‹ Mélanges oratoiresChapitre 15 sur 67 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Encore une fois, la fondation d'un homme ne saurait être comparée à celle de Jésus ; mais l'une peut avoir avec l'autre des rapports plus ou moins saisissants. Celle d'Ignace se distingue par des analogies à part avec le type divin. Sans doute, toutes les sociétés religieuses ont des affinités avec l'Église, et tirent de ces relations la grâce et la force de cohésion qui les soutient ; mais la Compagnie, par le vœu spécial qui l'inféode au Saint-Siège, semble avoir jeté ses fondations sur la montagne sainte : Fundamenta ejusinmontibiis sanctis *. C'est pourquoi le Seigneur chérit les portes de Sion plus que les autres tabernacles de Jacob : Diligit Dominus portas Sion super omnia tahernacula Jacob. En quoi consistent les traits de parenté entre la création de Jésus et celle d'Ignace ? La première est caractérisée par ces deux signes : elle a l'Évangile de son fondateur pour l'alimenter, et des notes particulières pour la certifier ; et la seconde création a cela de commun avec l'Église, qu'elle possède, elle aussi, un livre qui est comme l'évangile d'Ignace pour la soutenir, et des note« identiques pour la consacrer.

L'évangile d'Ignace n'est pas l'histoire de sa vie, c'est celle de son àme ; et de môme que l'Évangile de Jésus attire sans cesse le monde au christianisme, celui de notre patriarche est une source intarissable de vie pour la Compagnie. Sans doute, Jésus n'a rien écrit, et son Église repose sur sa parole divinement transmise par le témoignage oral. Mais Jésus a voulu que ses principaux enseignements fussent écrits, pour servir de lumière, dans les siècles futurs, aux âmes dignes de sa vérité. L'Evangile, en effet, ne ren-

1 Ps. LXXXVI, I.

ferme pas seulement la preuve du christianisme, il suscite des chrétiens : il est, par rapport à l'Église, une semence perpétuelle. C'est pourquoi, à l'imitation de son Maître, Ignace a consigné, en •quelques pages ineffablement simples, avec la preuve de son man- •dat, les germes d'une reproduction incessante de son esprit et de sa famille. Ceci est un nouvel aspect de ce livre des Exercices que nous avons déjà loué.

Voyez-vous cet ascète vraiment illuminé d'en haut, dont l'expérience spirituelle égale celle des Pères, dont quelques fragments livrés à la méditation de l'avenir vont le travailler par leur vertu sanctifiante, dont les conseils ont presque la sûreté d'une révélation, et qui, d'après Laynez, connut par inspiration céleste les bases de sa fondation? Souvenez-vous qu'il y a quelques jours à peine il commandait le feu sur les brèches de Pampelune ; et dites-moi si, devant son livre, vous n'êtes pas tenté de répéter le mot de Paul lïl devant les constitutions du même voyant : (c Vraiment le doigt de Dieu est là. » Or, ce livre est à la fois la preuve testimoniale du fondateur et le moyen de recrutement de la fondation. Toutes les inspirations de ce substantiel abrégé tendent à incliner la volonté humaine vers les quatre renoncenients qui sont la matière des vœux du Jésuite. Si les cloîtres étaient désertés aujourd'hui, ces pages les repeupleraient demain; et si la Compagnie venait à s'éteindre, il suffirait de la même étincelle pour la ressusciter.

Politiques aux courtes vues, vous avez cru que, pour en finir avec cet impopulaire patriarche, il suffisait de proscrire sa famille : vous vous êtes trompés ! il faudrait encore confisquer tous les exemplaires de sa pensée. Les Jésuites naissent de ce recueil de méditations si dédaigneusement insulté par les pamphlétaires ; et l'efficacité, la fécondité de ce sein générateur était si puissante au temps d'Ignace, qu on l'accusa, pour ce fait, de magie et d'enchantement. Admirable immortalité des conceptions venues de Dieu ! Oi^i sont les génies dont quelques lignes éparses, à trois cents ans de distance, révolutionnent ainsi de grandes destinées, fassent déserter les maisons paternelles pour les missions étrangères, et servent d'éducation à des martyrs ? Qu'on ne reproche donc pas à cet homme d'avoir réduit la sainteté en mécanisme : les ennemis

du christianisme ne doivent pas juger les théories de la grandeur chrétienne. Qu'on ne reproche pas à ce docteur de l'extase d'avoir étouffé la spontanéité des siens sous les étreintes de la méthode, et le génie par le système : est-ce qu'Ignace songeait à ouvrir une école d'esthétique ou un bureau d'esprit, à l'heure où la terre tremblait de toutes parts ? Non, non, ce ne sont pas des académiciens qu il demandait à Dieu, c'étaient des héros ; et peu importe qu'il n'ait pas produit Érasme, puisqu'il fut père de saint François- Xavier !

Comme l'Église, la Compagnie de Jésus n'a pas seulement un livre pour entretenir la source de sa population, elle a les mêmes notes pour la garantir ; et si d'autres sociétés rehgieuses peuvent aussi se prévaloir de l'unité, de la sainteté, de la catholicité et de l'apostolicité qui marquent l'institution divine, aucune autre œuvre humaine ne soutient cet écrasant parallèle aussi avantageusement que celle-ci.

C'est un lieu commun très rebattu et trop peu médité que la puissante unité de la Compagnie. Quand Jésus eut rassemblé les matériaux vivants de son bel édifice, il s'écria : Père, qu'ils soient un, comme vous et moi nous sommes un * ; et aussitôt quelque chose de l'unité qui cimente les nœuds adorables de la Trinité se répandit aux fondements de l'Église. Vers la fm de sa vie, Ignace avait une plus vive tendresse pour les siens. Quand, après leurs courses apostoliques, ils revenaient fatigués auprès de lui, il les pressait longtemps sur sa poitrine en pleurant de joie à leurs récits, et, dans cette étreinte de père, tous les cœurs de sa famille semblent s'être fondus. Depuis déjà trois siècles, rien n'a pu entamer l'indissolubilité d'un tel faisceau. Cette unité multiple se compose de plusieurs unités secondaires.

Unité d'observance. La tige franciscaine s'est divisée en plusieurs branches, la descendance de saint Dominique en plusieurs ramifications ; qui pourrait compter les divers rejetons de la lignée de saint Benoît ? Saint Ignace a fondé l'unité la plus compacte et la plus indestructible. On dirait une sorte de nationalité à part,

^ Joan., XVII, 22.

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qui efface toutes les autres dans ses disciples, et qu'aucune autre ne peut altérer. — Unité de doctrine, et de bonnes doctrines. Que certains Jésuites aient été répréhensibles, dit LalJy-Tollendal, pour quelques métaphores communes à tous les instituts monastiques, et pour des bouquins ensevelis depuis dans la poussière, cela n'est pas impossible ; mais il n'est pas de réunions d'hommes qui aient parlé et écrit davantage, en conservant autant de liberté et d'exactitude dans les opinions. — Unité de type extérieur. Prenez deux Jésuites aux extrémités opposées de la terre, vous les reconnaîtrez souvent avant qu'ils aient parlé. Les autres religieux sont distingués par leur costume, ceux-ci le sont surtout par leur empreinte personnelle ; mais cette empreinte est si profonde, qu'en vêtement de mandarin comme en soutane, en Chine comme en France, le Jésuite se trahit par sa marque de famille, et se transforme sans pouvoir se dissimuler.

Unité d'affection envers l'institut. Ce sentiment est si vif en eux, qu'à la nouvelle de la suppression de la Compagnie trois moururent de douleur : sympathiques martyrs de la plus touchante charité de famille qui puisse faire battre un cœur de religieux ! —Unité d'affection envers le Saint-Siège. Le fils d'Ignace parvînt-il à se cacher pour tout le reste, au nom de Home, il éprouvera toujours un tressaillement qui le révélera, et pour la défense de Rome il montrera un courage d'avant-garde par où il sera découvert.— Enfin, unité de constitutions, sur laquelle le temps ni les passions n'ont point de prise. Dans d'autres sociétés, l'élément qu'on pourrait appeler démocratique détend parfois le lien commun, s'il ne le brise pas ; ici la force autoritaire emporte toutes les parties du même tout dans un mouvement si puissant, que le particularisme est impossible. Dans cette famille, l'individualité collective est immense; celle des membres se sacrifie noblement à la première, au lieu de vivre à ses dépens. Le comte de Maistre a justement comparé le savant mécanisme de la Compagnie à une montre ; ce n'est point assez, c'est une de ces montres prodiges dont le mouvement fut le chef-d'œuvre d'un inventeur de génie et ne saurait être renouvelé par un autre ouvrier. Aussi, telle était la montre quand elle s'arrêta en 1773, telle elle fut quand on la remonta en 1814, telle elle sera tant qu'elle ne sera point brisée.

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Le P. Ricci répondit à l'ambassadeur de France lui demandant de changer les constitutions des Jésuites : « Qu'ils soient ce qu'ils sont, ou qu'ils ne soient plus. » Voilà l'histoire prophétique de la Compagnie : ou elle sera ce qu'elle est, ou elle cesser.i d'être. Impossible de la modifier sans la détruire, car le secret de telles inventions est si bien perdu pour l'esprit humain, que, s'il les mutile, il est incapable de les réparer. Eh ! pourquoi la haine s'éternise-t-elle contre cette belle création sans l'ébranler ? pourquoi tant de marteaux se sont-ils brisés sur cette pierre sans la briser ? C'est son unité qui la rend indissoluble : l'indivisible est toujours immortel. Courage donc, ô cité de mon Dieu dont on a dit de si glorieuses choses ! courage ! malgré toutes les persécutions à essuyer : les persécutions sont la haine du dehors et fortifient l'arbre en le secouant ; l'union des âmes, au contraire, est la force du dedans, et c'est elle qui fait la durée : Gloriosa dicta sunt de te, civitas Dei *.

Comme la fondation de Jésus, celle d'Ignace est encore caractérisée par la sainteté. « Avec la grâce de Dieu », disait le patriarche, <c nos Pères d'aujourd'hui sont bons ; mais ceux qui les suivront <L seront encore meilleurs. » Ce vœu s'est-il réalisé ? Je l'ignore ; toutefois il est une chose que je n'ignore pas : c'est que la Compagnie n'a pas cessé d'être sainte. Elle l'est dans sa discipline : jamais elle n'eut besoin de réformateur, tandis que beaucoup d'autres ordres furent réformés par elle. Elle est sainte dans ses enseignements : au temps de plusieurs controverses célèbres, le nom des Jésuites fut le symbole de l'orthodoxie ; et si un certain jansénisme do tréteaux réédite souvent quelques épigrammes surannées touchant leur morale facile, c'est qu'il ignore cette réponse de Voltaire : « Il n'y a rien de plus contradictoire, de plus ce inique, de plus honteux pour l'humanité, que d'accuser de morale a relâchée des hommes qui mènent en Europe la vie la plus dure, « et qui vont cherclier la mort au bout de l'Asie et de l'Amérique. » La Société est sainte dans sa signification : car, si le pharisaïsme des sectaires lui imputa des crimes imaginaires, en général, elle est regardée comme l'expression idéale du sacerdoce dans l'Église,

■^ Ps. LXXXVI, 3.

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et parfois de l'Eglise elle-même. Une vieille femme de la Suisse, à qui on avait fait croire que l'univers était devenu protestant, vit un jour passer dans sa pauvre vallée des enfants de Saint-Ignace, et, à la vue de leur pieuse attitude et du rosaire qu'ils portaient à la ceinture, elle s'écria : « Donc il y a encore des catholiques sur la (c terre! » Et depuis, combien de fois le monde, en voyant vivre et travailler les membres de la Compagnie, fut obligé de dire, lui aussi : Le catholicisme n'est donc pas mort !

Enfin, la Société est sainte dans ses membres. Le plus grand ennemi de la foi leur a rendu ce témoignage : <c Aucune classe du « clergé régulier ne sest plus distinguée par la pureté de ses (( mœurs *.» Quandonse rappelle que les Jésuites étaient déjà douze mille au temps de Henri IV, et qu'ils étaient vingt mille au moment de leur suppression, on est stupéfait du petit nombre de crimes juridiquement reconnus qu'on est en droit de leur imputer pendant trois siècles, et de la quantité de mérites que représente cette innombrable multitude de saintes vies.

Les historiens de l'institut lui attribuent de nombreux martyrs : qui pourrait compter les martyrs du zèle, de l'obéissance, de la règle, de la mortification, de la calomnie, dont les palmes inconnues du monde brillent aux yeux de Dieu dans les mains de la postérité d'Ignace ? C'est donc une déloyale réticence de rappeler avec affectation les Jésuites qui dirigèrent la conscience des rois, sans parler de ceux qui tombèrent dans les lazarets, dans les missions lointaines et sur les diverses brèches du dévouement sacerdotal. Sous ce rapport, les Provinciales peuvent être un chefd'œuvre de littérature, elles restent un crime contre l'histoire. L'histoire du passé nous dit, en effet, que, comme Laynez et Salméron, cherchant jadis Ignace, qu'ils n'avaient jamais vu, le reconnurent, même avant de le connaître, à la modestie de son extérieur, ainsi son disciple fut souvent deviné à l'auréole de piété qui entoure son front. De son côté, l'histoire de l'avenir nous réserve une révélation plus éclatante encore : car, lorsque Ignace, au dernier jour, se présentera devant le Juge suprême, entouré des phalanges qui formèrent sa famille, — j'en atteste l'évidence des œu-

^ Voltaire.

Yi^es, — la biographie de ces hommes, comparée à celle des autres, fera l'éternelle honte de leurs accusateurs.

Comme l'Église, la Compagnie est encore catholique. Qui ne connaît cette scène solennelle de l'Écriture où un roi d'Assyrie convoque ses généraux, pour leur communiquer l'intention qu'il a de subjuguer l'univers ? Il y a quelque chose d'une telle grandeur dans le dessein de cet obscur étudiant de Paris qui convoite le monde, et qui appelle des disciples pour le leur distribuer. Aujourd'hui que l'on accomplit en quelques jours des voyages qui coûtaient alors des années, et où l'on converse, par-dessous les vagues de l'Océan, avec des pays dans lesquels un apôtre ne recevait pas deux fois avant la mort des nouvelles de la mère patrie, nous trouvons tout simple l'apostolat cosmopolite. En première de convoi express ou de bateau à vapeur, on peut aller prêcher l'Évangile à la Chine sans être un héros. Mais, au temps d'Ignace, Dieu seul peut savoir ce qu'il fallait de foi et de courage pour rêver la conquête universelle. Eh bien ! ce rêve, mes Révérends Pères, votre fondateur l'a conçu, et vos devanciers l'ont exécuté. Oui, à Ignace de Jésus comme à Jésus lui-même, le Ciel semble donner les nations en héritage. A peine son institut a-t-il vu le jour, que déjà il étend ses bras de la Pologne à la mer des Indes et du Brésil au Labrador. Né, comme Adam, en pleine maturité, dès ses premiers pas il est à son apogée. Apôtres, docteurs, martyrs, toutes les grandeurs del'fîglise militante se multiplient dans son sein ; aussi, à peine élevé au-dessus de terre, il attire à lui les deux hémisphères : Omnia traham ad me ipsum *.

Et alors, comme j'aime à contempler Ignace, assis à la table de ses conseils, recevant les premières annales de la propagation de la foi, et surveillant les étapes de l'Évangile au milieu des continents et des mers ! Comme il est grand, ce modeste religieux, ainsi que Philippe II, maître d'un empire sur lequel le soleil ne se couche pas ! Étrange conquérant, qui règne surtout parce qu'il ne possède rien, à qui le monde se donne, et qui voudrait tenir le monde dans sa main, dit-il, pour le jeter comme une vile poussière aux vents du ciel !

1 Joann., xii, 32.

Et la Compagnie n'a pas seulement la catholicité de fait ; elle a ce que j'appellerai la catholicité de tempérament, c'est-à-dire, l'aptitude exceptionnelle à s'acclimater dans tous les pays. Les fausses religions ont quelque chose de local dans leur développement, un territoire dont elles ne franchissent pas la frontière, une atmosphère en dehors de laquelle elles ne peuvent vivre : seul, le catholicisme est partout également chez lui ; et la Compagnie, à l'image du catholicisme, fleurit sur les terres les plus diverses, comme si elle avait toutes les nationalités. On raconte avec ironie qu'un jardinier de Versailles montrant à Louis XIV une surface de terrain où. rien ne pouvait prendre racine, le grand Roi lui dit : « Plantez-y des Jésuites. » J'accepte en l'honneur de la Compagnie cette célèbre épigramme. Oui, au chevet des pestiférés abandonnés, sur les pontons dévorés par la pourriture, dans les missions exposées au chmat le plus meurtrier, partout où les philanthropes et les sophistes ne croissent pas, voulez-vous faire germer la fécondité ? semez des Jésuites.

Leur gloire principale, c'est cette facilité qu'ils ont de se transformer selon le goût de tous les hommes et de toutes les patries, pour gagner tous les hommes et toutes les patries à Jésus-Christ. Ils ont parfois sacrifié aux exigences locales, jusqu'à scandaliser les apôtres de la tolérance philosophique par la tolérance de leur charité. On dit que le clergé, en général, est exclusif dans ses aptitudes; voici des prêtres qui sont, au besoin, de toutes les conditions. Législateurs au Paraguay, aumôniers en titre des misères les plus repoussantes partout ailleurs, aussi à l'aise dans les cercles les plus polis que couchés sur la paille de l'indigence, conseillers dos cours et moralisateurs des bagnes, prédicateurs dans les grandes chaires et catéchistes dans les hôpitaux, savants dans les académies, initiateurs dans les œuvres de bienfaisance, instituteurs dans les collèges; tenant le pinceau à la Chine, le télescope dans nos observatoires, la lyre d'Orphée au miheu des sauvages, ces ouvriers de Dieu étonnent par l'universalité de leur zèle plus encore que par celle de leur domination. Mais comme c'est la première qui leur acquit la seconde, on ne comprendrait pas les attaques dont ils sont l'objet, si on ne savait qu'étant, par leur catholicité même, l'expression la plus achevée du catholicisme, ils en résument l'irapo-

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pulirité si;hiime, et que la passion nommée anlijésuitisme est la collection, l'unanimité des haines opposées à la vérité.

Enfin, comme l'Église, la Compagnie mérite le surnom d'apostolique. Sans doute, elle ne l'est pas en ce sens qu'elle remonte aux apôtres par son origine ; mais elle l'est parce qu'elle procède des apôtres par son ardeur conquérante, et que son prosélytisme est sa note à la fois la plus saillant<? et la plus décriée. Comment ose-t-on reprocher des empiétements, et demander de formaUstes réserves dans la manière d'avancer, à ces soldats dévorés par la fièvre du combat? Pour cjui aime les âmes, que sont ces questions d'étiquette? Or, la Compagnie de Jésus a-t-elle sauvé beaucoup d'àmes? Trois cents ans de son histoire répondent mieux que moi.

Ignace, avec dix prêtres, dont trois sont envoyés à l'Allemagne, un aux Indes, les autres à l'Angleterre, à l'Itahe, à l'Espagne et au Portugal, tenant en échec Luther et sa réforme ; depuis, Ignace, par les travaux innombrables de sa famille, animant et continuant une des plus belles entreprises de moralisation qui aient travaillé le monde moderne, tout cela constitue un ensemble dont les annales de l'Église n'offrent que de rares exemples. Ah ! je le demande, a-t-elle besoin de justifier son titre d'apostolique, une Société qui a produit saint François-Xavier, et dont les accents ont si puissamment retenti jusqu'aux derniers confins de l'univers ?/w omnem teiram exivitsonus eorum ^

Ombrageux héritiers de Pombal et de Carvalho, qu'allez-vous donc chercher dans les cachettes de la Compagnie des secrets compromettants pour elle? Au lieu de conspirer en Europe, elle verse son sang pour Jésus-Christ sur toutes les plages de l'univers. Non, non, vos prévenus ne sont pas dans des con€iliabules de conjurés, ils sont sur les échafauds des martyrs. Veillez sur Vlniernaiionale, veillez sur la franc-maçonnerie, veillez sur tant de conventicules dont vous ne voyez pas le fond ; mais plus d'alarmes hypocrites à propos d'une Société qu'il est toujours aisé de connaître a par les tt maîtres qui y entrent et par les élèves qui en sortent » ! Après cela, peu importe que ses glorieux envahissements soient un thème séculaire de calomnies rebattues. Encore une fois, puisque le zèle

^ Ps. XVIII, 5. Roin., X, 18.

est une force expansive, pourquoi lui reproclier son expansion? Peut-on accuser les fleuves de leur pente et les astres de leur attraction? Ne sont-ils pas de tristes juges de l'honneur, ceux qui, dans un jour de bataille, flétrissent les soldats héroïques, parce que ceux-ci exagèrent les consignes et dépassent les rangs ?

Au reste, ici le monde s'est pris dans ses propres censures. Les contemplatifs du moyen âge sont venus, et il a dit : A quoi bon cette sainteté paresseuse? Les ordres apostoliques leur succèdent, et il s'écrie: A quoi bon cette sainteté remuante? Les patriarches du treizième siècle fondent avec la naïveté de l'inspiration etde laraour on bafoue la simplicité de leur esprit etde leur bure. Ignace fonde avec une prudence inattaquable au rationalisme des temps nouveaux: on insulte l'habileté de ses combinaisons. La voilà bien toujours, la postérité de ceux qui ne voulaient ni de Jean-Baptiste, à cause de ses jeûnes; ni de Notre-Seigneur Jésus-Christ, parce qu'il mangeait et buvait comme le reste des hommes !

Cependant, il faut en convenir, parmi tous les ordres proscrits et méconnus, aucun ne le fut avec plus de rage que celui-ci. Encore aujourd'hui, les mêmes qui prétendent que le catholicisme expire, s'épouvantent de l'ombre d'un Jésuite comme d'une puissance formidable. C'est que le Jésuite personnifie le prosélytisme le plus actif et le plus intelligent. Aussi, il y a, dans cet homme, quelque chose de sacré et de mystérieux qui en fait le point de mire des passions antichrétiennes : l'instinct de la haine l'avertit qu'en frappant de ce côté, elle atteint au cœur de l'Église. Mais si jamais l'Europe supprimait pour eux la justice, la liberté et l'histoire, délicieux rivages du Paraguay, terres orientales arrosées de leurs sueurs et de leur sang, chrétientés du ïhibet et du Japon dont ils soutinrent la vie et la mort, vous protesteriez en faveur de leur apostolicité insultée, et les légendes du désert démentiraient les faux témoignages de notre nigrate civilisation.

Pourrait-on, sans témérité, appliquer à la Compagnie une note d'autre espèce et la proclamer perpétuelle ? Je suis historien du passé, et non prophète de l'avenir. Avouons-le toutefois, l'Église seule est immortelle, et Dieu opère quelque chose de plus miracuculeux que de féconder la mémoire des anciens patriarches : c'est

d'en susciter de nouveaux. Saint Dominique et saint François ont paru six siècles après saint Benoît ; saint Ignace est venu trois siècles plus tard ; saint Vincent de Paul, cent ans après saint Ignace ; et nous, enfants d'un siècle décrépit où les négations sont si radicales et les âmes si médiocres, ne verrons-nous pas un grand envoyé du Seigneur se mettre à notre tête? La terre est trop désolée pour tarder de porter son fruit ; et si ce sont les détresses d'une époque qui lui donnent droit, devant Dieu, à de nouvelles fondations religieuses, nous avons lieu de compter sur cette réparation de la Providence. Quand Ignace eut rendu le dernier soupir, les fidèles se précipitèrent dans sa pauvre cellule, et, déchirant ses vêtements, ils convertirent en reliques les haillons qu'il avait portés. Nous aussi, mes frères, entrons dans cette àmedont les secrets viennent devons apparaître, et sachons nous en partager les trésors. Chrétiens sensibles qui avez des inquiétudes et des exigences de cœur exagérées, prenez de saint Ignace cette humilité qui lui faisait désirer de mourir seul, à l'insu de tout le monde, pour ne coûter à personne la peine d'un instant de commisération. Et vous qui êtes avides des biens du monde, imitez la pauvreté de ce modèle qui, né dans les palais, aurait pu V mourir, et qui passa la plus grande partie de sa vie dans les hôpitaux. Et vous qui n'avez pas le cœur pur, demandez-lui cette innocence de vie qui le rendit père de saint Louis de Gonzague et de saint Stanislas Kostka. Et vous, enfin, qui avez une foi obscurcie par les doutes, priez cette âme si bien illuminée qui produisit Bellarmin, Canisius et Suarez. 0 bienheureux patriarche ! ils se sont trompés, ceux qui m'ont confié cette tâche, s'ils m'ont cru capable de vous élever un monument digne de celui où je parle ; si modeste qu'il soit néanmoins, le mien aussi a été bâti par les mains de l'amour. Aussi j'ose vous prier, à la fois, de l'agréer et de me le pardonner. « Et vous, ô célèbre Compagnie qui a ne portez pas en vain le nom de Jésus..., à qui Dieu a donné vers a la fin des temps des docteurs, des apôtres, des évangélistes, a afin de faire éclater par tout l'univers la gloire de son nom, ne « cessez d'y faire servir tous les talents de l'esprit et tous les dons a de la sainteté * ». /bnen.

* Bossuet.

PANÉGYRIQUE

DE LA

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