empereurs du dixneuvième siècle à tenir la bride de son cheval! — quoique, d'après l'histoire, les Papes aient fait et défait les princes avec bien autrement de bon sens que le suffrage universel. — Mais, sans affirmer leurs droits sur le temporel des rois, affirmons, au moins, qu'il n'est pas de rois dont le temporel ait autant de droits que le leur.

Droits de l'ancienneté. Sur aucun trône du monde, on ne voit une dynastie antérieure a celle des Vicaires de Jésus-Christ. Le souverain de Rome étant le représentant de la plus antique légitimité qu'il y ait sur la terre, le jour où il fut dépouillé de sa royauté, il emporta, dans sa captivité, les titres de tous les souverains. Oui, par sa chute, tous ont été moralement renversés en lui, tous ont perdu la consécration des siècles imprimée sur leur front. Depuis, seule, la force brutale reste pour monter la garde autour des trônes; et, comme la force est aussi aveugle que brutale, malheur aux trônes, malheur à nous, le jour où elle passera aux mains de l'anarchie !

Les droits de la majesté ne consacrent-ils pas la royauté des Papes autant que ceux de l'ancienneté? Où donc y a-t-il une légende

de cour comparable à celle de la monarchie pontificale ? Aussi, quand, par cette porte du Peuple où passa jadis Charlemagne, l'usurpation subalpine est venue pour abattre ce que Charlemaone édifia, une chose affecta la catholicité presque autant que le regret de ce qui était abattu : c'était la mesquinerie de ce qui était mis à la place. « Sire, «disait Ganova à Napoléon P"", déjà tenté d'ingratitude envers la Papauté, « il y a, sur le tombeau des Apôtres, des ce souvenirs tels, qu'ils sont imprenables môme pour vous. » Et ces souvenirs, imprenables pour les grands conquérants, seraient à la taille des usurpateurs de la maison de Savoie? Au moins, que leurs envahissements sacrilèges s'arrêtent au seuil de la demeure des Papes : car il faudrait élargir les portes des autres villes pour y faire passer la majesté pontificale, le jour où elle serait exilée de Rome ; il faudrait affermer la moitié du Vatican, le jour où une dictature plébéienne viendrait s'y installer. Sans compter que la condition de toute installation, c'est que l'occupant et la place se conviennent : or, entre toutes les places de cette terre, y en a-t-il une qui convienne moins que le trône temporel des Vicaires du Christ, aux tribuns d'une démagogie impie et d'un italianisme vendu à la Révolution ?

Et le droit du nombre, la consécration populaire manqueraientils à cette royauté? En vérité, rien ne peut exprimer notre indignation quand nous avons vu les politiques et les sectaires disposer de la Ville éternelle comme si nous n'avions pas même voix déhbérative dans ce concert. On ose objecter au Pape-Roi les plébiscites de ses sujets contre sa souveraineté ! Mais ses sujets n'étaient pas seulement dans la Campagne romaine, ils étaient partout. Nous sommes deux cent millions qui avons, dans notre capitale spirituelle, droit de cité et de suffrage. Donc, s'il est vrai que l'on veuille sérieusement mettre aux voix les droits de Pie IX comme monarque, que l'on avertisse tous les États de l'heure solennelle du vote, qu'on nous laisse le temps d'arriver du Septentrion et du Midi ; et les cinq parties du monde, rangées autour de cette urne électorale, attesteront, contre l'ingratitude des Romains de Rome, la volonté de tous les Romains de l'univers.

Rome, en effet, est un fonds dont ses habitants ont l'usufruit, mais dont la propriété appartient au monde cathohque. Les usu-

fruitiers possèdent, ils n'ont pas le droit d'aliéner. En général, les peuples s'insurgent pour reprendre ce qu'ils prétendent leur appartenir ; ici, c'est une poignée de factieux qui s'est emparée de ce qui est à nous. Rome est le domaine sacré de la catholicité, mille fois soldé de son argent et de son sang : de quel droit serait-elle usurpée par l'ambition d'un seul peuple? Ces catacombes sont nos tombeaux de famille ; sur ce terrain conquis par la mort des martyrs, les siècles ont écrit, en faveur de leur fils : Concession à perpétuité. Qui donc a qualité pour annuler de tels engagements? Ces reliques, ce sont les ossements de nos pères : pourquoi vient-on troubler les cryptes oii ils reposent? Enfin, ces basiliques chrétiennes ont été élevées à nos frais, ces ruines ont été déblayées par nos soins : que vient-on nous parler d'indemnités? L'Italie est-elle assez riche pour nous payer ces trésors? Est-ce qu'on propose à une famille de lui acheter les restes de ses aïeux? Non, non; et que l'Italie porte, devant l'avenir, avec la honte de son vol, celle de ses cyniques offres de dotation .

Enfin, l'autorité du Pape n'est pas seulement paternelle et royale ; elle est divine, en telle façon que la Révolution appliquée à un tel renversement revêt les caractères du parricide, du régicide et du déicide.

Ne croyez pas, en effet, que le roi seul soit poursuivi dans le Pape : ce n'est là que le prétexte d'une attaque plus à fond ; c'est au Dieu qu'on en veut. En quel sens le Pape est-il Dieu? La théologie l'explique sans idolâtrie. Mais il n'est pas besoin de théologie pour comprendre que, le Pape étant la plus haute expression de Dieu dans le pouvoir, ceux qui ne peuvent pas tuer Dieu en réalité, cherchent à l'exécuter en effigie, et que la négation de Dieu dans les écoles a pour conséquence logifjue l'extermination de la première personnification de Dieu dans la société.

Ne vous y trompez donc pas, vous qui accusez de fétichisme nos amours et nos frayeurs pour l'empire du Pape : ce n'est point Pie IX, c'est Jésus-Christ qu'une Révolution implacable, cosmopolite, attaque dans son Vicaire; c'est tout l'ordre surnaturel qu'on tâche d'anéantir dans celui qui en est l'oracle le plus autorisé ; c'est Dieu, en un mot, qu'on veut abolir dans l'homme qui en est l'image la plus saisissante; et, supposé que ce déicide fût con-

sommé, sur le nouveau Calvaire comme sur le premier, on verrait des éclipses et on sentirait des secousses capables de convertir les centurions les plus obstinés.

Donc, le zèle pastoral a réalisé une belle idée et une bonne action, en dotant votre église d'un chef-d'œuvre qui redira sans cesse ce que je viens d'annoncer. Ce bronze, en effet, est un prédicateur qui ne se taira jamais : écoutez-le. Vous qui éprouvez les transes du doute jusque dans les sacrifices de la vie de foi, venez baiser ce pied qui enfonça dans les eaux, comme votre âme, pendant une minute d'hésitation coupable, et regardez ces traits en présence desquels Notre-Seigneur s'écria : « Pourquoi avez-vous « douté?» Et vous qui êtes opprimé par le souvenir de vos fautes, venez aussi ! voici un grand pécheur qui fut encore plus grand pénitent, et dont les larmes vous disent : Confiance pour ceux qui ont beaucoup erré, pourvu qu'ils sachent beaucoup aimer ! Et vous, enfin, qui avez, pour l'Église, des inquiétudes presque désespérées, présentez-vous devant ce pilote divin en lui adressant ces paroles, qui sont les siennes : Maître, sauvez-nous, nous périssons * ; et il vous répondra : Je vogue sur la haute mer depuis dix-huit siècles, j'ai traversé des tourmentes encore plus dangereuses, et j'ai toujours ramené ma barque au port.

Lorsque Pie IX est assailli par les épreuves du suprême pontificat, il descend, tout seul, dans la basilique vaticane; il passe de l'autel du Saint-Sacrement à cette statue, il place sa tête courbée par les chagrins sous le pied de saint Pierre; et quand il s'est exposé de longs moments à ce contact, s'assimilant la vertu qui descend en son cœur du cœur du premier Pape, il remonte dans son palais, avec cette jeunesse de confiance et d'amour qui fait le spectacle et les délices de l'univers. La photographie a fait de cette scène un des tableaux les plus émouvants que je connaisse. Reproduisons-la en venant puiser la force au même foyer dans toutes les heures difficiles de la vie.

Maintenant, voulez-vous savoir oii en sont aujourd'hui le magistère, le ministère et l'empire dont nous avons raconté les gloires? voulez-vous que je vous dise comment se porte la Papauté ? Gra-

1 Math., Tiii, 25.

vissons la colline du Vatican, et allons, avec tant d'autres pèlerins catholiques, frapper à la porte de celui que la langue sacrée appelle le bienheureux Père. Le bienheureux Père ! est-ce que ce n'est pas un mensonge de formules à l'encontre de l'évidence et des malheurs du temps? est-ce que nous aurions le courage de porter des félicitations à ce vieillard auguste pleurant dans une captivité où tous les rois de l'Europe l'ont abandonné?

Oui, car la Papauté confrontée avec les promesses évangéliques porte, jusque dans ses douleurs, des garanties d'immortalité; c'est son calvaire qui est la montagne de ses béatitudes, et nous sommes dans l'ordre divin en lui disant :

Heureux, o très saint Père, les monarques pauvres, subsistant de l'aumône de leurs sujets! car ils obtiennent, dans les respects du monde, une royauté inviolable, que les révolutions ne leur raviront pas.

Heureux ceux qui sont doux, parce que, même quand ils sont dépossédés du trône, ils régnent encore sur les cœurs !

Heureux ceux dont les larmes excitèrent les remords des méchants, les sympathies des bons, et qui n'eurent pas d'autre défense contre la violence et l'iniquité! car leurs larmes seront essuyées.

Heureux ceux qui ont le cœur pur et qui restèrent les anges de leur siècle, tandis que d'autres en furent les fléaux ! car, du fond de leurs épreuves, ils verront Dieu et le goûteront.

Heureux les pacifiques qui se placèrent entre les nations ennemies pour les empêcher de s'entr'égorger ! car, si les vainqueurs sans conscience sont proclamés empereurs, les entremetteurs de la paix seront appelés enfants de Dieu.

Heureux ceux qui eurent soif de la justice et qui la proclamèrent malgré les préventions du présent, parce qu'ils seront bénis par l'avenir !

Heureux les miséricordieux qui pardonnèrent et aimèrent sans

cesse, parce qu'ils recueilleront les tendresses qu'ils ont semées !

Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice ! car telle

est la destinée de Jésus, de l'Église et de tout ce qui a la gloire de

leur ressembler.

Après avoir adressé ces austères conjouissances au successeur

de Pierre, descendez des hauteurs vénérables qu'il occupe en faisant vos actes de foi. Par le seul fait que la montagne du Vatican et celle des béatitudes se répondent, les traits divins sont empreints sur la face de la Papauté actuelle : c'est donc une preuve qu'elle est florissante, et peu importe qu'elle soit en baisse aux yeux du monde, si ses abaissements prophétisés constituent son espérance devant Dieu.

Et n'est-ce point, d'ailleurs, un signe de salut pour notre malheureux temps, que la longévité du pilote destiné à manœuvrer la divine nacelle parmi nos écueils ? Sans doute, aucun Pape n'est indispensable à la Papauté; cependant les vertus, les infortunes, toutes les sympathiques noblesses du Pape régnant, ont consacré, par un prestige incomparable, la Papauté elle-même. Dans un lointain avenir, quand on racontera l'histoire des années douloureuses qui viennent de s'écouler, les uns diront en nous plaignant : C'est la génération qui vit les hontes de Sedan, l'incendie de Paris et le démembrement de la France ; mais d'autres diront en nous félicitant : C'est la génération qui a joui du règne glorieux, des promulgations et de la mansuétude de Pie IX.

Mon Dieu ! nous reprenons courage, durant notre orageuse traversée, en regardant du côté du Vatican : rien n'est plus aisé que de croire à l'immortalité de la Papauté en présence de l'auréole qui l'entoure aujourd'hui. Rendez-nous dociles à son magistère, respectueux pour son ministère, dévots à son autorité, et donnez à Pierre une large place dans nos hommages, afin qu'il nous reconnaisse quand nous nous présenterons à la porte du Paradis. Amen.

PANÉGYRIQUE

DE

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