APOTRE
Sainte Chantai affirmait que le trait saillant, distinctif de l'âme de François de Sales n'était point la douceur, mais le zèle : de telle façon que sa mansuétude, malgré sa naïve sincérité, était surtout l'amorce de son apostolat. Cet apostolat est un des plus féconds que je connaisse. Convertir des païens ou des impies est chose facile jusqu'à un certain point : car il y a en eux le sens de la foi qui souffre, comme celui de la vue, quand il est privé de son objet, et éprouve un indicible bien-être quand on le lui rend. Convertir des libertins est encore assez ordinaire : car la vertu est un besoin pour l'homme, comme le bonheur, et il y a, dans la pratique du mal, des fatigues et des remords qui servent d'auxihaires aux prédicateurs du bien. Mais convertir les hérétiques est devenu la difficulté suprême de l'apostolat, parce qu'ils ont fait taire en eux les inquiétudes du sens de la foi et celles du sens moral par de fausses croyances et par de fausses vertus, et que, s'ils sont hors de la vérité, ils ont le repos et la sécurité de son illusion.
Eh bien ! voici ce que l'on pourrait appeler le tour de force de la grâce en l'apostolat de François de Sales : il a converti soixantedouze mille hérétiques! C'est la plus belle moisson qu'aucun ouvrier évangélique ait recueillie depuis les prodigieuses conquêtes de saint François-Xavier. Et dans quelles conditions ce résultat fut obtenu! Les hérésies s'affaiblissent par le laps des siècles; François de Sales attaqua le protestantisme dans la vigueur de sa jeunesse et dans les premières ardeurs de son fanatisme. Et cependant il a gagné, sur le terrain de cet ennemi, presque toutes les
provinces qui devaient un jour composer son diocèse, si bien que, semblable aux évêques des missions étrangères, il fut le conquérant de son peuple avant d'en être le pasteur. C'est ainsi que Tentêtement du calvinisme cédait à cette bouche d'or inspirée par un cœur angélique. Théodore de Bèze lui-même éprouvait des défaillances momentanées à sa conversation ; les hérétiques déclaraient que si tous les saints ressemblaient à l'évêque de Genève, ils auraient de la peine à ne les point honorer ; et les succès de son apostolat sembleraient une légende des siècles primitifs, s'ils n'étaient point l'histoire du temps de Henri IV.
On dit que Grégoire le Thaumaturge expirant disait à l'un de ses prêtres : « Mon fils, combien de païens reste-t-il dans la ville de a Néocésarée ? » Celui-ci répondit : « Père, il n'en reste plus que « sept. » — « Que Dieu soit béni ! » reprit l'auguste moribond : a. il n'y avait que sept chrétiens quand je suis devenu leur pasteur . » Le miracle de cette coïncidence s'est renouvelé dans le diocèse de François de Sales. Tandis que soixante-dix paroisses du Chablais ne comptaient que cent catholiques au commencement de son apostolat, on n'y comptait plus que cent protestants à la fm ; et quand on compare les temps et les difficultés, on trouve le thaumaturge d'Annecy plus étonnant encore que celui de Néocésarée.
A quoi faut-il attribuer les merveilles d'une telle puissance en notre héros ? Ce n'est point à la noblesse de son origine, ni à la beauté de ses formes, ni aux amabilités de son esprit et de son cœur, mais à cette vertu procréatrice qui est mère de la fécondité, dans la surnature comme dans la nature : l'amour. En effet, chaque éloquence a sa source principale d'inspiration ; le souffle, le maître ressort de l'éloquence apostolique, c'est la tendresse. Les apôtres ont prêché l'Évangile dans vingt langues qu'ils ne savaient pas ; mais ils savaient aimer, et leur petite croix de bois a courbé plus de têtes que l'épée des grands capitaines : saint Bernard haranguait des multitudes qui ne l'entendaient pas ; mais son cœur arrivait plus loin que son discours, et les mères arrachaient leurs enfants à cette mystérieuse fascination.
Aussi, l'apôtre qui, en entrant dans une cité, s'est dit : Je les éblouirai par des éclairs de talent, je les courberai sous l'empire
d'une volonté indomptable, se prépare bien des mécomptes ; mais celui qui a dit, prenant son crucifix à témoin : Je les aimerai ingrats, je les aimerai murmurateurs, je les aimerai rebelles, je les aimerai persécuteurs, et même quand ils m'insulteront par la fuite, je les poursuivrai de mon amour ; celui-là est de la race de ces forts à qui fut donné le beau surnom de preneurs de villes : les âmes ne lui manqueront pas, parce que les cœurs lui appartiennent ; et si Alexandre a légué son empire au plus digne, notre doux Sauveur promet le sien au plus aimant. Telle fut la principale influence de saint François de Sales. Ayant à combattre des difficultés immenses, sa principale ressource fut une charité plus grande que toutes les difficultés.
Depuis longtemps les anciennes églises du Chablais, de Terni et de Gaillard pleuraient sur leurs croix renversées, leurs sanctuaires profanés, leurs presbytères en ruine, disant à Dieu : « Envoyez ce l'Agneau qui doit rétablir votre domination sur ces terres » : Emilie Agniim dominatorem terrx * , quand le jeune prévôt d'Annecy leur apparut.
Ah ! ne craignez pas à son aspect, pauvres apostats qui avez beaucoup péché ; car il tend les bras aux brebis errantes avec ces douces paroles d'encouragement : « Pourvu que vous vous charce giez d'espérer, je me charge de tout le reste. 3 On l'importune jusqu'à lui ravir le temps de ses repas et de son sommeil, et il s'écrie : « La poule ne se plaint pas parce que les poussins se pres- (( sent sous son aile. » On déserte ses prédications jusqu'à faire une solitude de son église, et il ajoute : « Le meunier ne perd pas a son temps quand il martelle sa meule. Ceci serait dommage si (( j'étais un autre, mais c'est assez pour moi qui ne suis bon « qu'à prêcher les murailles. » Un jour, on attente à sa vie en lui versant du poison, et il se venge par cette ineffable prière : « Mon « Dieu, soyez béni de ce que je ne voudrais pas en faire autant ! » Une autre fois, on vocifère toute la nuit des injures à sa porte pour l'empêcher de dormir, et il dit à ses serviteurs : « Comme ils sont ce à plaindre, car ils sont exposés au froid, tandis que nous sommes a ici bien chaudement ! » Enfin, un gentilhomme brutal lui fait
1 Is., XVI, 1.
subir de cruels traitements ; le saint lui porte cet angélique défi : (( Monsieur, si cela vous est loisible, vous pouvez bien m'arracher (c un œil, mais vous ne m'empêcherez pas de vous regarder de « l'autre avec le même amour. »
Comment s'étonner, après cela, si la mansuétude de François de Sales faisait plus de conversions que ses polémiques ? C'est que, comme il le disait lui-même, la lumière pénètre moins profondément que la chaleur. Quand nous disputons, les adversaires craignent de servir de trophée à notre orgueil ; quand nous aimons, ils sont toujours flattés d'être les vaincus de notre charité. Aussi, les cités et les villages étaient remués par l'apparition de cet apôtre qui avait pour devise : Ou aimer ou mourir, faisant entendre que l'apostolat sans amour serait, pour lui, pire que la mort. En prêchant devant les hérétiques, il s'appliquait à les persuader plutôt qu'à les confondre, il prouvait moins qu'ils avaient tort qu'il n'établissait que l'Église avait raison ; et comme l'orgueil s'opiniâtre à proportion des humiliations qu'il éprouve, François ménageait la superbe des esprits, en y pénétrant par cette porte d'honneur qui ne s'ouvre qu'aux solliciteurs d'élite : l'entrée du cœur. Combien de mmistres et d'adeptes de l'hérésie cédèrent aux instances de ce zèle enflammé par la tendresse ! L'histoire a renoncé à les compter, nous n'y réussirons pas mieux ; mais saluons en passant, dans une telle victoire remportée sur les âmes, la divniité de cette prophétie : ce Heureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre ! » Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terrain * !
Il ne suffit pas à un apôtre d'aimer pour être fécond : il doit aimer jusqu'à la mort, car la principale autorité de notre prédication vient de la persuasion où l'on est que nous mourrions, s'il le fallait, pour la confirmer. Tout apôtre véritable, en effet, est un esclave des nécessités publiques, qui s'épuise à parler et à bénir pendant le jour, qui se lève à vos premiers cris durant la nuit, qui perd son droit au sommeil et à la prière même, quand les pécheurs attendent, et qui, écrasé par les fatigues du martyre, sourit à l'agonie, parce qu'il y avait pour lui un martyre plus douloureux
1 Matth., V, 4.
que celui de mourir: celui de n'avoir rien à faire. Pour réaliser ce type, François de Sales offrait à la grâce une nature fortement trempée, en qui l'énergie était en proportion avec l'amour. Aussi, regardez-le partir, cet enfant de noble maison, qui naquit et vécut dans les délicatesses d'un château : pendant cinq ans il évangélise à pied, sans autre appui qu'un bâton, sans autre viatique qu'une Bible et le pain du jour. Et néanmoins, c'est en vain que vous porteriez la main à son cœur pour y surprendre une minute de défaillance, toujours l'Agneau de Dieu était debout sur la montagne de Sion : Ecce Agnus stahat supra montem Sion * !
Plus de dix fois on vote sa mort dans les conciliabules de l'hérésie, cinq ou six fois on attente à sa vie par la force et par la ruse. Un jour que le mousquet destiné à l'immoler a refusé de prendre feu et que le saint a échappé aux embûches par miracle, son serviteur Piolland lui fait donner ordre par le comte de Sales de rentrer au foyer paternel ; mais François répondit : « Mon père, « si Rolland avait l'honneur d'être votre fils et non pas votre valet, (c il n'aurait pas eu la faiblesse de proposer la retraite en face d'un « péril. » L'Agneau était toujours debout sur la montagne de Sion : Ecce Agnus stahal supra montem Sion !
Et s'il fut plus fort que les oppositions des hommes, il ne le fut pas moins que celles des Alpes elles-mêmes. Quand, pendant l'hiver, les âmes l'attendaient dans des bourgs inaccessibles, où l'on ne pouvait arriver qu'en traversant des précipices affreux au moyen d'une planche glacée, il s'étendait sur ce pont si fragile, il se traînait avec les mains et les genoux, et ne manquait jamais aux rendezvous de son apostolat. Combien de fois ne l'a-t-on pas vu dans les verglas, des crampons aux pieds et rougissant la neige de son sang, poursuivre les brebis perdues avec l'intrépidité calme d'un amour plus fort que la mort! Une nuit, surpris par des loups affamés dans une forêt, il est obligé de gravir la cime d'un chêne pour se dérober, et de s'attacher aux branches avec sa ceinture de peur de tomber, si la fatigue vient l'endormir malgré lui. Enfin, une autre fois, il fut sur le point d'être enseveli par la neige au sommet du Saint-Bernard; et quand on lui portait secours dans ces
1 Apoc, XIV, 1.
périls extrêmes, en lui demandant comment il se trouvait, il répondait avec cet aimable sourire qui n'est qu'à lui : « Je ne suis jamais <f mieux que lorsque je ne suis pas bien. » Ainsi l'Agneau se tenait debout sur la montagne de Sion : Acjnus stabat siipi'a montem Sion!
Ah! mes frères, les sommets du Saint-Bernard verront passer plus tard des conquérants d'une autre espèce, et l'histoire dira : Ils sont beaux les pas de ceux qui vont, par le chemin des aigles, surprendre la victoire dans les plaines de Marengo. Mais je trouve qu'ils étaient plus beaux encore les pas de ce jeune apôtre qui s'en allait risquer sa vie dans des sentiers où, la veille, deux hommes étaient morts de froid, et cela pour plaider la cause de quelques âmes à la cour de Turin. Serait-il possible à un missionnaire de nos jours de raconter de telles choses sans rougir, et à des fidèles de les entendre sans accuser leur indolence? d'autant que François de Sales déploya un courage supérieur à tous les autres : celui de ne se jamais décourager.
Piefusait-on de l'écouter ? il envoyait desépîtres dans les villages, et, comme saint Paul, il se faisait apôtre par écrit. Piefusait-on d'obéir à ses exhortations? il disait à son âme pour la consoler: « Les fruits tardifs valent mieux que les printaniers. » Son auditoire était-il peu nombreux ? le prédicateur se soutenait par cette conviction : « Une expérience de trente ans m'a appris que c'est « dans les petites assemblées qu'on recueille les grands fruits. » Son auditoire négligeait-il en masse de se rendre? François s'en allait, le soir venu, se coucher dans une éghse délabrée, en répétant avec le Saint-Esprit : « Mon Dieu ! régnez au milieu de vos « ennemis. » Dominare in medio inimiconim iuorum *. C'est ainsi qu'il immolait non seulement sa personne, mais encore tout plaisir personnel ; non seulement sa vie, mais toutes les joies de la nature : sublime désintéressement de la part d'un apôtre qui eut d'ailleurs pour principe d'accorder toujours la parole divine comme l'aumône, quand elle lui était demandée, et qui avouait, avant sa mort, avoir prêché plus de quatre mille sermons!
Enfin, pour engendrer, un envoyé de Dieu ne doit pas seulement 1 Ps. cix, 2.
aimer jusqu'à la mort; il doit s'immoler jusqu'au dépouillement, ce qui est, en un sens, plus difficile : car la mort peut être souvent pour lui de précepte, tandis que le dépouillement est toujours de conseil. Chose remarquable! la pauvreté d'un apôtre est la principale force de son ministère. Moins il a de propriétés, plus il a de fécondité : car, en échange de ses biens perdus, Dieu lui donne à distribuer des bienfaits miraculeux, et, en passant auprès de la misère humaine, il peut alors lui faire cette belle aumône de saint Pierre : « De l'or et de l'argent, je n'en ai pas; mais ce que j'ai, je « vous le donne : au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, levez- « vous et marchez ^ » 0 charme de ne rien avoir! merveilleux apostolat du dénuement volontaire ! mystère aimable de la grâce convertissante cachée dans les pHs de la bure ou d'un petit rochet, combien de fois ne vous ai-je pas vénérés et sentis !
François de Sales n'ignorait pas ce centuple promis à ceux qui ont abandonné leurs maisons et leurs champs pour suivre Jésus-Christ. Aussi, après avoir évangélisé le Chablais à ses frais, il aimait à dire, tantôt : « Je veux mourir avec la gloire de ne rien avoir » ; tantôt : a Je ne ferais pas un clin d'œil pour le monde entier, tant « je le méprise ! » Pendant ses travaux apostoliques, il eût désiré, comme saint Paul, se nourrir du travail de ses mains; mais il ajoutait : ce Je suis un lourd, je ne sais rien faire que rapiécer mes a habits. » Il les portait si usés que, lorsqu'il s'en dépouillait pour les passer aux pauvres, ceux-ci n'en voulaient pas toujours. La ville de Dijon lui fait de riches présents en reconnaissance d'une belle station ; il refuse par ces nobles paroles : « Je ne veux rien a emporter d'ici que les cœurs. » Le seul malheureux qu'il ait fait dans sa maison, fut son économe ; car François était à la fois l'évêque le plus pauvre et le plus prodigue de son époque, et, quand on le reprenait au nom de la prudence, il répondait : « Je ne sais « pas ce que m*a fait cette vertu ; mais je ne l'aime que par de- « voir, et lui préfère la charité. » Toutefois, mes frères, François de Sales se trompait : il était prudent jusque dans son imprudence ; car, voyant les pains à tout instant multipliés en sa faveur par le Ciel, il tirait de nombreuses lettres de crédit sur la Providence,
^ Act., III, 6.
et, grâce aux subsides de cette caution divine, il avait le bonheur de donner toujours, sans devoir jamais.
Frappée de ces prodiges, l'hérésie trouvait que l'argument le plus victorieux de l'apostolat de notre saint était sa vie : aussi il restitua au catholicisme trois provinces dans moins de trois ans. A cette vue, le savant cardinal du Perron s'écriait : « J'ai bien a envie de brûler tous mes Uvres : car, si je suis capable de con- « vaincre les hérétiques, seul l'évêque de Genève sait les conver- (( tir ; » et de même que saint Paul fut nommé autrefois par l'Église Apôtre des gentils, à trente ans, Tintrépide missionnaire de Gex et du Chablais avait reçu du Saint-Siège le glorieux surnom &' Apôtre de V hérésie.
Ici, du reste, l'action de notre modeste héros atteint les proportions d'une démonstration catholique. Sans doute, l'Église est victorieuse sur les échafauds de ses martyrs : car, pour aucune autre cause, il ne fut versé un sang aussi pur, aussi librement et aussi pieusement donné. L'Église est encore victorieuse dans les apologies de ses docteurs : car quelle autre religion a des archives où ses titres de naissance et de noblesse soient plus glorieusement inscrits et prouvés ? Mais l'Église est surtout victorieuse dans les actes de ses apôtres : car c'est peut-être son plus beau témoignage de n'avoir pas eu besoin d'une partie du monde pour s'emparer de l'autre, et d'avoir fait la conquête de tout par des hommes de rien.
Prodige du premier siècle chrétien, qui se renouvelle dans les autres, dès que surgit un descendant des apôtres, volontairement pauvre comme eux. Eh ! comment un prêtre de vingt-cinq ans a-t-il pu, seul, dans un diocèse, tenir tête à la Réforme, la déloger au lendemain de sa prise de possession, et la ruiner avant même qu'elle eût perdu son attrait de nouveauté ? C'est que cet apôtre avait à sa disposition la force des grands athlètes de la foi, la nudité de son renoncement : Nudam crucem nudus sequar. C'est qu'il pouvait dire de lui-même : « J'use des biens de ce monde comme a les chiens des bords du Nil, qui boivent l'eau du fleuve en couce rant, de peur d'être attrapés par les crocodiles. » C'est qu'il portait dans son ministère cette démonstration irréfragable : a Je suis paucc vre, et les pauvres sont évangélisés *. » Aussi, quand la Réforme
iMatth., XI, 5.
aurait obscurci toute notre apologétique, l'Église pourrait encore la défier derrière trois arguments incontestables comme l'histoire : je veux parler de l'apostolat indigent de ces trois conquérants homonymes : François d'Assise, François-Xavier et François de Sales. Ainsi notre héros employa à la conquête des âmes une charité, un courage et un désintéressement irrésistibles ; mais, si telle fut son action dans la propagation, quelle ne fut pas son aptitude à la conservation spirituelle ? car, en lui, l'apôtre n'est que le commencement du pasteur.