‹ Mélanges oratoiresChapitre 2 sur 67 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

La source de l'amour de Jésus, voilà le premier aspect sous lequel se présente à nous le Sacré-Cœur : Discite a me quia mitis sum. Or, ce qui caractérise les amours de Jésus, c'est que non seulement ils sont nouveaux, mais ils en suscitent de pareils au sein de l'humanité ; c'est qu'ils constituent, à la fois, une révélation et une création. Parmi ces amours, les uns se rapportent aux êtres qui tiennent au Sauveur par un lien de parenté divine ou humaine, et peuvent être appelés ses amours de famille ; les autres embrassent des misères qui n'ont de prise sur ses sympathies que par la pitié qu'elles lui inspirent, et peuvent être nommés ses amours de condescendance. Étudions les uns et les autres avec de respectueux tremblements. Eh ! comment oser traiter de l'amour inlini en sa présence ? L'éloge des autres saints se fait devant leurs ossements, celui du Sacré-Cœur se fait devant le Sacré-Cœur lui-même. Oui, le Sacré-Cœur est là, dans cet ostensoir, l'auditeur et le sujet, le témoin et le juge de ma parole ; et comme ses profondeurs sont encore plus insondables que celles des cieux, quelle redoutable tache d'avoir à proportionner notre discours à cette immensité !

Le premier amour de famille qui remua le Cœur de Jésus, fut l'amour de son Père ; et, sous ce rapport, voici la révélation et la création qu'il a opérées. Jusque-là, Dieu était connu par ses châtiments, non par sa paternité. La religion était une crainte, et n'avait pas produit un acte de tendresse. Mais, au premier battement du

Cœur de Jésus, Dieu dit à l'homme : Voilà mon Fils bien-aimé, en qui f ai mis mes complaisances; et l'homme dit à Dieu : Noire Père qui êtes aux deux, Dieu, de cette sorte, fut aimé par notre nature d'un sentiment égal à celui qu'il a pour elle ; et ce flux et ce reflux de sympathies entre le Père et le Fils forma un océan sans fond et sans rives, en présence duquel les amours de tous les siècles et de tous les peuples, du ciel et de la terre, sont comme s'ils n'étaient pas. On composerait un sentiment filial à peine concevable, en réunissant dans un seul cœur les extases de tous les saints. Arrivée à un certain degré de ferveur dans l'amour divin, l'humanité haletante demande grâce et dit à Dieu : Cesl assez. Mais voici un cœur qui, depuis la première minute de l'Incarnation, reçoit les transports de la vision béatifique, qui porte dans son immensité toutes les aftections possibles à Dieu et à l'homme, et que le miracle de l'union hypostatique soutient, pour que tant de richesses ne le fassent point éclater. 0 mon Jésus ! ouvrez à mes yeux votre adorable poitrine, et laissez-moi me perdre dans ces abîmes que vos séraphins contemplent, mais ne racontent pas !

Non seulement l'amour de Jésus envers son Père nous enseigne qu'on peut et doit aimer Dieu ; il nous le fait aimer, et, de révélation, il devient au sein des âmes une féconde création. C'est du Sacré-Cœur, en effet, qu'est sorti le principe de cette admirable réciprocité entre le Créateur et la créature, qui constitue le plus bel embrassement dont l'éternité ait le spectacle, après celui des personnes divines. Oui, si l'acte de charité inconnu au monde ancien est devenu le plus parfait de notre religion ; si l'amour est tellement vainqueur dans notre économie catholique, que, supérieur en un sens aux sacrements, il peut, au besoin, baptiser les âmes sans eau, les confirmer sans chrême, les absoudre sans ordination, les introduire au ciel sans absolution ; si l'amour d'un ver de terre est la première force du ciel et de la terre, parce qu'il est maître de Dieu lui-même ; si, malgré le débordement de l'iniquité, Dieu reste toujours, ici-bas, celui pour qui il y a le plus d'affection, suivant le mot du curé d'Ars, et si l'homme a conçu de son devoir filial envers le Père céleste une telle idée que, d'après la théologie, il le servirait pendant mille ans sans mériter de condigno une minute de Paradis, toutes ces notions et toutes ces délicatesses de

)a sympathie humaine envers Dieu nous sont venues du Cjeur de Jésus : Secundum cor iuum fecisli omnia magnalia hœc *.

Et s'il nous est aisé de croire, aujourd'hui, que la Création flotte tout entière dans l'océan de l'amour divin, l'amour étant la cause de tout ce qui est ; si nous estimons qu'aux yeux du Créateur, les mondes inertes ne sont rien en comparaison du cœur d'un paysan ou de la prière d'un enfant ; si nous admettons un Rédempteur multipliant tellement les moyens de salut, que plusieurs théologiens se sont demandé jusqu'à quel point notre état, depuis la chute, vaut moins qu'avant ; si nous adorons un Christ dilatant tellement le sein de son Église, que, par charité, il semble manquer à sa dignité ; enfin, si nous comptons toutes les larmes versées au pied du crucifix pendant dix-huit cents ans, tous les cris poussés vers le ciel depuis les ravissements de saint Paul jusqu'aux extases de sainte Thérèse, la somme d'amour, en un mot, montée vers Dieu par suite de ce grand acte d'amour qui fut le rachat du monde, tous ces effets sont la conséquence des sentiments révélés et engendrés ici-bas par le Sacré-Cœur : Secundum cor tuum fecisti omnia magnalia hœc. Cœur adorable ! quand je me rappelle ce qui a été créé par vous dans le monde, je ne suis pas étonné que le monde de nos jours aspire à se renouveler en vous et par vous : Instaurare omnia in Christo ^.

Le second amour de famille du Cœur de Jésus fut celui de sa mère. On a dit avec raison : Le cœur de l'homme, c'est l'homme. D'après le même principe, le Cœur de Jésus, c'est Dieu ; et Dieu s'étant donné une mère, qui pourrait exprimer la puissance de son amour pour elle ? On a beaucoup parlé des sentiments de Marie envers son Fils ; si incommensurables qu'ils soient, de là aux sentiments du Fils envers sa mère, il y a la distance de l'infini. Tressaillements de Jésus aux premiers baisers de Marie, tristesse de Jésus en voyant couler les premières larmes de Marie ; premiers sourires, premiers remerciements de Jésus porté dans les bras de Marie ; et les confidences de corédemptrice qu'elle entend de Jésus à Nazareth, et les adieux que lui adresse Jésus expirant sur le

MiReg., VII, 21.

2 Ephes., I, 10.

Calvaire, et la visite qu'il lui rend le matin de la Résurrection, et les marques d'amour qu'il lui réserve avant son Ascension, et le regard d'inexprimable tendresse qu'il jette à la terre en la quittant, parce qu elle est encore le séjour de sa mère; enfin, toute l'histoire de l'amour filial de Jésus, depuis qu'il est conçu à la parole de Gabriel, jusqu'à ces siècles éternels où, tandis qu'il tient la couronne sur la tête de Marie, les anges chantent : Nous vous saluons, Reine de miséricorde : Salve, Regina, Mater misericordiœ, autant de transports qu'aucune intelligence ne saurait imaginer sans une vision céleste, qu'aucun homme ne pourrait porter sans en mourir, et qui nous manifestent un des sentiments les plus suaves du Sacré-Cœur.

Une telle révélation a été suivie d'une création correspondante dans le cœur du monde chrétien, c'est-à-dire, d'un amour nouveau : celui de la mère surnaturelle. Ainsi, de même que, dans la famille selon la chair, il y a, entre le père et l'enfant, une médiatrice qui tient de l'un et de l'autre, et qui, représentant en elle l'autorité du père et la faiblesse de l'enfant, les réunit dans ses embrassements et leur apprend à se connaître sur son sein ; de même, dans la famille selon la foi, il y a, entre Dieu et l'humanité, une mère qui , à ime heure solennelle, rassembla Dieu et l'humanité en ses chastes entrailles ; et quand la nature di\ine et la nature humaine se furent vues de si près, unies en une même personnalité, aussitôt la loi de crainte prit fin et la loi d'amour lui succéda. Sublime économie dont aucune religion n'offre d'exemple, et sans laquelle nous ne comprendrions même plus notre religion : car, puisque Dieu est père, et puisqu'il a établi des harmonies reliant le monde de la nature et celui de la surnature, j'en atteste lesbesoins de mon cœur, il doit y avoir, à côté de Dieu, une femme qui a le ministère de la clémence et qui possède quelque chose des traits de ma mère.

Et cet amour de la mère surnaturelle est entré en telle possession de l'univers catholique, qu'il forme son trait caractéristique. Supprimez le culte de Marie : le christianisme est mutilé ; l'Église, dans son économie, dans son histoire et dans ses attraits pour le cœur du genre humain, est modifiée ; la principale source des miracles est tarie, le grand instrument des miséricordes divines est

PANÉGYRIQUE DU SACRÉ-COEUR. Il

brisé. Or, tous les bienfaits qui nous sont arrivés par cette intervention depuis dix-huit siècles, toutes les acclamations des générations humaines en l'honneur de Marie, tous les sentiments de confiance et d'amour que représentent ses innombrables sanctuaires, en un mot, toute la religion qui émane de ses souvenirs, depuis le Golgotha jusqu'à la grotte de Lourdes, tout cela est une création sublime suscitée par cette parole du Cœur de Jésus tombant sur le nôtre : Femme, voilà votre fils; enfant, voilà votre mère. ]\Ion Dieu ! sans doute c'est à votre mère que nous devons les miséricordes de votre Cœur ; mais c'est aussi à l'amour de votre Cœur que nous devons l'incomparable trésor de votre mère.

Le troisième amour de famille du Cœur de Jésus fut pour son Épouse ou pour l'Église. Le Christ a aimé son Église, dit saint Paul, et il s'est livré pour elle, afin de la conserver immaculée ^ En effet, il a sacrifié son corps matériel à son corps mystique, et accepté la mort dans sa chair, pour conquérir l'immortalité à son œuvre. Nul ne peut donner une plus grande preuve de dilection : Majorem hac dilectionem nemo hahet ^. On a beaucoup dit sur l'amour des conquérants pour leur empire.Charlemagne, voyant venir, à l'horizon, les premiers vaisseaux Scandinaves envoyés contre le sien, se prit à pleurer. Alexandre, rencontrant la mer comme une borne infranchissable au-devant de sa conquête, en éprouva un puéril dépit. Jésus n'a rien à craindre pour sa fondation, ni des envahisseurs ni des barrières; cependant ill'aime d'une passion supérieure à celle de tous les fondateurs. C'est que l'Église n'est pas seulement son ouvrage, elle est son épouse. Il s'est uni à elle par un mariage qui surpasse les tendresses de tous les autres, et seuls les accents du ciel pourraient chanter l'épithalame d'un époux si aimant, donnant la main, pour les siècles des siècles, à une épouse si digne d'être aimée.

Épouse toujours en travail d'enfantement, à qui sont dus les soins délicats par lesquels l'époux récompense celle qui lui donne de nouveaux fils. Épouse toujours désolée, soit par les enfants qu'elle perd, soit par l'ingratitude de ceux qui lui restent, et que

1 Ephes.j V, 25, 27.

2 Joann., xv, 13.

Jésus ne quitte pas un instant, pour essuyer ou partager ses larmes. Épouse toujours belle et sans rides, malgré les siècles qu'elle a vécus et les martyres qu'elle a soufferts, et qui captive le cœur de son Époux par le charme d'une jeunesse éternelle. Épouse sans tache, dont la fidélité fait l'orgueil de sa famille, dont la splendeur immaculée efface celle du soleil, et à qui son Époux dit avec complaisance, en la contemplant, depuis sa tête qui plonge dans les cieux jusqu'à ses pieds qui reposent sur la terre: Vous êtes toute belle, 6 ma hien-aimée, et il n'est point de tache en vous *. Épouse si admirable, qu'un Dieu est descendu sur notre globe de boue pour l'y rechercher, et qu'il s'y fixe avec elle jusqu'au dernier jour: Vobiscum sum omnibus diebus^. Enfin Époux et Épouse si bien unis que l'éternité ne les divisera pas, et que leur divorce ébranlerait l'équihbre delà terre et des cieux. Hélas! quand deux époux ordinaires ont passé cinquante ans ensemble, sans fatigue et sans mésintelligence, ils convient le monde à venir les féliciter de leur bonheur. Que sont ces unions si fragiles, en comparaison des indissolubles épousailles du Christ avec son Église, dont le lien a pour durée celle de Dieu lui-môme, et pour garantie la parole et l'amour du Sacré-Cœur ?

Mais cet amour du Sacré-Cœur pour l'Église nous a été transmis en héritage par l'exemple et par la vertu du Sacré-Cœur lui-même. Depuis cet enseignement, l'Église est, de toutes les patries, la plus aimée. Pour .Jésus elle est une épouse, pour le catholique elle est une mère, et quelle mère ! L'Église est le plus vaste giron dans lequel une réunion d'hommes se soient embrassés. Elle forme, à elle seule, un monde qui surpasse la beauté de tous les autres. Aussi, on la sert jusqu'au sacrifice de sa liberté dans le vœu d'obéissance, jusqu'au sacrifice de sa famille dans le vœu de chasteté, jusqu'au sacrifice de son pays dans l'apostolat des missions étrangères, jusqu'au sacrifice de sa vie dans le martyre ; on la croit jusqu'à l'immolation de sa raison, on la confesse jusqu'au sang. Ses déserteurs sont plus que des traîtres, des apostats ; ses enfants ne lui préfèrent que le Paradis. Enfin, la passion qu'elle inspire ne ressemble

^ Cant., IV, 7.

2 Matth., XXVIII, 20.

à aucun autre sentiment de la terre, et constitue le plus noble amour qui ait fait battre le cœur de l'homme, après l'amour de Dieu. Or, d'où est venue une si pure flamme dans les âmes, si ce n'est de cette étincelle tombée des profondeurs du Sacré-Cœur : Chrislus dilexil Ecclesiam, et IradidiL semelipsiim pro ea ?

Une autre affection de famille du Sacré-Cœur de Jésus fut l'amour de ses frères ou de l'humanité. Ici, point de raisonnement, un simple appel à votre souvenir. Il y a, dans les émanations d'un cœur tendre, un charme pénétrant qui donne de la suavité à la parole, de l'onction au regard, de l'amabilité aux traits, qui projette un reflet du bon Dieu sur le front des enfants de la terre, et qui se fait suivre avec un chaste amour à l'odeur de son parfum. Aussi, dites-moi pourquoi, lorsque la face adorée de Jésus m'apparaît, ce doux tressaillement qui mouille mon regard, qui agite mon cœur, qui me jette dans le sacrifice pour lui complaire, et qui me fait, quelquefois, désirer de mourir pour lui ressembler? pourquoi, dans son Évangile, tant de pages qui palpitent? pourquoi, dans sa vie, tant de traits qui font pleurer ? pourquoi, dans son souvenir, cette vertu qui berce la souffrance? pourquoi, dans son seul nom, cette suavité qui passe comme du miel sur les lèvres et comme une caresse du ciel sur les âmes fatiguées? Ce prestige sympathique du Sauveur n'est pas un rayonnement de ses autres grandeurs surhumaines ; il est une douce exhalaison, un reflet de son Cœur répandu sur son front adorable, et lui faisant une auréole de la sainte dilection qu'il nous portait.

Comment s'en étonner, quand on réfléchit que dans ce Cœur, qui est vaste comme l'infmi, et qui voit toute l'humanité d'un seul regard, il y a place réservée pour toutes les catégories de cette famille. C'est là que Jésus est ému, en pensant aux patriarches qui furent ses ancêtres selon sa chair, aux prophètes qui saluèrent de loin son avènement, aux apôtres qui ensemencèrent la terre de son Évangile, à ces douze millions de martyrs qui lavèrent leur tunique dans le sang de l'Agneau, à ces vierges qui le suivent dans l'éternité partout où il va; enfin, à chacun de nous, et à ces innombrables justes qui ne sont connus que de lui seul : car, de même que, dans l'espace, on trouve toujours des mondes après des mondes, dans l'immensité du Sacré-Cœur, il n'y a de limite, ni à

l'amour qu'il donne, ni au nombre de ceux qui sont aimés. Et puis, rappelez-vous que le divin Maître unissait à des préoccupations de conquérant la sensibilité, la candeur affectueuse d'un enfant, si bien que sa plus étonnante révélation ne fut pas son infinie sagesse, mais ce jet de son Cœur à la terre, cette nouveauté de sentiment qu'il apppela ; Charité !

Retour ineffable du prodigue au foyer paternel, doux souvenir de la Samaritaine et de la Ghananée, et la béatitude de ceux qui pleurent, et le pardon de Magdeleine, et les petits enfants caressés, et les larmes sur Jérusalem infidèle, et la prière pour les bourreaux qui ne savent pas ce qu'ils font, impérissables souvenirs d'une sensibilité surhumaine, n'êtes-vous pas la touchante preuve des amours que nous voua le Sacré-Cœur ?

Voilà la révélation ; quelle sera sa création ? Une fois que Jésus eut mis l'homme dans son Cœur, ses traits sur la face de l'homme et son sang sur l'àme de cette créature privilégiée, chacun de nous devint pour les autres un objet sacré. Une ère de sympathie universelle se leva comme un soleil vivifiant sur le monde. Le cœur humain était si insensible avant que le Cœur de Dieu l'eût attendri, queSénèque appelait la pitié le vice d'une âme faible, que le sage Marc-Aurèle défendait de se lamenter sur les malheureux, et que les anciens peuples tiraient leur gloire des haines éternelles qu'ils se juraient, plutôt que de leur mutuelle bienveillance. Mais, depuis que le Sacré-Cœur s'ouvrit au sommet du Calvaire pour nous recevoir tous, on put dire : Le premier besoin de l'homme, c'est l'homme ; la force céda, sur la terre, le premier pas à l'amour ; ce cri de stupéfaction retentit d'un bout du monde à l'autre, à l'aspect de la société chrétienne : « Voyez comme ils se chérissent ! » Viclete ut se diliyant ! enfin, la fraternité et la solidarité universelles remplacèrent les particularismes jaloux des castes et des nationalités. Bienfaisante révolution, que l'humanité subit en regardant le côté divin qu'elle avait transpercé : Aspicient ad me quem confixerunt !

Après les amours de famille viennent, dans le Cœur de Jésus, les amouj's que j'ai appelés de condescendance. Les premiers avaient pour objet sa parenté divine ou humaine, les seconds se

rapportent à trois sortes de misères que les sympathies naturelles n'avaient pas encore embrassées.

Et (l'abord, quelle nouveauté et quelle fécondité dans l'amour du Sacré-Cœur envers la misère physique ! Le paganisme regardait la pauvreté comme un vice, l'infirmité corporelle comme une aberration de la nature plus digne d'horreur que de pitié, les indigents qui ne pouvaient s'utiliser à titres d'eslaves comme moins intéressants que les animaux bons au service, et il supprimait les malheureux, non par la charité, mais par l'extermination. Eh bien ! le premier de tous les cœurs qui ait palpité devant de telles infortunes et créé des amours jusqu'alors inconnus pour leur soulagement, est le Cœur de .Tésus.

Donc, vous tous pauvres lépreux que le monde relègue loin de ses regards, et qui n'avez point de place dans la société des hommes, réjouissez-vous : vous en avez une, toute de choix, dans le Sacré-Cœur. Et vous, petits enfants que Tidolàtrie immolait à tous ses dieux et à toutes ses convoitises, rassurez-vous maintenant : vous êtes un amour du Sacré-Cœur. En un mot, vieillards, mendiants, perclus et déshérités sans nombre, qui êtes le rebut du genre humain, consolez-vous : vous êtes les privilégiés du Sacré- Cœur.

Pitié sublime, qui se survivra à jamais dans l'Église et dans ses institutions ! Lazarets et hôpitaux, orphanotrophes et autres palais de la bienfaisance chrétienne, sœurs de la Charité et frères du Bien-Mourir, ordres et instituts consacrés à la misère physique, n'êtes-vous pas une inspiration du Sacré-Cœur ? Oui, mes frères, tous les prodiges de l'aumône évangéHque, depuis ces temps où Julien l'Apostat disait avec reproche aux païens : « Les Galiléens nourrissent vos pauvres et les nôtres; » tous les dévouements envers la douleur corporelle enseignés par cette Rome où César faisait jadis égorger vingt mille Gaulois en une seule naumachie, et où, plus tard, saint Grégoire se condamna au pain et à l'eau pendant six mois, parce qu'un pauvre était mort de faim dans ses États ; toutes ces commisérations et toutes ces sympathies inconnues là où le Sacré-Cœur n'est pas connu lui-même, sont un écoulement de cette source adorée. 0 Jésus, ô mon Maître! quand vous ne seriez que le bienfaiteur de l'humanité souffrante, ne

serait-ce point assez pour confondre ceux qui honorent le cœur de saint Vincent de Paul, et qui ne s'inclinent point devant le vôtre?

Quelle nouveauté et quelle fécondité dans l'amour du Sacré- Cœur envers la misère morale ! Contraste divin ! Jésus a purifié le monde du péché, et il a mis au monde des pitiés ignorées pour les pécheurs. Jadis la miséricorde envers la faiblesse morale aurait paru une complicité immorale ; il a fallu l'amour d'un Dieu pour en faire une vertu purifiante et relever le repentir à la hauteur de l'innocence. Ainsi, le Cœur de Jésus, embrassant toutes les annales de la perversité humaine, les couvre d'une tendresse qui submerge les iniquités de la terre pour les laver, comme firent les eaux du déluge pour les punir. Dans ce Cœur, pas de crime qui ne trouve absolution, s'il est confus de lui-même; pas de monstre qui ne puisse entrer, s'il s'y fait précéder d'un acte de contrition. C'est en vain que l'orgueil des anciens géants, les ambitions de Babel, la luxure des cinq villes foudroyées, les apostasies d'Israël, les sacrilèges de Babylone, les impudicités de Rome, se présentent à la vaste mémoire du Sacré-Cœur pour déconcerter sa miséricorde: il les noie dans ses profondeurs, au lieu de les repousser. C'est en vain que les abominations du passé et de l'avenir lui arrivent de tous les points de l'horizon pour jeter l'épouvante à son innocence, et lui composent une contrition vaste comme la mer: l'amour infini, pour une petite quantité de bien, oublie une grande somme de mal ; et, de Caïn, qui passe pour s'être repenti, jusqu'à Judas et à Voltaire, qui auraient pu se repentir, il fait entendre aux plus profonds abîmes de la misère humaine cette assurance : Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive.

Et depuis, tleuve intarissable du sang de la Rédemption répandu sur la tête de l'humanité souillée, joies inénarrables des âmes lavées dans le bain de la pénitence, déserts réjouis par les cris des coupablespardonnés, tressaillements reconnaissants de Magdeleine, de Thaïs et d'Augustin régénérés, allégresses incessantes de la famille chrétienne au retour des prodigues convertis, fête perpétuelle des cœurs qui passent du péché à la contrition et à l'amour, vous êtes l'effet des pardons sans mesure tombés des hauteurs du Sacré-Cœur.

PANÉr.VRIQUl- Di: SACRK-COECR. 17

Enfin, quelle nouveauté et quelle fécondité dans l'amour du Cœur de Jésus envers les ennemis ! Nouveauté incontestable : le mosaïsmc avait prescrit la loi du talion, le paganisme avait érigé des autels à Jupiter vengeur ; et lorsque Caton, frappé au visage, déclare qu'il n'a rien senti, ce n'est point par une noble magnanimité qui s'incline à la clémence envers l'adversaire, mais plutôt par un stoïque orgueil qui l'écrase de son mépris. Voici le premier cœur qui ait enseigné et exhalé cette sympathie entièrement nouvelle, l'amour de ceux qui ne nous aiment pas. Le Cœur de Jésus, en nous absorbant tous comme une sorte de sein maternel, fait de nous, .mystiquement, un seul et même corps. Or, il n'y a point de prise pour la haine sur aucune partie des membres du Sauveur. Les seuls êtres qu'il soit permis de détester, sont les démons et les réprouvés, parce qu'ils ne tiennent point à cet organisme divin. Et cette miséricorde, non seulement le Cœur de Jésus la pratique, mais il l'impose : car, tous les hommes ayant besoin qu'il leur pardonne, il se fonde sur ce côté de leur misère afin de les obliger à pardonner, mettant en quelque sorte son pardon en vente, suivant l'expression hardie de Bossuet, pour être payé de la même monnaie.

Qui pourrait dire combien d'armes sont tombées, combien de cœurs ont cessé de haïr, combien d'ennemis se sont embrassés devant le Christ expirant avec cette prière sur les lèvres : Pè7'e, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qiiils font. Depuis dix-huit cents ans, il est en face de son Père dans cette attitude. Aussi, du ciel à la terre, les pardons de Dieu et les pardons de l'homme se répondent sans interruption ; et quand vous êtes brisés par les passions contraires, en butte aux inimitiés imméritées, je vous défie de ne point rendre l'amour pour la haine, si vous venez devant ce tabernacle, si vous entrez dans le Cœur de la Victime eucharistique, et si vous y entendez retentir ce cri incessant en faveur de tous les blasphémateurs, de tous les apostats, de tous les persécuteurs couronnés, de tous les ennemis de Jésus et de son Église : Père, pardonnez-leur. Mon Dieu ! comment se fait-il que nous passions souvent les années à vous adorer, à vous méditer, à vous recevoir, sans faire palpiter la miséricorde de votre Cœur dans le nôtre !

Les voilà en abrégé, les amours caractéristiques du Cœur de Jésus. Tout ce qui est conforme à ces grands sentiments, dans le cœur de l'homme, y porte la paix ; tout ce qui leur est contraire y déchaîne la douleur et le chaos. 0 vous qui vous plaignez des divers martyres de votre sensibilité, si vous souffrez, ce n'est point parce que vous aimez beaucoup, c'est parce que vous aimez mal. Faites rentrer vos amours dans la règle, ils se changeront en béatitude ; mais que si vous leur permettez d'en sortir, ils seront à la fois votre péché et votre châtiment. Un jour, sainte Catherine s'endormit d'un sommeil extatique, et, pendant son heureuse vision, elle aperçut Jésus qui lui ravissait le cœur et lui faisait présent du sien. Voilà l'opération que je voudrais pratiquer en vous : vous donner le Cœur de Jésus et donner à Jésus votre cœur. Votre cœur, hélas ! est l'idolâtrie vivante de tout ce que le Cœur de Jésus n'aime pas, et même de ce qu'il défend d'aimer : je ne suis pas étonné qu'il soit douloureux comme une blessure, et troublé comme un séjour de désolation. A la place de vos sentiments mal ordonnés, apprenez du Cœur de Jésus l'amour de son Père, Tamour de sa Mère, l'amour de son Épouse, l'amoiu^ de ses frères, l'amour des misérables, l'amour des pécheurs, l'amour des ennemis ; et, aussitôt, la même sensibilité qui faisait votre supplice deviendra votre repos : Discite a me quia mitissum, et invenietis requiem. Toutefois, pour que cet effet soit complet, après avoir considéré le Sacré-Cœur comme siège des amours de Jésus, nous devons l'étudier comme source de ses larmes.

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