‹ Mélanges oratoiresChapitre 18 sur 67 · A TOULOUSE LE 29 JANVIER · texte numérisé non relu

A TOULOUSE LE 29 JANVIER

PANÉGYRIQUE

LE

5AINT FKANCOIS DE SALES

Et ipse dédit quosdam qiiîdem aposlolos, quosdam aulem prophetas, aliosvero paslores et doclores, in xdificationem cor-poris Chiisli.

Le Seigneur en a établi quelques-uns comme apôtres, d'autres comme prophète?, d'autres comme pasteurs et docteurs, pour concourir à l'édification du corps de Jésus- Christ, [Eplies., IV, 11, 12.)

Mes frères,

Je veux tirer de ces paroles, employées par saint Paul à faire le anégyrique de tant de saints à la fois, l'éloge d'un seul ; et le xte qui vient de m'ouvrir la voie, va me la tracer. L'Église ayant ,é appelée par les Pères tantôt la maison de Dieu : domus Dei *; ntôt l'habitacle du Saint-Esprit : habilaculiim Spîritus sancti 2, ;t comparable à une basilique remplie continuellement de la pré- !nce du Seigneur ; avec cette différence que, dans la basilique atérielle, la présence réelle a besoin d'être renouvelée de temps

autre, tandis que, dans celle-ci, elle persévère jusqu'à la fin des mps, en vertu de cette parole souveraine par laquelle Dieu fut mis

1 s. Pet. Dam.

2 S. Aug.

au tabernacle : « Voilà que je suis avec vous jusqu'à la consomma- « tion » : Ecce ego vohiscum sum usque ad consummationem *.

Que résulte-t-il de l'union indissoluble du Saint-Esprit avec l'Église ? Que la fécondité de cette chaste épouse surpasse, par certains endroits, celle de Marie elle-même : car une telle fécondité est perpétuelle, et les prodiges sortis de ce sein maternel défient par leur variété et par leur magnificence les productions incessantes et les renaissances sans fin du monde matériel.

Sans doute, l'opération du Saint-Esprit a produit, dans les entrailles de Marie, ce chef-d'œuvre incomparable qui est le Fils de Dieu fait homme; mais l'opération du Saint-Esprit fait germer, à tout instant, dans le sein de la société catholique, des apôtres, des prophètes, des pasteurs, des docteurs et autres saints, qui concourent à l'édification du nouveau corps de Jésus-Christ, qui s'appelle l'Église : Pro corpore ejus, quod est Ecclesia.'^e mettons pas en parrallèle les enfantements de ces deux mères ; mais constatons que si le fruit de la première est adorable parce qu'il est Dieu, les fruits de la seconde sont admirables parce qu'ils sont la plus belle œuvre de Dieu : Mirabilis Deus in sanctis suis.

Et cependant, mes frères, il y a quelque chose de mieux que d'être apôtre, d'être prophète, d'être pasteur et d'être docteur: c'est d'être tout cela en même temps, et voilà la gloire spéciale que Dieu a dévolue au saint que nous honorons aujourd'hui. Vers la seconde moitié du seizième siècle, deux grandes révolutions en sens opposé venaient de s'accomplir dans la catholicité: l'une, la révolution du mal, représentée par le protestantisme et par les violences sacrilèges qu'il suscita; l'autre, la révolution du bien, représentée par le concile de Trente et par la rénovation morale qui en sortit. L'une et l'autre de ces révolutions se rencontraient et se résumaient dans le mot réforme : seulement, la réforme de Luther se traduisit par une émancipation scandaleuse de convoitises ; celle de l'Église eut pour manifestation et pour instrument une germination miraculeuse de saints.

Saint Pie V, Charles Borromée, Ignace de Loyola, François-Xavier, Philippe de Néri, Thérèse d'Ahusma, Louis de Gonzague,

1 Matt., XXV m, 20.

glorieux modèles de cette époque, chargés de renouveler la pureté des mœurs antiques dans les diverses hiérarchies de la société chrétienne, vous êtes bien la preuve que le sein de l'Église est inépuisable, et que personne ne pourvoit mieux à sa réforme, quand il y a lieu, qu'elle-même. Cependant, après tant de restaurations diverses, l'œuvre était encore inachevée. Sur la limite du moyen âge et des temps nouveaux, il fallait un médiateur séduisant entre l'Évangile et les générations naissantes, pour ôter à la perfection son austérité monacale, et rendre conciliable avec la vie du monde l'exactitude du devoir chrétien. Parmi tant d'autres réformateurs, il manquait donc un type de la vertu forte mais facile, pour faire passer le conseil évangéiique du cloître dans la vie sociale, et dire à l'univers chrétien : La sainteté, ce n'est pas seulement le froc et l'austérité du désert, ce sont les devoirs ordinaires embrassés avec un amour extraordinaire.

Le temps de cette apparition bienfaisante étant venu, l'Église, semblable à la mère de Gédéon près de mettre au monde un sauveur, eut sans doute la vision d'un ange dans la maison de Dieu ; et le 21 août 1567, François de Sales naquit. Comment cet envoyé de Dieu a-t-il rempli sa mission réformatrice? pourquoi a-t-il obtenu ce degré suprême d'autorité qui émane de son souvenir dans l'Église? Parce que quatre influences se réunissent dans celle qu'il exerce; car il eut le zèle d'un apôtre, la vigilance d'un pasteur, la science d'un docteur et la puissance d'un prophète : autant de forces diverses par où il travaille à l'édification du corps mystique de Jésus-Christ ; autant d'aspects sous lesquels nous allons le considérer, non point avec des aperçus arbitraires, mais avec des citations qui feront de ce portrait François de Sales peint par luimême.

Un jour qu'il devait prononcer le panégyrique de saint Martin dans une église de Paris, Faffluence était si considérable, que le prédicateur ne put se rendre à la chaire qu'en passant par une fenêtre. Mais une fois arrivé en présence de la cour et de toutes les illustrations de la capitale qui l'attendaient, il lui sembla qu'il y avait mieux à faire que d'être éloquent : c'était d'être humble, et il se mit à prêcher si simplement, qu'il entendait ses auditeurs disant : « Était-ce bien la peine de venir d'Annecy pour exercer

a ainsi notre patience ? » Je vous avoue, mes frères, que je donnerais volontiers tous les sermons que j'ai faits dans ma vie pour celui-là. Louerai-je François de Sales selon cette méthode? Heureux ceux qui ont assez de talent pour bien parler ! plus heureux ceux qui ont assez de vertu pour parler volontairement mal ! Puisque je ne suis capable ni de l'un ni de l'autre, demandons à Dieu de prendre au moins en pitié mes bonnes intentions et de ne pas permettre que je sois stérile. Ave, Maria.

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