SAINT IGNACE DE LOYOLA
Qui viceril, faciam illum columnam ïn templo Del met,. ..et seribam super eum nomen Dci mei et nomen civitads novx Jer»,salem.
Celui qui aura vaincu, je l'éiablirai comme une colonne dans le temple de mon Dieu,... et j'(^crirai sur son front le nom de mon Dieu et celui d'une cité nouvelle semblable à Jérusalem. CApoc, m, 12.)
Mes frères,
Quand le monde veut expliquer la longue vie des ordres religieux, il en trouve la cause principale dans la savante législation de leurs fondateurs. C'est une erreur et une injustice. Depuis le treizième siècle, bien des hommes de génie ont vu tomber leurs créations ; saint François d'Assise, qui fut un simple d'esprit, n'a pas cessé de voir fleurir la sienne. C'est que ce n'est pas le génie qui multiplie la postérité des saints, c'est leur sainteté même. Il ne faut pas s'en étonner : la charité, étant le plus parfait des amours, doit être le plus fécond; la charité, étant un amour qui ne s'éteint pas dans les instituts, même avec la vie de ceux qui l'allumèrent, doit avoir une perpétuelle fécondité. De cette sorte, un premier père fut pour nous la source de la déchéance et de la mort, et d'autres chefs de race sont la source de la restaura-
tion. Du passé à Tavenir, il se fait des transmissions généalogiques pour le bien comme pour le mal, et les lois de la solidarité humaine trouvent en elles-mêmes une sorte de correctif. Parmi ces patriarches de la nouvelle alliance, destinés, comme Abraham, à être pères d'une nation choisie, il en est de plus populaires, il n'en est pas de plus grand qu'Ignace de Loyola.
Toutefois, il est plus facile de raconter les vertus de tels saints que de les caractériser ; et cependant ce que vous me demandez aujourd'hui, ce n'est pas une biographie, c'est un portrait. Quel est donc le trait saillant de la sublime figure que je dois retracer à vos yeux? Le trait essentiel de saint Ignace, celui par lequel il diiïere de tous les autres fondateurs, n'est pas d'être posé en colonne dans le temple de Dieu ; c'est là une grandeur qu'il partage avec beaucoup d'autres vainqueurs : Qui vicerit, faciam illum columnam in templo Dei mei. Ce n'est pas d'être le chef d'une famille plus glorieuse encore par ses infortunes que par ses succès, et par ses saints que par ses savants : qui eût une postérité plus austère que saint François, plus héroïque que saint Dominique, plus savante que saint Benoît, plus recueillie que saint Bruno? Mais le signe distinctif de notre patriarche, c'est qu'il porte sur son front le nom même de Dieu, qu'il reproduit plus vivement que les autres la vie de Jésus dans sa vie, et l'Église de Jésus dans la Jérusalem nouvelle qu'il construit : Scribam super eum nomen Dei mei et nomen civitaiis novse Jérusalem. Voilà les bases de l'éloge que nous allons lui décerner ; voilà la pierre angulaire du piédestal sur lequel nous allons placer son image.
En rigueur de langage, mes frères, aucun saint n'est comparable à Jésus, parce qu'il est Dieu ; aucune institution ne peut être mise en parallèle avec l'ÉgHse, parce qu'elle est divine. Mais ce parallèle, qui serait un blasphème, s'il était absolu, est permis quand on l'envisage comme un faisceau de rapports lointains et de pieuses ressemblances. Entre Jésus et Ignace, les ressemblances sont frappantes. Un jour, le saint s'endormit d'un sommeil extatique sur le chemin de Rome, et l'adorable Trinité lui apparut sous des images proportionnées à la faiblesse de son regard. Durant cet évanouissement sublime, il vit Dieu le Père qui se penchait vers lui, qui le prenait par ses haillons de mendiant, et
le présentait à Jésus en lui disant : Je vous le donne. Cette parole exprimait une prédestination. Depuis, le vaillant chevalier se crut enrôlé au service de la seconde personne de la Trinité. C'est en vain que son épée fut appendue aux murs de la chapelle de Montserrat : il sera toujours soldat, il sera même général. Seulement, tandis que les compagnies militaires portent le nom de ceux qui les forment et leur commandent,lui disparaîtra dans le nom donné à la sienne. Elle restera son œuvre, mais elle sera la propriété du Fils de Dieu ; et de même que certaines milices s'appellent les Compagnies du Roi de France ou du Fioi d'Espagne, il y en aura une qui s'appellera la Compagnie de Jésus.
Mais ce n'est point assez à ce serviteur héroïque de vivre et de fonder pour Jésus ; il veut vivre et fonder comme lui, de telle sorte qu'Ignace et Jésus se touchent par la double analogie de leurs existences et de leurs œuvres. Je place donc notre saint patriarche au faîte de la gloire humaine, en vous montrant : 1° les rapports de sa vie avec celle de Jésus; 2° les rapports de son œuvre avec l'Église.
Quand elle a déposé dans mes mains l'honneur de cette grande mémoire, la Compagnie m'a remis son trésor le plus précieux. Daigne le Seigneur accorder à ma parole de ne point tromper la confiance dont les fils d'Ignace l'ont honorée ! Ce qui me manquera pour remplir ma sainte mission, ce ne sera point l'amour de mon sujet. Moins il est sympathique aux ennemis de Rome et de l'Église, plus il s'impose à mes respects. Plus il est bafoué par la conspiration des ignorances et des passions voltairiennes, plus je voudrais faire de mon éloge un cri capable d'étouÔer la voix des insulteurs. Prions Marie de nous être propice pendant que je louerai un des saints en qui elle reconnaît le mieux l'image de son Fils, puisqu'il fut, de nom et en action, Ignace de Jésus. Ave, Maria.