PASTEUR
Quand Notre-Seigneur a défini l'idéal du gardien fidèle, il ne l'a pas nommé le saint, ni le grand, ni le savant, il l'a nommé le bon pasteur : boiius pastor. Certes, si le divin Maître a voulu désigner par une telle expression cet ensemble de qualités sympathiques appelé la bonté surnaturelle, qui occupera, dans l'histoire du pastorat, une place d'honneur supérieure à celle de François de Sales, sous le rapport de la fidélité à son épouse et de la fécondité qu'il lui suscita?
Sa fidélité fut cependant mise à l'épreuve par de grandes tentations, car il fut un pasteur convoité par beaucoup de diocèses. Vous parler de lui sous cet aspect, c'est vous annoncer qu'il accepta i'épiscopat. Il s'y est soumis, en effet, par respect pour la volonté de son évêque et pour celle du Pape, mais après avoir essuyé une maladie de frayeur à la vue de ses nouvelles responsabilités. Toutefois, François fit mieux que de refuser I'épiscopat : il refusa de s'asseoir sur les sièges les plus brillants de la catholicité, plutôt que de rompre son union avec l'Église modeste et pauvre qu'il avait épousée. « J'ai rencontré Dieu tout plein de douceur dans « nos montagnes, » disait-il ; «je ne le chercherai point ailleurs. » Envoyé à la cour de Henri IV comme négociateur du duc de Savoie, il forma avec le roi de France une véritable amitié : car il y avait, entre ces deux âmes, de secrètes affinités. Quand le roi as-
siégeait ses chers rebelles de la ville de Paris, il leur faisait passer du pain par-dessus les murailles ; et quand François trouvait des hérétiques emprisonnés, il les élargissait, en disant à ceux qui accusaient son indulgence : « Si vous voulez que je sois plus sé- « vère, gardez les clefs ; à la vue de leurs souffrances, je ne puis « pas répondre de moi. » Eh bien! ce roi et cet évêque, qui pouvaient si bien répondre d'eux-mêmes devant la mort, et qui n'en pouvaient pas répondre devant les larmes, méritaient de se rencontrer, et ils s'aimèrent en se rencontrant. « Il m'a fait un mal « dont je ne guérirai jamais, » disait le bon roi : « il m'a dégoûté de « tous les autres prédicateurs. » Aussi, il ne recevait l'évêque de Genève que debout et la tête découverte, et il employa vainement ses royales caresses à se l'attacher.
« Que pourrai-je vous offrir en témoignage de mon amitié ? » disait le roi. — « Sire, je ne demande rien à Votre Majesté que la « permission de convertir ses sujets du duché de Gex. » — a Pourquoi n'accepteriez-vous pas d'être coadjuteur de Paris, ce où il y a tant de bien à faire, au lieu de le rester de c< Genève, où vous n'entrerez jamais? » — « Sire, j'ai épousé une X femme pauvre, je ne dois pas la quitter pour une plus riche ; x d'ailleurs, mon bénéfice me rapporte autant que l'archevêché de ï Tolède, puisqu'il me rapporte le ciel ou l'enfer. » — <c Recevez x au moins une pension sur ma cassette. » — « Sire, je le veux X bien ; mais souffrez que je la laisse entre les mains de votre tréï sorier jusqu'à ce que j'en aie besoin. » Ici Henri IV, vaincu, 5'écriait avec une jalousie digne de lui : « Ah ! Monsieur de ï Genève! je suis au-dessus de vous par mes offres, mais vous vous X placez au-dessus de moi par vos refus. » Et l'évêque, n'ayant nen recueilli que des âmes dans cette splendide capitale où il [Drêcha trois cent soixante-cinq fois dans un an, revenait avec imour dans ses froides montagnes, en disant, avec Job : Je ( mourrai dans ce petit nid » : In nichilo meo moriar *.
La fécondité du nouveau pasteur ne sera pas moins étonnante pe sa fidélité.
1 Job, XXIX, 18.
Quelle sera, dans l'Église, sa fonction distinctive sous ce rapport? Le jour où François, nouvellement sacré, fit son entrée solennelle dans Annecy, on suspendit à sa chaire deux emblèmes qui avaient un sens prophétique : c'étaient deux mains qui démolissaient et deux mains qui édifiaient, avec cette devise : Ut evellas et destruas, ut xdifices et plantes *. Démolir et édifier, ce fiit là toute la carrière pastorale de notre saint.
c( Son évêché », nous dit-il, « était de peu de revenus et de beaua coup de travail. » Comme Dieu hait la paix de ceux qui sont des- . tinés à la guerre, et comme il faut déblayer le sol de ses obstacles pour bâtir, François commença son pastorat par réformer. Il réforma d'abord les monastères. A Talloires, à Puy-d'Orbe, chez les bernardines, chez les chanoines de Sist, tantôt par son ordre, tantôt par son œuvre, on vit les pieuses solitudes refleurir. Le Carmel subit aussi son influence sanctifiante, et le succès de son ministère auprès des communautés relâchées fut tel, que parfois il disait des religieux convertis par lui : « Us ont plus grand besoin de la « bride que de l'éperon, et je suis bien tenté de réformer la « réforme. » Or, tandis que les réformes suscitent souvent des oppositions violentes, comme celle qui pensa coûter la vie à saint Charles Borromée, les réformés de François de Sales, l'accompagnant à la porte du monastère régénéré, adressaient à Dieu cette prière de Vincent de Paul : « Mon Dieu ! puisque Monsieur de « Genève est si bon, comme vous devez l'être vous-même! »
11 fut encore réformateur du clergé. Souvent on lui reprocha de perdre dans la direction des femmes un temps qu'il eût mieux fait de consacrer aux prêtres, et il s'en excusait par cette humble réponse : a C'est qu'il faut être orfèvre pour travailler l'or, tandis « qu'il suffit d'être potier pour manier l'argile. » Mais qui façonna mieux et qui fit briller l'or du sanctuaire plus que saint François de Sales? Durant le cours de ses stations, il prêchait quelquefois les curés après les fidèles. Il tenait chaque année des synodes qui valaient des retraites pastorales. Sous sa houlette, les prisons alors destinées aux prêtres coupables devinrent inutiles. Il unit ses efforts à ceux du cardinal de Bérulle pour la fondation des sémi-
1 Jerem., i, 10.
naires. Il présidait lui-même aux examens de ses jeunes clercs. En un mot, son administration était un tendre amour en même temps qu'une direction vigilante : aussi, en peu de temps, son clergé devint un des plus réguliers de cette époque ; et, témoin de telles améliorations, son prédécesseur avait coutume de dire : « J'allais a mourir avec le regret de n'avoir rien fait pour mon diocèse ; mais, a depuis que je me suis donné François de Sales pour successeur, ce je ne crains plus les jugements de Dieu. »
Surtout il était infatigable à la réforme de son troupeau, confessant à l'occasion comme un vicaire de village, demandant que les malades les plus rebutants et les pécheurs les plus désespérés lui fussent envoyés, et oubliant jusqu'à l'heure des repas quand les âmes avaient besoin de lui. X'allez pas croire, néanmoins, que son ministère ne fût jamais traversé. Si le prêtre qui ne fait rien est l'idéal de ceux qui n'en voudraient point, par le seul fait que François de Sales faisait la guerre aux vices, les vices devaient la lui rendre. Il ne faut donc pas s'étonner qu'il ait été, après saint Athanase, le pontife le plus calomnié ; mais la calomnie elle-même était son triomphe : car il s'en vengeait par ses nobles sentiments, qui devenaient la honte des calomniateurs. « Grâce à Dieu, depuis que je oc suis berger, je n'ai pas une parole d'amertume. » Et, remettant au Ciel sa justification, il ajoutait : a J'ai tant de bonheur à aimer mes <L ennemis, que, si Dieu me le défendait, je ne saurais comment a faire pour lui obéir. Vraiment, ils ne disent que cela de moi : ah ! a ils ne savent pas tout. Ils me flattent et ils m'épargnent. Je vois « bien qu'ils me croient meilleur que je ne suis. » Ainsi, celui qui avait défini l'humilité a le courage de la vérité appliquée à soi- <t même, » en faisait, par rapport à lui, le courage de se reprocher le faux et de se mettre de connivence avec ses calomniateurs.
Il faut en convenir, cependant, les réformes convenaient moins au caractère de François de Sales que les fondations : car les premières sont plus spécialement l'œuvre de la force; les secondes, celle de l'amour. Or, si la force avait été noblement représentée naguère dans l'Éghse par l'archevêque de Milan, l'ange d'Annecy avait quelque chose de saint Jean dans sa doctrine et dans son âme, et pouvait être appelé \e pontife de la dilection. C'est bien de cette dilection sainte que naquit la communauté apostolique de Thonon,
corps de réserve de sa tribu sacerdotale, qui fut sa maison de missionnaires, et que je rappelle avec une sorte d'amour de famille, comme si cette mention devait porter bonheur aux apôtres de même vocation que je représente au milieu de vous. C'est de cette pure dilection que naquirent et sa confrérie de la Croix, qui exerça dans la Savoie une action si fructueuse, et ses soins pour les catéchismes, qu'il appelait l'instruction de « son petit peuple ». Enfin, c'est de là que vous êtes sorties, ferventes sœurs de la Visitation, qui avez si bien rendu à votre père la gloire que vous en avez reçue. Les légendes hagiographiques nous enseignent que parfois on vit, à la mort des saints, un essaim de blanches colombes s'échapper de leur poitrine. Les colombes qui se sont envolées du cœur de saint François de Sales vers le cœur de Jésus, en réjouissant le regard et la tendresse de l'Église, ce sont toutes les âmes qui, depuis deux cents ans, peuplent votre pieux désert.
De même que saint Vincent de Paul devait être l'apôtre de la bienfaisance corporelle, saint François de Sales était prédestiné à secourir les infirmités et les douleurs des âmes. Pour atteindre son but, il ne lui suffit pas d'avoir rendu la piété accessible aux gens du monde ; il veut mettre la perfection religieuse à la portée des veuves, des santés débiles et d'autres déshérités de la nature, condamnés jusque-là à vivre dans le siècle sans l'aimer : celte sollicitude délicate engendra l'ordre de la Visitation. Vainement des esprits prévenus, ne comprenant que les institutions monastiques du treizième siècle, reprochèrent à François de fonder un hôpital au lieu d'un couvent : a Eh ! oui, » répond le saint, « ce sera un hôpital oc pour les faibles capables d'aimer Dieu avec force ; d'ailleurs, oc j'aime mieux les règles faciles et bien observées, que des pres- « criptions héroïques qui demeurent sur le papier. » Le nouvel institut ne tarda pas à se venger des quolibets qui assaillirent sa naissance, par la prospérité de son développement, en attendant que Jésus lui-même vînt le consacrer pour jamais dans les respects des hommes, en lui réservant la révélation et les confidences de son adorable Cœur.
François disait, en parlant de sa fondation : a Dieu l'a formée de a rien, comme le monde. » Mais, comme le monde, elle s'est conservée malgré les orages ; et, plus favorisée que le monde, elle
s'accroît et s'embellit en avançant. J'en ai eu la preuve durant mon récent voyage de Rome. Il y a dans cette ville une colline, célèbre entre toutes les autres par ses ruines, par ses souvenirs et par la splendeur de ses perspectives: elle se nomme le Palatin. Cette colline a vu toute l'histoire de Rome païenne et de Rome chrétienne. Sur son majestueux sommet ont habité les Césars, sur ses flancs se déroule la voie Triomphale, à ses pieds s'étend l'arène du cirque Maxime, et du haut de ses palais écroulés on découvre l'horizon le plus grandiose que l'œil de l'homme puisse embrasser. Elle est demeurée reléguée à l'écart, dans une sorte de nudité et d'isolement sublimes, comme si les maisons ordinaires n'osaient pas approcher d'un théâtre si solennel. Or, voilà que naguère on voyait sortir, des vieilles crevasses de la maison d'Auguste, sur cette cime illustre, un bouquet de fraîche végétation, et, au milieu de cette verdure, est venu s'établir un couvent de visitandines. Ainsi le doux François de Sales est installé à la place des cruels empereurs, les anges de la prière soupirent au lieu des orgies de INéron et de Caligula ; et si l'on a pu dire avec vérité que certains monastères ont duré trois fois plus que la république romaine, je ne présume pas trop de votre avenir, mes chères sœurs, en espérant que vous régnerez sur le Palatin plus longtemps que n'y dominèrent les maîtres de l'univers.
C'est ainsi que les saints travaihent pour la postérité sans penser à elle. Sur le point d'être sacré, François de Sales s'écriait : oc Mon Dieu, vous m'êtes témoin que tout mon désir était de n'avoir oc d'autre charge en ce monde que de vous aimer ! » En récompense de ces sentiments, Dieu lui accorde un don miraculeux pour le faire aimer, et les œuvres de notre saint sont la preuve de ce bienfaisant empire. Et vous, mes frères, qui n'avez ni d'autre emploi dans l'Église ni d'autre responsabilité devant Dieu que la charge de l'aimer, comment vous en acquittez-vous ? Ah ! je vous en conjure par la suave mémoire de votre pasteur, n'oubliez pas que vous êtes un domaine où il y a toujours à déraciner et à planter, et ne vous retirez pas de cette fête sans faire en vous-mêmes vos réformes et vos fondations : Ut édifices et plantes.