DEUXIEME PARTIE
Dès que Germaine a été béatifiée, un élan général vers cette suave figure s'est manifesté. On dirait, au sentiment spontané qui la salue, qu'elle était attendue à l'heure présente. Dieu a violenté, ce semble, par un miracle particulier, toutes les habitudes du cérémonial romain, pour la proposer aux hommages publics vingt ans avant l'échéance probable ; et, chère entre tous les bienheureux à la Papauté contemporaine, elle en obtient des promesses qui assurent son influence dans l'Église. Grégoire XYI la loue, la déclare vénérable, et s'endort après ce doux couronnement mis à son laborieux pontificat. Pie IX l'aima de toute la tendresse et de toute la piété de sa belle àme ; et, croyant avoir beaucoup fait pour nous après l'avoir proclamée bienheureuse, il nous la montre comme une sauvegarde. Jadis on disait, pendant les détresses d'Egypte : Allez à Joseph ' ; et Pie IX dit à l'univers actuel, travaillé par des douleurs sans précédent et sans nom : Allez à Germaine.
Il existe donc des harmonies entre le culte de Germaine et les besoins de ce temps. Quelles sont-elles? Les erreurs du seizième siècle furent principalement religieuses; celles du nôtre sont, avant tout, sociales : or, notre bienheureuse est éminemment de son siècle, en ce sens qu'elle en accuse et redresse les écarts. Quatre fléaux menacent aujourd'hui la société : la rareté des saints canonisés appartenant à la France, et, partant, de nos protecteurs nationaux dans le ciel ; le dépeuplement des campagnes au profit des grands centres industriels ; la négation du surnaturel dans la religion et l'exaltation affectée de son côté purement philanthropi-
* Gen., XLI, 55.
que; enfin, l'insurrection de la pauvreté contre la richesse, ou le socialisme. Voici de quelle manière l'action publique de Germaine s'approprie merveilleusement à ces maux, et comment Dieu nous otfre un instrument de restauration dans notre bienheureuse, envisagée comme patronne, comme bergère, comme puissance surnaturelle et comme modèle.
Quand on demande à nos pères par quels moyens s'élèvent les nations, ils répondent : « C'est par la justice » : Justitia élevai gentem\ Quand on pose la même question à la France moderne, elle répond : C'est par les gros budgets et par les nombreux bataillons. Ainsi la Providence est éliminée des calculs de la prévoyance publique, et trois idoles ont usurpé sa place : la force, la ruse et l'argent. En réponse à ce matérialisme de nos aspirations. Dieu nous envoie des patronages qui prouvent son action réparatrice, et qui ramènent vers le ciel nos espérances fourvoyées dans le culte des énergies naturelles. Et quand l'heure de telles apparitions est arrivée, faux sauveurs des nations, appuyés sur la tribune ou sur le glaive, cédez l'empire à ces vrais messies de la rédemption sociale. Non, non, ce ne sont pas des instruments puissants dans la conquête et dans la diplomatie qui font ces prodiges, ce sont des types d'infirmité ; ce ne sont pas même des hommes, ce sont des femmes, afin qu'à leur faiblesse le monde reconnaisse mieux que c'est Dieu.
Dans l'ancienne alliance, le bras de Judith, à lui seul, vainquit pour Israël ; et si nous passons dans la nouvelle, c'est la continuation du même moyen de salut. A l'origine de notre Monarchie, on voit une première bergère, Geneviève, dont l'intervention complète celle de la reine Clotilde pour la délivrance de la France; à la déchéance de la Monarchie, sous Charles Vil, c'est une seconde bergère, Jeanne d'Arc, dont l'inspiration refoule l'invasion étrangère et mène le roi dans la basilique de Reims pour y être sacré ; enfin, après la chute de la Monarchie, ce sera une troisième bergère, Germaine, dont la prière et la houlette s'étendront sur nos ruines comme un signe de protection et d'espérance nationales. De cette
* Prov., XIV, 34.
sorte, trois libératrices venues des champs marquent les trois points culminants de notre épopée française ; et ces trois libératrices sont des saintes, pour dire sans cesse à la France : Bien plus efficacement que par les armes, tu te relèveras par des vertus.
Et il ne faut pas s'étonner, mes frères, que les saints préservent la société, alors que la fonction providentielle de celle-ci est de former des saints. Voilà pourquoi Bossuet s'écrie : ce Les peuples ce ne durent qu'autant qu'il y a des élus à tirer de leur multitude. » A ce point de vue, la canonisation d'un saint est donc l'intervention" d'une grande puissance dans les affaires d'un pays. Eh! qui sait si les malheurs de la France, depuis deux siècles, ne proviennent pas de la stérilité de son martyrologe ? Toujours féconde en littérateurs, en hommes politiques et en capitaines, elle n'enfantait plus de bienheureux; et, puissante à ses frontières, elle manquait de bras pour la défendre du côté des cieux. Sans doute, les intercesseurs célestes ne lui faisaient point entièrement défaut : car plus d'une page, dans l'histoire des victimes de la Révolution, rappelle lesAcles des inarfyrs. Tonie^ois, ces intercesseurs inconnus ne sont pas de ceux qui accomplissent les miracles de restauration sociale: car, dans le monde moral comme dans la nature, seuls les hauts sommets ont la vertu de préserver de la foudre en la ravissant aux cieux. Mais voici une ère nouvelle qui commence.
Le diptyque sacré des patronnes des Gaules est rouvert, la France vient de recevoir un puissant renfort auprès de Dieu : Germaine étend ses bras, comme un ange ses ailes, sur Tempire de Clovis. A cette nouvelle, sceptiques de nos parlements et de la diplomatie, ne souriez pas de notre candeur : vous croyez en vous-mêmes, nous croyons aux sauveurs de l'ordre surnaturel. Aussi, de même qu'Albuquerque, pendant les traversées orageuses, élevait le berceau d'un innocent entre la colère du Ciel et l'iniquité des passagers, de même nous placerons nos têtes coupables sous la châsse de Germaine, aux heures des catastrophes; et tandis que les rationabstes éperdus diront à nos orateurs : Parlez, vous qui donnez les conseils qui sauvent; pendant que nos politiques aux abois diront aux guerriers : Tirez du fourreau l'épée de la France, vous qui commandez à la victoire, nous, à genoux devant les reliques de la nouvelle Judith, nous dirons avec nos pères de Béthulie : a Priez
PANÉdVRIQUE DE LA niEMIF.UREUSI- GERMAINE. lo5
« pour nous, parce que vous êtes une sainte femme » : Ora pro nobis, quoniam mulier sancta es'^.
Aussi bien qu'à titre de patronne, à titre de bergère, Germaine s'adapte encore providentiellement à nos besoins nationaux. 11 se fait aujourd'hui un mouvement inquiétant du village vers les grandes agglomérations de l'usine et de la cité ouvrière. Les campagnes se dépeuplent au profit des villes : grand malheur au point de vue politique, car il y a trop de bras pour l'émeute et trop peu pour l'agriculture; grand malheur de notre équilibre économique, car le sein de la terre ne rend pas toute l'abondance qu'il renferme, parce qu'il n'est pas fécondé ; grand malheur surtout par rapport à la religion, car, dans les champs, l'idée de Dieu arrive à l'homme par tous les sens : la Création est un vaste temple portant au frontispice le nom de son auteur, et dont la majesté nous fait tomber à genoux. C'est pourquoi tout agriculteur qui a quelques épis à faire mûrir, implore la rosée du ciel et compte parmi les adorateurs, en vertu d'une sainte nécessité de la nature. Dans les villes, au contraire, l'ouvrier, toujours penché sur son œuvre, ne voit pas celle de Dieu, et ne tarde pas à le renoncer pour la grossière religion de l'intérêt ou du plaisir. Aussi, regardez, le matin, dans ces humides guérets : là, rarement le laboureur commence son sillon sans faire le signe de la croix; regardez ensuite dans ces manufactures et ces ateliers : là, tous les courants sont à l'athéisme, et l'on voit de véritables troupeaux d'hommes convertis en machines : troupeaux qui font le mal et qui n'ont plus de remords, qui ont une âme et qui l'ont oubliée, s'ils ne l'ont pas niée.
Eh bien ! voici l'Église qui proteste contre ces émigrations désordonnées de laboureurs. Elle fait savoir au monde qu'ayant cherché une sainteté à couronner ici-bas, elle ne l'a point trouvée dans le bien-être si envié des cités et des cours, mais sous la hutte des pauvres ; et le plus beau prix de vertu, décerné en France depuis deux cents ans, est tombé aux mains d'une bergère ! Comme ils ont dû être contents, les humbles et les petits, en voyant leur indigence s'élever sur les autels! Les chaumières ne sont donc pas une
1 Judith, VIII, 29.
mauvaise place sur la terre, puisque l'on y est si près du ciel ! Eh ! qui pourrait assister à l'apothéose d'une pauvre villageoise sans entendre quelque bonne vérité au fond de son âme? Chrétiens d'une époque où l'on aime peu la simplicité des bergers, et qui vous êtes peut-être déclassés par vos désirs immodérés, rendez-vous quelquefois dans ce vallon si agreste de l'Aussonnelle ^ où vécut notre bienheureuse ; et là, en entendant ce ruisseau dont les murmures font méditer, en voyant fumer ces toits qui abritèrent des saints, dites-moi si vous ne sentez pas ces soupirs d'un païen avec une mélancohe chrétienne : «Heureux les laboureurs s'ils savaient (( le connaître! » 0 fortunatos nimium, sua si bonanorint, agricolas !
Et, afin de populariser un tel enseignement, le catholicisme pouvait-il offrir un plus séduisant modèle de la vie champêtre à ceux qui ont besoin de s'y plaire et de s'y sanctifier? Aussi, Germaine est déjà fêtée comme patronne chère aux populations rurales, depuis les plus humbles églises jusqu'aux plus splendides métropoles. Un jour, je visitais ce dôme de Milan si beau par la majesté de sa masse et par la richesse de ses sculptures, qu'il fut appelé une montagne de marbre ciselé . En contemplant les innombrables saints qui, à l'intérieur comme à l'extérieur, forment une armée de sentinelles autour de cette incomparable coupole, je me disais : Est-il possible à des immortels d'habiter un panthéon plus beau que celui-là? Mais, ô douce surprise ! au miheu de cette nuée d'apôtres, de pontifes, de vierges, de martyrs, j'aperçois une enfant tenant une houlette, qui semble me sourire comme une connaissance de mon pays. Je regarde au-dessous de son piédestal, et je distingue, gravé en lettres d'or, le nom de celle que les Italiens appellent la pastorella. Céist.ïi Germaine, admise en la plus Glorieuse société où une fille des champs puisse s'élever; Germaine, montée de sa cabane de Pibrac au faîte de la basilique ambrosienne, pour dire aux habitants des campagnes : Ne désertez pas le toit de vos pères ; si les villes sont le chemin de la fortune, les campagnes sont le vestibule du ciel.
Germaine est encore une sainte toute de circonstance par sa spé-
1 Petit cours d'eau qui passe à Pibrac.
PANÉGYRIQl'E DE LA BIENIIELRFrSE GERMAINE. 15
cialité comme thamiiaturge. La tentation, j'allais dire la maladie (lu temps présent, c'est la négation du surnaturel. Le surnaturel est-il une réalité ? est-il une sorte de mirage, d'apparition fantastique, imaginée pour l'amusement des esprits avides d'idéal? Toute la destinée de Germaine répond à cette question : car une telle destinée, c'est le surnaturel vu, touché, incarné, popularisé dans la plus étonnante histoire qui puisse émouvoir notre piété.
Le vieillard du Vatican, devant lequel le monde entier s'agenouille, à genoux lui-même, devant une pauvre enfant jadis méprisée et rachitique, n'est-ce point là du surnaturel ?
L'acte de foi de toute une province changeant cette ville en une cathédrale de fleurs et de lumière ; affirmant par là les vertus spéciales des saints, l'Évangile qui les forma, l'infaillibilité de l'Église qui les canonise, la gloire éternelle qui les récompense, et les terrestres hommages qui leur sont dus ; cet hosanna de la France entière proclamant ici, par les représentants de toutes ses hiérarchies, que les espérances d'outre-tombe sont les meilleures, que la nature est une base sur laquelle Dieu édifie des chefs-d'œuvre supérieurs aux phénomènes sensibles, que les grandeurs de notre civilisation ne sont pour nous que le piédestal d'une assomption plus glorieuse, et que la terre n'est, sous le pas de l'homme, qu'un escabeau pour monter au ciel : tout cela n'est-il pas une sublime profession de foi au surnaturel ?
Et l'acte d'amour, plus étonnant encore que l'acte de foi, en vertu duquel toutes les divisions ont cessé aujourd'hui parmi vous, tous les partis se sont effacés, toutes les opinions fraternisent, tous les extrêmes et toutes les divergences s'embrassent sur le sein de notre angélique thaumaturge : tout cela n'est-il pas un résultat surnaturel ?
Et ces miracles que la science a examinés, que le scalpel a vérifiés, qu'une procédure contradictoire a torturés ; et cet ensemble de suffrages pubhcs qui ne peut être l'unanimité dans l'aberration; et ce décret de canonisation qui était sur les lèvres du peuple avant d'être promulgué par la Papauté ; et cette population de sourds, de muets, de paralytiques guéris qui rempliraient votre cathédrale, au besoin, s'avançant au-devant de ma parole pour lui servir de témoins : tout cela n'est-il pas une preuve du surnaturel ?
Mais ce n'est pas seulement le travers de notre époque de répudier le surnaturel ; elle est hostile surtout au surnaturel qui n'a pas un but philanthropique. D'après cette tendance, nous ne comprenons, de la bienfaisance céleste, que le côté matériel. Nous apprécions les baumes plus que les vertus du christianisme; et tandis que nous avons porté saint Vincent de Paul au panthéon, nous en eussions fait descendre tous les apôtres, s'ils y avaient été. Et cependant, nous ne changerons pas l'essence des choses : la charité est semblable à la statue de Nabuchodonosor, qui avait des pieds d'argile et une tête d'or. Le zèle pour le corps, c'est l'airain qui touche la terre ; le soin des âmes, c'est l'or qui se cache dans les cieux.
Or, par une touchante condescendance, Dieu, en préparant la destinée de la nouvelle bienheureuse, sest accommodé à la petitesse de ces idées. Il semble s'être dit en sa sagesse : Ce que ce siècle aime le plus, ce sont les biens du corps; afin de rendre Germaine plus aimable, j'en ferai une bienfaitrice de l'humanité souffrante, qui régnera sur les douleurs physiques pour les avoir bien supportées ; une enfant compatissante, que des ^'aamans couverts de lèpre visiteront, et pour qui les infirmes auront quelque chose de ce culte pieux et tendre que les malades vouent à leur sœur de charité sur une couche d'hôpital.
Ainsi, en ce beau pays de France, qui fut appelé le royaume de Marie, Marie, le premier et le plus agissant des thaumaturges, a cédé une partie de son empire, et le pouvoir des miracles semble partagé en deux départements : au nord, c'est Notre-Dame des Victoires, opérant spécialement sur les âmes, et administrant la souveraineté du prodige spirituel ; au Midi, c'est Germaine, qui exerce une action propice sur les membres endoloris, et qui dispense les miracles de la charité corporelle. Ah ! si l'on regarde comme des bienfaiteurs publics ceux qui ouvrent une pharmacie gratuite en temps d'épidémie, si l'on élève des statues à ceux qui se signalent par des cures habiles ou par la découverte de quelque baume nouveau, que ne peut attendre de notre gratitude cette thaumaturge, à qui le Ciel lui-môme enseigna l'art de guérir, et qui fut si souvent parmi nous le médecin de ceux qui n'en ont pas ?
Enfin, il est une quatrième plaie de notre pays à laquelle Ger-
raaine répond par le caractère de ses vertus : c'est la jalousie des petits contre les grands. Tous veulent jouir du présent, peu soucieux des compensations éternelles. Tous se disputent la terre, comme s'il n'y avait point de ciel à espérer ; et le mouvement de colère qui monte de bas en haut, dans la société, prend des proportions telles, que la lutte entre les égoïsmes qui ont trop et ceux qui n'ont pas assez, devient l'épouvante de quiconque regarde dans l'avenir. Les deux camps sont là, en effet, l'arme au poing, s'épiant avant de se combattre ; et le monde attend avec terreur la solution que recevra ce problème formidable.
Que ces convoitises rougissent d'elles-mêmes : car elles sont confondues par la vie d'une indigente, aujourd'hui proposée à notre imitation. Et d'abord, vous, ô pauvres de mon Dieu, qui estimez l'aumône flétrissante pour la dignité humaine, détrompez-vous : voici une humble villageoise qui est devenue immortelle en la recevant. Et vous, riches qui usez mal de votre superflu, instruisez-vous à l'école de celle qui sut faire des largesses en se privant du nécessaire ; surtout, apprenez de son exemple que la charité est le plaisir le plus certain de votre existence, parce que, dans le sein de ceux qui donnent, comme dans le tablier de Germaine, Dieu remplace le pain de l'aumône par des fleurs. Et vous qui reprochez à la société d'être marâtre à votre égard, parce qu'elle ne satisfait pas tous vos appétits, regardez parfois, dans sa misère, cette enfant qui était percluse de la main, scrofuleuse du visage, et qu'une fausse mère brutalisait; regardez, et n'oubliez pas que le jour où on lui offrit de quitter son gîte froid et dur pour monter à la maison de son père, elle s'y refusa, par amour de ces mêmes épreuves qui vous font blasphémer. Et vous, génération sensuelle d'un siècle qui plaide sans cesse les droits de la chair, qui exagérez les difficultés de la vertu pour excuser vos vices, sachez que Germaine aussi était du monde et que son àme le traversa sans se souiller au contact, de même que ses vêtements trempaient, au son de V Angélus, dans la fange des chemins et ne s'y tachaient pas. Enfin, vous tous qui êtes malheureux ici-bas de vos prétentions et de vos mécomptes, allez, un jour, visiter le berceau de Germaine ; et, sous ce pauvre toit qui fut le vestibule de sa gloire actuelle, dites-moi si vous ne trouvez pas vos rêves insensés, vos enfants moins à plaindre et
votre cœur plus serein. Eh ! qu'importe de n'être pas ce que vous voudriez être, quand on a la chance de devenir ce qu'elle est? Si elle avait été une héroïne fortunée du monde, depuis bien longtemps elle y serait oubliée ; mais, parce qu'elle y fut victime, toutes les générations la proclameront bienheureuse.
Hélas ! il V a des esprits hostiles qui regardent les fêtes célébrées à Piome par l'Église comme des amusements de sa décrépitude. Quand l'Église ne ferait pas autre chose, en ces grands jours, que répéter du haut de la colline du Vatican aux siècles qui passent et aux concupiscences qui ne passent pas : Heureux les pauvres ! l'Écflise serait la plus grande institutrice de l'univers, et sa boussole durant le naufrage social qui nous menace. Imaginez, en effet, que le culte de Germaine se popularise, que ses traits décorent les murs de toutes les chaumières, et que beaucoup de malheureux s'agenouillent en présence de ses traits. Cette image de la pauvreté résignée fera rougir celle qui ne l'est pas; bientôt les multitudes ne comprendront plus qu'on s'égorge pour des biens aussi noblement méprisés, et la direction des ambitions publiques changera. Alors on verra, aux deux extrémités de notre histoire, se répondant par-dessus les siècles qui les séparent, deux bergères, patronnes à titres divers du peuple français : l'une qui sauva les Gaules des barbares de l'extérieur, l'autre qui opposera sa houlette et sa douce figure à cet Attila de l'intérieur nommé le socialisme. Et l'avenir, quand il contemplera le pays des chevaliers abrité sous la protection de ces deux femmes, adorera la sagesse de Dieu, enseignant ainsi aux Français batailleurs que l'empire du monde n'appartient pas à la royauté de la force, mais à celle de la sainteté.
Quand Augustin voyait jadis les innombrables justes placés sur les autels, il s'écriait avec émulation : a Est-ce que je ne pourrai « pas ce que tels et telles ont pu?» Numquid ego nonpotero quod isti et ist'cp ? Compatriotes de Germaine, adressons-nous à nous-mêmes cette pieuse provocation. Celle que nous venons de louer n'est ni une martyre qui ait gagné sa couronne dans une arène, ni un apôtre qui ait dit adieu à son pays pour aller conquérir des âmes, ni une sainte étrangère formée par d'autres enseignements et trempée par d'autres climats que nous. Elle était une enfant de votre
jiuys, faible comme vous, moins à portée de l'église et des sacremonts que vous, et dont les seuls avantages furent d'être plus tidole, sans être aussi favorisée du Ciel que vous. Et cependant, nous alléguons de lâches excuses! et, devant cette apothéose de bergère, personne ici ne devient saintement ambitieux ! Les ambitieux ! ils pullulent dans les antichambres des princes, sur le chemin de la fortune et des honneurs; mais qui s'éprend de cette grande ambition d'une mémoire sur les autels ? quel est celui d'entre nous qui aspire à être nommé dans ces splendides fêtes de Rome, où l'on propose aux hommages de la terre des bergères per- Si''cutées ? Y aura-t-il au moins quelqu'un de cette assemblée qui donne à ses descendants le bonheur de se prosterner devant ses ossements glorifiés ? Oh ! comme je voudrais le connaître pour le féliciter par avance ! Quis est hic, et laudahimus euin * /
Laissons-nous séduire par ces perspectives, mes frères, et pensons, dans l'épreuve, aux ivresses de cette béatification. Représentez-vous la timide bergère de Pibrac, se levant de la tombe en ce moment, et promenant sur cette foule enivrée son regard innocent. Quelle ne serait pas sa surprise à un tel spectacle, si, avant le nôtre, elle n'avait reçu ce triomphe des cieux où elle est honorée par tous les élus de sa province natale, surtout par ces vieux pontifes de Toulouse qui l'acclament comme la gloire de leur terrestre Israël et comme l'honneur de leur peuple : Tu gloria Israël, tu lionorificentia populi nostri ^ !
0 bienheureuse Germaine ! je compterai parmi les félicités de ma vie d'avoir prononcé le premier panégyrique en votre honneur que l'Église ait entendu, et exhalé la première prière qui soit montée vers vous de la chaire chrétienne. Que si j'ai mérité quelque chose de votre cœur aujourd'hui, au moins par les tendres sentiments du mien, laissez-moi prendre votre main, comme Joseph prit celle de Jacob, pour vous faire répandre des bénédictions. La première revient par droit de justice à ce vénérable pontife de Toulouse qui acheva, par ses sages et pieuses influences, le triomphe de votre cause, et que vous avez trouvé digne de recueillir des
^ Eccli., XXXI, 9.
2 Judith, XV, 10.
joies pastorales enviées par ses prédécesseurs depuis deux cents ans. La seconde appartient à ce pontife toulousain qui a su multiplier les tributs de son Église pour contribuer à votre ovation de ce jour, de même que vous avez jadis multiplié les pains dans une communauté confiante en votre secours. Enfin, que la troisième tombe sur nous tous, clergé, peuple de votre pays, qui assiégeons votre tombeau, qui nous pressons à vos fêtes, et qui vous saluons avec les délires d'un amour éperdu. En récompense de cet hommage, soyez propice à notre cité, passez dans tous nos foyers, touchez à toutes les blessures, parlez à toutes les âmes ; et que l'on ne dise plus parmi nous : Heureux les privilégiés de la fortune, parce qu'ils possèdent la terre ! mais : Heureux les petits qui sont résignés et les pauvres qui souffrent sans murmure, parce que le royaume des cieux leur appartient ! Ainsi soit-il.
PANEGYRIQUE
DE