BIENHEUREUSE GERMAINE
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Veniebat mm ovibvs palris sui, navi gregem ipsa pascebat.
Elle s'avançnit avec les brebis de son père, car elle paissait un troupeau. [Gen., XXIX, 9.)
Messeignel'rs ^
Pendant l'enfance du monde, la vie pastorale était la condition des princes. Au temps des patriarches, l'importance de ces pacifiques monarques s'appréciait d'après le nombre de leurs troupeaux; et l'idée de grandeur s'associait alors si bien avec celle de berger, qu'Homère appelait les rois « les pasteurs des peuples ». Ainsi, Dieu lui-même a fondé la noblesse de la vie champêtre ; et c'est sans doute pour consacrer le pouvoir sous la touchante image d'un vigilant amour, qu'il fit de la houlette le premier sceptre confié aux mains des mortels.
Et, non content d'établir des bergers à la tête des plus anciennes races, Dieu les choisit pour ses confidents. Il eut avec eux, sous les paisibles cieux de l'Orient, des entretiens sublimes, que nous écoutons encore avec ravissement. Ce furent des bergers qui reçurent les promesses de sa miséricorde au genre humain déchu et
'■ Mgr Mioland, archevèquede Toulouse, et MgrBuissas, évêque de Limoges.
pardonné. Ce fut un berger, Moïse, qui brisa le joug des Pharaons. Ce fut un berger, David, qui devint, sous l'onction de Samuel, le plus grand roi d'Israël. Ce sont des bergers qui portèrent les premières adorations au berceau de Bethléem ; et quand Jésus luimême veut se définir, il semble ne rien trouver dans les langues de la terre qui exprime mieux la suavité de son cœur et les bienfaits de son ministère que cette appellation touchante : Je suis le bon Pasteur ^
Cependant, les pasteurs, qui avaient eu une si brillante histoire dans l'ère primitive de la religion, cessèrent longtemps d'exercer des influences publiques. Pendant bien des siècles, les champs ne furent plus visités par les messagers du Ciel ; et les choses en étaient là. quand, il y a trois cents ans, Dieu reprit avec les gardiens des troupeaux son commerce interrompu. C'était dans une vallée retirée de notre pays, sur la lisière d'une forêt où l'on vit jadis errer saint Dominique ému de sa vision du Piosaire, et méditant de grandes choses pour le triomphe de l'Église. Or, celle oue Dieu vint trouver là pour lier intimité avec elle, n'était pas une illustration de la terre, comme ses anciens confidents du désert patriarcal; elle n'était pas, comme Geneviève de Paris, une bergère dotée d'un riche patrimoine, accomplissant des tâches éclatantes et vivant jusqu'à quatre-vingt-dix ans : elle était une pauvre fille de laboureur, qui ne connut point sa mère, qui n'était pas aimée de son père, qui fut délaissée ici-bas jusqu'au jour où sa miraculeuse tombe lui fit ses premiers amis, qui vécut toute seule dans les champs comme le pauvre passereau, qui mourut seule sur un lit de sarments, et dont la vie échappe aux regards curieux de notre amour, entre les vingt-deux ans tristes mais purs qui la bornèrent, semblable à ce ruisseau qui naît, fuit et se perd entre les deux collines où Germaine menait paître son troupeau.
Eh bien ! voilà une bergère obscure dans sa vie et dans sa mort qui vient de sortir glorieuse de son tombeau; voilà une enfant de nos campagnes à qui Rome a décerné une apothéose capable d'exciter l'envie des anciens triomphateurs. L'Ëglise l'a prise avec amour dans ses bras pour la présenter aux hommages de l'uni-
' Joan., X, 11, 14.
PANÉGYRIQUE DK LA BIENIIEUREL'SE GERMAINE. 141
vers ; et bientôt elle aura une place parmi les immortels du martyrologe catholique, seul temple de mémoire où, comme dans le ciel, rien d'impur ne soit jamais entré. Que signifie cette petitesse couronnée ? que faut-il penser de ce contraste entre une vie si cachée et une mémoire si éclatante? 11 y a là-dessous un mystère; un mystère, cependant, qui n'est pas impénétrable, et dont ce discours va fournir l'explication.
Rappelons-nous, en jetant les fondements de notre sujet, d'abord, que Dieu prouve ordinairement son intervention dans les choses humaines en tirant les grands résultats de causes disproportionnées ; ensuite, que, dans la formation de ses saints, il ne se propose pas seulement d'offrir des modèles aux âmes, mais encore de donner des leçons au monde, sur lequel sa Providence s'étend, sans toujours se montrer, de même que la sœur de Moïse veillait sur son berceau flottant, cachée derrière les roseaux du fleuve. Ces bases étant posées, voici l'édifice que nous allons élever au-dessus: quand Dieu renoua, en 1380, des relations avec la vie pastorale destinées à retentir dans l'histoire de son Église, il se proposa deux grands desseins : 1° de réfuter par la mémoire de Germaine les erreurs du siècle où elle naquit ; 2° de corriger les écarts propres au siècle où elle fut béatifiée. Sans doute, Germaine ne connut rien de son temps et n'en fut pas connue ; mais sa vie renferme pour nous une réponse aux sophismes du seizième siècle, ainsi qu'un remède aux besoins du dix-neuvième; et c'est dans son attitude de bienfaitrice envers ces deux époques, confondant les blasphèmes de l'une et guérissant les maux de l'autre, que nous allons la considérer. Demandons à la Reine des vierges de louer dignement celle qui partage si justement avec elle le titre de fleur de nos champs et de lis de nos vallées *. Ave, Maria.
'Cant., II, 1.
PrsEMlERE PAUTIE
Au siècle où Germaine naquit, l'erreur était spécialement reli gieuse, et n'aiïectait la société que par voie de conséquence. Alors éclata, sous le nom générique de protestantisme, une hérésie multiple, qui était comme un faisceau habilement agencé des révoltes théologiques du passé et le germe de toutes celles de l'avenir. De cette synthèse du blasphème, de cette collection d'impiétés, trois erreurs principales se dégageaient dans l'opinion populaire : une idée fausse de la réforme à opérer, le discrédit du culte des reliques et de l'invocation des saints, la crainte de la fin prochaine du catholicisme. Comme les préventions suscitées par Luther ne passeront pas avec lui. Dieu en met la réfutation dans la destinée de ses grands serviteurs, et de notre candide héroïne en particulier. Et ne m'accusez pas ici de faire servir une enfant sans importance à de trop grandes choses : c'est l'infirmité du monde qui est choisie pour en confondre la force ; et, si ce fut le triomphe de Dieu de livrer le superbe Assur aux mains d'une simple femme, il est conforme à sa sagesse de confondre les trois délires orgueilleux d'un siècle par l'histoire d'une enfant qui ne les soupçonnait même pas : Tradidit eum in manus f embue ^
La première invention de l'esprit révolutionnaire, au siècle de Germaine, fut ce mot toujours magique à l'oreille des ignorants et de la foule bien intentionnée, toujours si formidable au service de l'ambition et des passions anarchiques : Réforme ! En ce temps-là, parut un hérésiarque fougueux, mécontent de la moralité de l'Église parce qu'il l'était de la sienne, dont l'éloquence bouillonnait
' Judith, XVI, 7.
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comme la lave et parcourait l'Europe comme un courant d'électricité. Moine réfractaire et arrogant, il osait dire à Rome : Tu n'es qu'une Babylone! et, du haut de son orgueil souillé par la débauche, il donnait au catholicisme des leçons de pureté. Le Ciel eut peu de chose à faire pour déshonorer ce mouvement sacrilège : à la place d'une grande réforme, on ne vit qu'un grand débordement ; au lieu de l'émancipation de la raison, ce ne fut qu'une émancipation de convoitises, c'est-à-dire, une émeute hypocrite de moines qui voulaient jeter le froc, de spoliateurs qui voulaient piller les monastères, de margraves qui voulaient avoir deux femmes, et de rois qui voulaient placer sur leur schismatique couronne la tiare de la Papauté.
Toutefois, ce n'était point assez pour la justification de Dieu, dans cette crise qui semblait le défier : Satan a tenté sa réforme, il laut que Dieu opère la sienne; et, à la différence des œuvres, le monde les discernera. Or, son heure étant arrivée, le Seigneur dit: (t Voilà que je vais faire toutes choses nouvelles » : Ecce nova facio omnia * ; et il tira de son sein d'innombrables modèles, pour prendre la tête du mouvement régénérateur dans chaque état de la société. Ainsi, à mesure que le concile de Trente proclame le code de la réforme. Dieu en suscite les vivants exemplaires ; et, leur distribuant les diverses hiérarchies de la catholicité, il semble dire à saint Pie V, au fond de sa retraite dominicaine : Vous, soyez le réformateur de la papauté ; à saint Charles Borromée : Soyez-le de l'épiscopat ; à Philippe de INéri : Soyez-le du sacerdoce ; à Ignace de Loyola : Soyez-le de l'ordre religieux; à saint François-Xavier : Soyez-le de l'apostolat ; à saint Louis de Gonzague : Soyez-le de la jeunesse chrétienne ; à Thérèse et à Pierre d'Alcantara: Soyez-le du Carmel : de telle sorte que bientôt chaque catégorie de fidèles reçoit le type destiné à la restaurer ; et cinquante canonisations dans un siècle viennent apprendre à l'hérésie que si Luther est l'agitateur du monde, le Christ en est seul le réformateur.
Cependant il manquait encore une patronne dans cette belle phalange de bienheureux et de sauveui^s. 11 existe, dans les bois et
^ Apoc, xxi, 5.
dans les guérets, sous un ciel souvent inclément et sur un sol souvent ingrat, une portion considérable du genre humain qui no mange son pain qu'à la sueur de son front. Or, à ceux-ci plus qu'aux autres, il fallait un modèle pour leur apprendre à sanctifier la misère et pour la leur adoucir.
Un jour, le Seigneur regarda avec amour vers une chaumière délabrée de notre pays, et la patronne de la vie champêtre naquit. C'était une naïve bergère, qui passait sa vie aux intempéries de l'air, comme les oiseaux du ciel, et qui ne murmurait pas ; qui ne trouvait ni pain ni repos dans son gîte du soir, et qui bénissait Dieu ; qui manquait du nécessaire, et qui faisait l'aumône ; qui se consolait de la faim et des injustices des hommes devant une croix de branches entrelacées au coin d'un champ; enfin, dont la chair virginale fleurit dans une tombe, si bien que quarante ans de sépulcre ne purent faner ni son front immaculé ni les œillets et les épis verts qui la couronnèrent après sa mort. Ah ! depuis que cette petite mendiante est aimée dans les mansardes et dans les campagnes, qui pourrait dire les larmes qu'elle y a essuyées? depuis qu'une telle patronne fut donnée à ceux qui portent le poids du jour, qui pourrait compter les fleurs qu'elle a semées dans les sillons des pauvres cultivateurs? F/ore5 appavuerunt interranosira * .
Et remarquez, mes frères, qu'aucun autre saint ne pouvait, au même degré, remplir la mission d'ange consolateur auprès des laboureurs. Saint Isidore, qui est leur patron, ne saurait leur servir de modèle, puisqu'il était évêque et docteur. Sainte Catherine de Palma, qui fut bergère quelque temps, mourut religieuse. Sainte Blandine et sainte Zite furent, il est vrai, de simples servantes, mais ne vécurent point au village. Germaine a été suscitée spécialement pour attirer à Dieu les populations des champs : aussi on l'aime, dans ces chaumières où elle naquit et mourut, comme une fille de la maison ; on regarde son image presque comme un portrait de famille, et le Dieu de l'humble bergère sera toujours le mieux compris pir les simples et par les habitants des hameaux. Et cependant, ô douce compagne de nos travaux et de nos douleurs, parce que nous avons été bercés au récit de vos ver-
iCant., Il, 12.
tus, nous n'en sommes plus émus; parce que vous êtes notre sœur, nous vous oublions. Ah! si l'on venait nous dire qu'il fut, au loin, une jeune fille malheureuse qui gardait les agneaux et qui faisait des miracles, qui glissait comme une apparition d'en haut sur les eaux débordées, et qui avait des extases durant lesquelles Dieu lui-même conduisait son troupeau, à cette gracieuse légende, nous serions ravis d'une pieuse admiration. Et parce que vous nous appartenez, nous abusons de cette grâce en vous négligeant ; et tandis que chaque famille trouve beaux les enfants qui sont à elle, combien peu nous sommes épris de votre ressemblance, aimable enfant qui êtes si bien à nous!
Il y eut un second blasphème, au seizième siècle, qui appelait une prompte réponse de Dieu : c'était à la fois une profanation des tombeaux et des autels ; des tombeaux où reposaient les reliques des saints, des autels où ils recevaient les hommages publics. Voici quel était cet attentat. Comme si le protestantisme avait pressenti qu'il ne devait point former certaines familles d'élus, il proscrivait leur culte, pour qu'on ne pût pas les lui objecter. Grand crime contre la nature et contre la foi des vieux âges ! car, le jour où les chrétiens ne purent honorer dans leurs temples ces images de famille qu'ils décorent et saluent dans leurs maisons, la religion fut en quelque sorte mutilée. Détruire des reliquaires, c'était dissiper la cendre des aïeux ; renverser dans des cloaques l'urne funéraire des ancêtres, c'était professer une hérésie de sentiment, et outrager, comme Cham, cette majesté sacrée des traits paternels dont le respect est si divin, que toutes les langues de la terre l'ont appelé une piété. Voilà donc l'attaque de l'enfer. Quel démenti va-t-elle recevoir de la part de Dieu ?
A la même époque, le Seigneur semble s'être dit : C'est nier ma grâce que de contester mes saints, et je vengerai ma gloire en défendant la leur. Je tirerai donc de l'obscurité qui l'enveloppe une fille de pâtre, pour en faire une autre thaumaturge des Gaules. Je passerai ma toute-puissance aux mains de cette vierge de vingtdeux ans. J'appellerai la France en pèlerinage à son tombeau. Je soulèverai des provinces le jour où lui seront décernées les premières apothéoses du culte public. Enfin, j'inclinerai sous le doux
empire de sa houlette ces générations frémissantes qui brisent le sceptre des rois; et, par elle, le monde saura combien mes saints sont honorables, en voyant tout ce que je fais pour les honorer : Scitote quoniam mirificavit Dominus sanctum suum ^
0 vous qui êtes du pays où ces merveilles s'accomplirent, ditesmoi si Dieu n'a pas tenu sa promesse ? Devant les ossements de Germaine, le culte des reliques n'est-il pas justifié ? Eh ! comment s'étonner qu'elle fasse des miracles après sa mort, celle qui commandait à la nature pendant sa vie ? Oui, les cieux eux-mêmes lui obéissaient dans ces campagnes où elle était la servante de tous. Elle paraît ; et devant ses pieds nus, toujours agiles sur la route du temple, le torrent débordé suspend le cours de ses eaux. Elle prie; et tandis que l'extase lui fait oublier ses brebis pour Dieu, Dieu lui-même s'établit leur gardien. La cloche du saint sacrifice l'appelle ; elle quitte son troupeau pour les autels, et, pendant son absence, les agneaux, respectueux pour les moissons et pour les pâturages défendus, ne cessent pas de paître selon l'ordre annoncé par la prophétie : Pascentur agnijuxta ordlnemsuum'^. Enfin elle meurt ; et la nuit où s'envola son àme, les sages de la contrée eurent de splendides visions, si bien que l'illumination des cieux, précédant la nôtre de trois cents ans, inonda de clartés le voisinage de ces bois dont les chênes abritaient le repos de Germaine et dont l'herbe plia souvent sous ses genoux.
Mais les saints sont toujours vivants, dit Bossuet, par la vertu qui sort de leur sépulcre. Ils ont une biographie et des œuvres d'outre-tombe qui continuent et parfois éclipsent celles d'avant leur mort. Aussi bientôt une grande nouvelle se répandit dans la Guyenne, l'Aquitaine et le Languedoc : les restes d'une bergère, disait-on, prophétisaient à Pibrac. Les prodiges ne cessaient pas autour de cette chair qui était elle-même son plus grand prodige, puisqu'elle demeurait incorruptible jusque dans la mort ; et, pour confirmer ce témoignage populaire, les commandeurs de Malte, dans la visite seigneuriale qu'ils faisaient tous les vingt-cinq ans au village de la sainte, attestaient par écrit les mêmes faits, sur
ips. IV, 4.
2 is., T, 17.
une de ces paroles d'honneur que l'histoire ne prit jamais en défaut.
Cependant la Révolution voulut avoir raison de cette morte importune qui, depuis si longtemps, troublait le repos public. Un régime dont la doctrine et la passion étaient de tuer des hommes, trouva séditieuse la bienheureuse qui se permettait de les guérir. On mit à l'épreuve de la chaux vive ces membres dont l'influence afîirmait des vérités que 93 ne croyait pas. Mais Germaine sortit glorieuse de cette seconde sépulture. Elle demeura thaumaturge jusque sous le défi et l'outrage de ses profanateurs, et sa vengeance fut angélique autant que décisive envers un de ceux-ci: car, Dieu lui ayant ôté la vue par un miracle de justice, Germaine pria pour lui et la lui rendit.
Mais qu'avons-nous besoin et de la parole d'honneur des chevaliers de Malte et de celle de l'histoire pour déposer en cette cause?, Ici, les prodiges ne sont pas des attestations de la tradition, ce sont des faits qui vivent et marchent au milieu de nous. Germaine a opéré des cures surnaturelles dans vos foyers. Qui de vous n'a connu quelqu'un de ceux qui trouvèrent la santé à son tombeau? Ses miracles ne sont-ils pas l'histoire de votre famille et de vos amis? Saint Augustin, célébrant, du haut de la chaire d'Hippone, la vertu des ossements de saint Etienne, disait : « Voilà les malades « et les possédés qu'il a guéris ! » En présence de ce que je vois, moi aussi, je peux lever la main pour répéter le môme témoignage. Je vous adjure donc, infirmes désespérés que Germaine rendit à la vie, et vous aussi, mères dont elle fit marcher les enfants, vous toutes, misères sans nombre qu'elle secourut, parlez à ma place, et poussons ensemble un de ces cris qui retentissent dans les siècles, d'une voix puissante comme la voix d'un peuple : Ce que nous affirmons de notre inépuisable thaumaturge, n'est pas une vaine superstition de notre amour: car les aveugles ont vu, les sourds ont entendu, les boiteux ont marché, les pauvres ont été consolés.
Pardonnez-moi de vous fournir des preuves. Est-ce qu'il n'y a pas un sentiment populaire qui en dispense ? est-ce que notre dévotion envers Germaine ne s'est pas quelquefois scandalisée des sages lenteurs de Piorne, parce que nous ne comprenions pas dix ans de délibérations pour placer une bienfaitrice si incontestable
sur les autels? Aussi, nous sommes soulagés d'un poids immense depuis que nous pouvons lancer vers les cieux, à pleine poitrine, des invocations jusqu'à ce jour refoulées dans les effusions silencieuses du culte privé. Nous respirons de pouvoir chanter, crier, faire dire par les cloches et par le canon, par la voix des multitudes et des éléments, cette invocation longtemps étouffée dans les âmes: Bienheureuse Germaine, priex, pour nous! Que l'hérésie le sache donc bien, il serait mal venu l'iconoclaste capable de nous ravir cette image si chère. Pour nous, elle est nécessaire autant que sainte, la liberté du pèlerinage à ce tombeau. En un mot, sur cette terre où notre thaumaturge sema les miracles, personne ne saurait comprendre qu'on n'honore point des restes que Dieu honore luimême ; et devant cette châsse, plus que partout ailleurs, le protestantisme apparaît comme une révolution contre la nature et contre les besoins du cœur.
Il fut, au temps de notre bergère, un troisième préjugé, fomenté, propagé, exploité contre le catholicisme, et dont la Providence devait mettre la réfutation dans la destinée de cette immortelle villageoise.
Nous sommes au seizième siècle. D'un bouta l'autre de l'Europe, les nations ont frémi et les potentats ont caressé des songes. La parole de Luther, pareille à une traînée de poudre, alluma l'incendie des Pyrénées à l'Islande, et de la Finlande jusqu'aux Alpes. Le protestantisme n'est plus cette boutade de moine intempérant et babillard où l'on n'avait vu d'abord qu'un orage de couvent; c'est un conquérant redoutable qui, en quarante années, a soumis les neuf dixièmes de l'Allemagne, les deux tiers de l'Autriche, et des minorités remuantes dans tous les pays. A cette vue, les hommes de peu de foi se regardent, en tremblant pour les destinées du catholicisme, et le désertent comme on fait de ces vieux édifices au toit desquels des craquements furent entendus. De même qu'à certaines époques se répandit l'opinion que le Christ allait finir, il fut alors une heure de délire où les insensés se murmuraient à l'oreille: L'Église a fait son temps ; et la Piéforme chantait sur les bords d'une tombe où elle croyait englouties l'Église, la Papauté et les
reliques de seize siècles chrétiens: « Elle est tomijée, Babylone la (( superbe ! elle est tombée ! » Cecldit Babijlon * !
Certes, Terreur était périlleuse, l'argument était séduisant : la réponse de Dieu ne pouvait se faire attendre.
Les réponses de Dieu en faveur de l'immortalité du catholicisme furent innombrables. Il y en eut une, d'abord, dans la fidélité de ces deux fortes épées de la France et de l'Espagne, dégainées à l'entrée des deux plus beaux empires de l'Europe, pour en fermer l'entrée à la Réforme et montrer l'infirmité de cette religion incapable de passer des frontières, quand une royauté débauchée ou félonne ne lui en ouvrait point les portes. Il y eut encore une réponse dans cette découverte de l'Amérique, qui donnait au catholicisme un monde tout jeune en compensation de ses pertes territoriales chez nous, et qui, opposant les vaisseaux de Colomb à la propagande de Luther, semblait dire aux nations troublées par la tourmente : L'Église change de place, mais elle ne finit point ; la Vérité voyage, mais elle est immortelle.
C'était assez, ce semble, pour la justification de Dieu ; et cependant, voilà qu'il prépare, sous une cabane indigente de notre pays, une autre preuve à l'appui de son règne perpétuel.
En ce temps-là, l'Europe fourmillait de bruyantes célébrités : il y avait des académiciens dont les princes se disputaient les billets, des rois sur l'empire desquels le soleil ne se couchait jamais, des novateurs qui agitaient la vieille Europe au souffle de leur éloquence paradoxale: le monde fit un tour sur son axe, toutes ces gloires n'étaient déjà plus ; et aujourd'hui, reléguées comme des antiquités du muséum dans la vaste nécropole de l'histoire, à peine sont-elles visitées par la curieuse investigation de quelques savants.
A la même époque, on vit une pauvre percluse que son père reléguait sous un escalier d'étable, que sa marâtre chargeait de coups, qui ne fut chérie que de Dieu, qui n'eut d'autre société que ses agneaux, et dont la vie est si obscure que son plus beau trait sera toujours de ne pouvoir être écrite. Bientôt cette enfant, couverte de haillons, meurt dans la paix du Seigneur : et voilà que
^Apoe., xiTj 8.
trois siècles viennent répandre sur sa dépouille ces larmes de l'amour et de la prière qui ne mouillent point la pierre sépulcrale des conquérants ; les pontifes et les peuples unissent leurs mains pour la porter sur les autels ; des provinces se cotisent pour payer, un demi-siècle durant, la discussion de sa sainteté ; Saint-Pierre de Rome sépare de nou\elles splendeurs pour lui décerner le triomphe; enfin, elle devient immortelle, non à la façon d'Alexandre et de César, mais comme l'Église elle-même : car aussi longtemps que le monde dira : Je crois l'Eglise catholique, il ne cessera point d'ajouter : Bienheureuse Germaine, priez pour nous!
Oui, elle est immortelle; et je n'en attesterai ici ni des convenances philosophiques, ni les prophéties de la Papauté. Mais allez dans cet humble bourg qui fut sa patrie, et interrogez le passé : là dominèrent jadis les du Faur, qui comptaient parmi les plus hauts seigneurs de cette époque ; là passèrent tour à tour Catherine de Médicis, qui fut mère de trois monarques ; Marguerite de Valois, sa fille, renommée pour sa beauté et pour son esprit ; Henri IV, qui allait bientôt réunir sur sa tête deux couronnes. Eh bien ! la tradition populaire a presque perdu la trace de ces augustes visiteurs, le souvenir des rois s'est effacé de la mémoire des paysans. Mais demandez àceux-ci des nouvelles de Germaine : ils vous montreront la place où elle fut ensevelie, le ruisseau qu'elle traversait à pied sec, et surtout la cabane délabrée qui fut son berceau.
Donc, Ézéchias s'est trompé quand il s'est écrié, dans un hymne mélancolique : ce Ma vie fut éphémère comme la tente^des « pasteurs » : Generatio mea ahlata est, et convoluta est a me, quasi tahernaculum pasiorum *. Non, la tente des pasteurs n'est point éphémère : car j'ai vu les trônes voler en éclats sur la place publique, et la maison des rois emportée par les tempêtes sociales ; mais, en visitant les champs habités par la bergère, j'ai vu étayé avec un respectueux amour le chaume qui la vit naître et mourir.
Aussi, vous avez beau réaliser aujourd'hui l'impossible par votre concours, par vos largesses et par votre enthousiasme en l'honneur de Germaine: elle fera toujours mille fois plus d'honneur à notre province qu'elle n'en reçoit. Ah ! si jamais elle passa, du-
* Is , xxxviii, 12.
rant sa vie, des champs à la ville, qui aurait dit, en voyant cette gardienne de brebis dans nos rues, qu'elle y serait, trois siècles après, si glorifiée? qui aurait cru qu'elle y resterait à jamais célèbre, même quand toutes les célébrités de son temps y seraient oubliées? En effet, quand l'avenir demandera quelle est la femme la plus immortelle de Toulouse, quelques mondains pourront répondre : La belle Paule ; quelques poètes, Clémence Tsaure; mais les chrétiens, les pauvres et les malheureux nommeront toujours la bienheureuse Germaine. Les premières n'ont jamais essuyé une larme, et ont laissé si peu de tracesde leur passage, que leur histoire s'est perdue dans la légende, si bien que la critique a parfois nié leur existence, en désespoir de connaître leur vie. Mais vos reliques sont là, ô glorieuse Qprmaine, pour déposer en faveur du fondement inattaquable de votre culte ; et si vos reliques elles-mêmes sont périssables, votre mémoire ne saurait l'être parmi nous : car, après la dispersion de vos cendres, nous n'aurions qu'à refaire l'histoire de nos larmes pour recomposer celle de vos exemples et de vos bienfaits.
Que ce soit donc constaté : les auréoles de la terre sont fanées par. le temps, celle de Germaine est inaltérable comme la guirlande mise à son front le jour de sa sépulture et respectée par l'humidité du tombeau. Et maintenant, répondez-moi : ne doit-elle pas avoir l'immortalité, une rehgion qui la donne si bien ? est-il près de finir, ce catholicisme qui assure à des bergères des triomphes sans fin? Ainsi, par sa spéciale influence comme patronne de la vie champêtre, par son pouvoir comme thaumaturge, et par l'immortalité de sa gloire, notre bienheureuse confond les blasphèmes, encore subsistants, du siècle où elle naquit. Voyons comment elle remédie aux maux du siècle où elle est béatifiée.