DEUXIÈME PARTIE
Il n'y a pas eu d'évangéliste pour raconter la Passion du Sacré- Cœur. Cependant, tous les autres martyres de l'humanité divine le cèdent à celui-ci ; et puisque tant de larmes furent versées en présence de la croix, quelle ne serait pas la plainte de l'Église sur le crucifiement intérieur de Jésus, si un nouveau saint Jean nous révélait cette immense désolation !
Sans doute, le martyre du Sacré-Cœur finit avec sa vie mortelle ; néanmoins, il semble s'étendre en deçà et. au delà, car une science infinie accumulait dans ce Cœur l'amertume de l'iniquité universelle, et le chargea, pendant trente-trois ans, du poids de tous les crimes passés et futurs. On peut ajouter encore que son impassibilité céleste se concilie très bien avec son incessant calvaire ici-bas, en ce sens que l'Église, étant la personne de Jésus continuée à travers les siècles du temps, le Sacré-Cœur peut être perpétuellement martyr en ce corps, en cette vie terrestre du Christ, tandis qu'il triomphe dans son existence glorifiée. Voilà l'explication de la Passion douloureuse dont nous allons nous faire l'historien ; voici quelles sont les souffrances qui la composent : ce sont cinq humiliations qui formeront jusqu'à la fin le calice toujours plein et toujours plus amer du Sacré-Cœur, l'humiliation de Jésus dans son amour, dans sa dignité, dans sa sagesse, dans sa puissance, dans sa sainteté.
L'humiliation de son amour, comment la mesurer ? C'est notre coutume de juger le cœur de nos semblables parles affections qu'ils inspirent : sous ce rapport, INotre-Seigneur est le plus disgracié des enfants des hommes. Sans doute, un jour, les apologistes dé-
duiront des arguments en riionneur de sa divinité des amours qui s'attacheront à sa mémoire ; mais ils en tireront d'aussi concluants des haines et des antagonismes à part dont il est l'objet. Eh ! qui fut ici-bas plus incompris que le Sacré-Cœur ? Il se fait annoncer à la terre par quatre mille ans de bienfaits et de promesses, et, en descendant chez les siens, il n'en est point reconnu. Il ouvre ses miséricordieuses profondeurs aux iniquités du monde, et c'est à peine si la cinquième partie du monde y est entrée. Nos amours tyranniques et absorbants ne supportent ni les réserves ni les résistances ; Notre-Seigneur enseigne, fait ses miracles et meurt pour conquérir quelques centaines de disciples. Depuis, il souffre patiemment la concurrence des fausses églises et des faux dieux, si bien qu'après dix-huit siècles de règne, il commande visiblement à moins de sujets ici-bas que l'empereur de la Chine. Et, comme son empire doit encore aller toujours en diminuant, ce serait à se demander où est notre Dieu, dans notre Christ, si nous ne savions pas que le Sacré-Cœur, étant le plus aimant des cœurs, doit être le moins exigeant, et que devant lui, comme dit François de Sales, une once de bien pesant plus que cent livres de mal, dix justes servent de caution à des nations entières de pécheurs.
Qui fut ici-bas plus délaissé que le Sacré-Cœur ? Il y a, dans Tordre des souffrances propres à l'amour malheureux, une épreuve également cruelle à l'amour et à Tamour-propre, l'abandon. Nul d'entre nous ne l'a mieux expérimenté que le Sacré-Cœur. Voyezvous ce débonnaire Sauveur, qui caressait les petits enfants, qui pleurait sur Jérusalem infidèle, et dont l'amour est tellement l'essence qu'il se nommait charité? Quand sa dernière heure est arrivée, il choisit des amis pour témoins de son agonie, et ils se sont endormis. Plus tard, quand il est chargé de la croix, pas un des malades qu'il guérit, pas un des morts qu'il ressuscita ne se présente, sur le chemin du Calvaire, pour lui rendre témoignage ! 0 Lazare, ô fille de Jaïre, ô veuve de Naïm î le cœur humain a besoin de croire que vous ne saviez pas ce qui se passait en ce jour à Jérusalem ! Et, de leur côté, que sont-ils devenus ces apôtres qu'il instruisait et gardait avec des soins de mère? Presque tous l'ont délaissé. Hélas! quand lui perdait un ami, aux larmes qu'il versait sur sa tombe, on disait : Voilà comment il l'aimait ! Mais
quand il est ravi à ses amis, bien peu de pleurs autour de lui feront dire : Voilà comment il fut aimé ! Et croyez-vous que ce soit là le terme des abandons qui lui sont réservés ?
Non, aujourd'hui, pour la centième fois, il subit une heure nouvelle de Gethsémani dans les douleurs de son Église ; et il y a des catholiques, il y a des peuples entiers qui se désintéressent de sa cause, qui s'endorment quand il semble agonisçr, et à qui il pourrait redire : C'est ainsi que vous ne pouvez veiller une heure avec moi * / Aujourd'hui encore, il y a des pays où on le traîne en prison dans son sacerdoce; et l'on voit des pusillanimes qui l'abandonnent, craignant de partager ses périls, ou découragés par son impopularité : Reliclo eo, fugerunt ^. Aujourd'hui, en un mot, est une époque d'abandon universel à son égard : aussi ce n'est plus vers son Père, c'est vers la terre qu'il exhale ses soupirs du Calvaire, et je l'entends, avec un brisement inexprimable, disant à cette France dont il est encore le Dieu, mais qui ne veut plus le reconnaître pour son roi : Pourquoi m'avez-vous abandonné? à cette Italie qui l'adore encore dans son Église, mais qui le crucifie dans son Vicaire : Pourquoi m'avez-vous abandonné? à cette Allemagne armée contre lui des rancunes des Hohenstaufen, de la superbe de Luther et des mensonges d'une brutale diplomatie : Pourquoi m'avez-vous abandonné ? à cette Amérique où il compte à peine sept millions de serviteurs, à cet Orient qui le repousse pour des voluptés sans pudeur; enfin, à toute cette Europe qui menace de le rejeter pour lui préférer le décalogue de l'Internationale : Pourquoi m'avez-vous abandonné ? 0 Cœur adoré de mon Maître ! quand je pense qu'il y a des créatures qui se désespèrent pour une infidélité à souffrir, et d'autres qui meurent parce qu'elles ne sont pas assez aimées, je me perds devant l'océan de votre amour et l'océan de vos amertumes, devant l'abîme de nos ingratitudes et celui de votre patience. Ah! quelle leçon aux larmes répandues avec murmure parce qu'elles ne sont pas essuyées ! quel exemple pour les cœurs qui se désolent parce qu'ils ne régnent pas!
' Matth., XXVI, 40.
~ Alatth., XXVI, 56.
Il a y quelque chose de pire, pour celui qui aime, que d'être incompris ou délaissé, c'est d'être trahi : autre tristesse qui ne manque pas au Sacré-Cœur. Il yen avait un, parmi ses disciples, que Jésus avait honoré de sa confiance et constitué l'économe de sa famille apostolique : celui-là le livre par un marché infâme, trente deniers sont la mesure de l'estime que faisait l'apostat de son Maître. Et depuis, jusqu'à la fm des temps, on voit des disciples perfides pratiquer envers Jésus la trahison avec des baisers, et de nouveaux Judas, ministres, publicistes ou potentats, spéculer sur les profits du déicide en disant à ses ennemis : « Que voulez vous me donner, et je vous le livrerai ? » Quid vultis mihi dure, et ego vohis eum tradam^? Il y en avait un autre, parmi les apôtres, que Jésus avait institué prince de son Église et son successeur immédiat à ce gouvernement sacré ; or, ce primat de l'épiscopat et du sacerdoce, ce substitut de Jésus lui-même, le renonce à la voix d'une servante. Et, après lui, il y aura dans tous les prétoires de la terre, salons légers et conventicules de la libre pensée, usines sans Dieu et chancelleries sans foi, des disciples pusillanimes toujours prêts à répéter : « Je ne le cx)nnais pas » : Non novi hominem-. Être vendu et renié, ce ne sont pas là, cependant, les humiliations extrêmes de l'amour; il y en a une plus complète, c'est d'être nié : tel est le sort de celui de Jésus-Christ, même au milieu des âges qui portent son nom. Oui, le Cœur de cet homme si évidemment divin, qui unissait la vigueur du génie à la sensibilité d'une femme, des pensées de conquérant à la candeur naïve d'un enfant, a suscité moins d'adorateurs que d'incrédules; il captive moins de sympathies que les idoles du polythéisme. Des multitudes incalculables ont plus de foi au cœur de Bouddha et de Mahomet qu'à celui qui composa la parabole de l'enfant prodigue, et le monde est plus sensible à des amours de roman qu'à ceux du Sacré-Cœur.
A cette p.';nsée, saint François sortait sur les places publiques, les yeux pleins de larmes, la poitrine gonflée de sanglots, criant aux hommes et à la nature : L'amour n'est pas aimé! Et aujour
1 Matth., XXVI, 1,5.
2 Matth., XXVI, 72.
d'hiii, combien de lâches croyants disent à ce spectacle : Que penser d'un Dieu qui ne se fait pas aimer par force? Ainsi, nous comprendrions la démonstration par les châtiments, nous fermons les yeux à la preuve par la miséricorde. Cependant, il y a l'infmi dans l'une comme dans l'autre ; et si nous sentons la première plus que la seconde, c'est parce que nous avons plus d'égoïsme que de tendresse. On peut croire, si l'on aime, à un Dieu qui supporte le inonde, même quand il ne mérite pas d'être supporté, parce que c'est là un acte d'amour; on peut croire, si l'on aime, à un Dieu qui s'incarne, qui meurt et qui revit pour sauver des ingrats, parce que ce sont là des actes d'amour : en un mot, on peut croire aux choses les plus incroyables quand on aime, parce que l'incroyable est la vraie mesure de l'amour. D'où il suit que c'est au cœur de l'homme que se fait la plus claire révélation du Sacré-Cœur, car il suffirait de bien aimer pour le comprendre: Qui non dillgit, non novit Deum *.
Deuxième martyre du Sacré-Cœur, l'humiliation de Jésus dans sa dignité. Grande question pour l'orgueil humain que celle de la dignité personnelle! Or, la première condition de la dignité de l'homme, c'est la liberté : aussi, lorsque la royauté de France fut conduite au martyre, sur l'échafaud de la place Louis XV, cette noble victime en qui se personnifiaient si bien les délicatesses de l'honneur chrétien, donna sa tête docilement, mais ne voulut livrer ses mains que par respect pour l'exemple de Jésus chargé de chaînes. Eh bien ! que dut-il se passer dans l'âme de Jésus lui-même, quand l'ignoble poids des fers tomba sur ces mains qui soutiennent le monde : Orbem pugillo sustinet .^ ^àns compter que ce n*est là pour lui que le commencement de cette honte : car, depuis, toujours lié dans quelque membre, toujours garrotté dans quelque droit de son Église, il traverse les siècles à la merci de toutes les tyrannies, et souvent déshérité de toutes ses libertés, excepté de la seule qui ne lui peut être ravie, celle de proclamer la vérité : Yerbum Dei mil est alUgatum ^.
^ I Joan,, IV, 8.
2 II Tirn., II, 9.
Il y a pire, pour la dignité humaine, que d'être lié : c'est d'être souffleté. Que le Sacré-Cœur dévore cette nouvelle flétrissure imprimée à la face de Jésus. Un soufflet, mes frères, c'est l'expression la plus insolente des mépris de l'homme. Combien de sang a coulé pour de tels affronts ! Nous qui ne les pardonnons pas, les coups reçus à cette place du visage oii les pudeurs de l'âme ont coutume de se montrer, enfants d'une patrie qui passa les mers et qui conquit des royaumes pour venger un coup d'éventail à la joue d'un de nos ambassadeurs, mieux que d'autres nous devons la sentir, l'injure imprimée par des mains sacrilèges sur des traits adorables. Or, cette injure, la face de Jésus la reçoit, et le Cœur de Jésus la souffre dans le présent et dans un avenir sans bornes : car Jésus passe toute sa vie du temps au prétoire de la persécution, souffleté tantôt dans sa Papauté, tantôt dans son Église, tantôt dans ses ministres, et répondant à tous ses insulteurs : «Si j'ai mal parlé, ditesmoi en quoi ; mais si j'ai bien parlé, pourquoi me meurtrissezvous? » Si autem bene, quid me cxdis * ?
Soyez lié, soyez souffleté ; il y a un degré de plus dans l'échelle de la dégradation : il consiste à être flagellé. Or, Jésus le sera deux fois, suivant l'opinion commune, l'une avant, l'autre après sa condamnation : Apprehendlt Pilatus Jesum, et flagellavit ^. D'après la tradition, il reçoit cinq mille de ces coups de fouet dont quarante, au rapport de Moïse, mettaient la vie d'un patient en danger. On ne le détache de la colonne, dit sainte Brigitte, que parce qu'il va expirer, et que Ion ne veut pas perdre le spectacle de son crucifiement. Enfin, à peine détaché, il tombe dans un ruisseau de sang, où il cherche ses vêtements en se traînant, comme si ses plaies ne formaient point un voile suffisant à sa pudeur; et cependant, croyez-vous que ce soit pour lui la fin de ce supplice? Non : il est des loges de franc-maçonnerie où l'on voit encore sa sainte image renversée, et, auprès, la poignée de verges avec lesquelles il est flagellé par les initiés ; il est des antres d'impiété où des sectaires renouvellent sur son corps, dans l'hostie consacrée, tous les attentats des .luifs et des Piomains. En un mot, ce serait à mourir de
1 Joan., XVIII, 23.
2 Joan., XIX, 1.
douleur devant votre croix, ô mon Maître ! si les opprobres de votre Cœur retombaient avec toute leur désolation sur le nôtre : Opprobria exprobranlium tihi ceciderunt super me *.
Ce n'est pas tout. Pilate abandonne sa victime au bon plaisir de la soldatesque, et Jésus sera pire que fouetté, il sera conspué : Flagellatum tradidU eis^. Oui, des cracbats après tant d'autres outrages, et que le Sacré-Cœur contienne ses bondissements de douleur ! Sans doute, il restait encore à Jésus cette beauté si auguste que, longtemps après sa mort, on faisait le voyage de Jérusalem pour voir saint Jacques, parce qu'il avait l'honneur de lui ressembler; mais encore quelques moments, et ces traits divins vont être couverts d'ignominie! 0 Épouse des Cantiques, qui admiriez par avance le visage blanc et rose de votre bien-aimé, ditesmoi si vous le reconnaissez aujourd'hui? Et vous, ô grand législateur d'Israël, qui aviez décrété qu'une fdle rougirait pendant sept jours quand son père lui cracherait à la face, dites-moi jusqu'à quel point doit rougir la majesté de Dieu souillée par les crachats d'un ver de terre ? Et cette insulte se renouvelle, avec aggravation, chaque fois que l'humanité vomit des blasphèmes à la sainte Face ; bien plus encore, lorsque la sainte Face est exposée à des souillures pires que celles de l'humanité. Ici, ô Sacré-Cœur ! enseignez-moi ce que je n'ose pas dire et ce que je ne puis taire, votre répulsion inexprimable, YOivG franseat à faire pleurer les cieux, le jour où votre Eucharistie fut versée au tombereau des immondices et jetée en pâture aux pourceaux !
Enfin, même après avoir été lié, souffleté, fouetté, conspué, il nous reste quelque chose de la majesté humaine, si nous ne sommes pas ridiculisés. La dérision, en effet, voilà le plus bas fond de l'opprobre et de l'abjection : car ce qui flétrit, ce n'est pas la colère des ennemis, c'est leur sarcasme. Or, tandis qu'il n'y a pas, simultanément, de place sur le même visage pour la fureur et pour le rire, seuls les exécuteurs du déicide mêlent d'ignobles ricanements à leur cruauté de bourreaux. Tandis que l'agonie des autres hommes est sacrée, et qu'il n'y eut pas de législation assez barbare pour
^ Ps. lAVllI, 10.
2 Matth., xxvir, 26.
faire entrer la moquerie dans le châtiment de ses criminels, Jésus est le seul condamné qui ait vu sa mort huée par des juges iniques, et tout un peuple, dans ses représentants officiels, narguer son dernier soupir : Dei'ldebant eum. Divertissement infernal qui sera contagieux sur la terre : car, un jour, les ricanements du dixhuitième siècle répondront à ceux du Calvaire. L'art de ridiculiser Dieu et son Christ deviendra un plaisir et une aptitude de l'esprit français, sous le nom de sourire de Voltaire; et les sifflets de cette incréduKté insolente, passant tour à tour du pied de la croix au pied du tabernacle, formeront, au sein du Sacré-Cœur, une désolation immense comme son amour. En vérité. Dieu avait bien dit dans l'Ancien Testament : « Mon Cœur n'attend que l'opprobre et la misère » : împroperium expectavit cor meum et miseriam *. Mais vos tristesses réelles, ô mon Sauveur! ne surpassent-elles pas celles de vos prévisions? Et vous qui êtes si bons pour ceux qui vous élèvent, mais si impitoyables pour ceux qui vous amoindrissent, apprenez donc, à l'école du modèle le plus grand et le plus abaissé, la suavité et l'humilité du cœur !
Troisième martyre du Sacré-Cœur, l'humiliation de Jésus dans sa sagesse. L'orgueil de l'esprit est un des plus dangereux de la race humaine; il causa la ruine d'Adam, il est encore la tentation tyrannique de sa postérité: aussi, tandis que les grands hommes du paganisme séparaient avec ostentation du titre de sages, Jésus va se glorifier du titre de fou. Comptons ce qu'il en coûtera de brisements à son Cœur.
C'était un titre sacré, en Israël, que celui de prophète: car les prophètes étaient les voyants de la nation, et, confidents de la prescience divine, ils apercevaient, à l'horizon, l'image lointaine du Christ attendu. Combien de fois ce titre ne fut-il pas usurpé par l'imposture! Eh bien! voici le Dieu des prophètes, le Messie qui est le terme de toutes les prophéties, confondu avec un devin de tréteaux et un prestidigitateur de carrefour ! Vous n'avez pas entendu les défis qui lui sont portés? toute la foule est accourue, le spectacle est au complet, on a mis un bandeau sur ses yeux ; et
^Ps. Lxvni, 21.
là, pharisiens, grands prêtres, légionnaires, le frappent à la ronde en lui disant : «Christ, devine qui t'a porté ce coup? » PropJieliza nobis, Ckriste, quis est qui te percussU K^Ei tandis que Dieu envoyait jadis des lions et des ours pour dévorer les enfants qui se moquaient du prophète, le Prophète des prophètes se laisse persifler par des cannibales plus cruels que des bêtes, et ne répond pas : Jésus autem tacebat ^,
Mais ce n'est point assez qu'il soit convaincu d'aveuglement ; on va le traîner chez Hérode, et, là, il le sera de stupidité et de folie. Il a fait des miracles devant les petits, qu'il est aisé de séduire ; qu'il en fasse, aujourd'hui, devant les rationalistes de la synagogue, qui en jugeront avec plus de compétence : le voilà, le thaumaturge des pauvres et des hameaux ! voyons s'il sera consacré par le suffrage des penseurs. Mais Jésus se refuse à cette mise en scène du royal histrion : les miracles sont accordés à la prière de l'amour, non aux sommations de l'orgueil ; aussi Hérode lui jette une tunique d'insensé sur les épaules, et, de concert avec ses gardes, il le couvre de son mépris : Sprevit illum Herodes cum exercitu suo ^.
0 vous qui avez la maladie des prétentions intellectuelles, orgueilleux qui triomphez de l'esprit que vous avez, et qui souffrez tant de celui que l'on ne veut pas vous reconnaître, en face de votre Dieu devenu insensé par amour, que pensez-vous de votre sagesse ? Et nous ne sommes qu'à la première scène de cette parodie navrante, car l'histoire des hérésies et des négations philosophiques n'est-elle pas l'histoire du calvaire de la sagesse de Dieu ? Que doit-il se passer dans les profondeurs ineffables du Sacré-Cœur, quand il aperçoit le monde préférant aux oracles de l'infaillibilité un mot d'ordre de secte ou des épigrammes de journal ? quand il étonne notre société par ses coups de Providence, et que notre société sceptique traite cette puissance comme une divinité de prétoire qui a un bandeau sur les yeux, en lui disant avec ironie : Que nous prophétises-tu pour demain? Prophetiza «oèw/ enfin, quand des insensés ou des libertins, semblables à Hérode ; non
^ Matth., XXVI, 68.
2 Matth., XXVI, 63.
3 Luc, XXIII, 11.
contents des miracles communs, persistent dans le blasphème jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de mettre sa toute-puissance au service de leurs entêtements particuliers? Et puis, combien de fois, ô mon Jésus ! ne fut-elle point bafouée cette tunique d'insensé que vous prîtes au jour de l'Incarnation, et celle que vous avez revêtue sous les viles apparences de l'Eucharistie, et celle que vous portez en nous prêchant la folie de votre croix ! Combien de fois, depuis Lucifer jusqu'à Voltaire, toutes les arrogances du savoir n'ont-elles point passé devant vos adorables inventions en les couvrant de leur mépris : Sprevit illum Herodes cum exercitu suo ! Après cela, rappelez-vous, mes frères, qu'à chaque négation contraire à la vérité révélée, Jésus est accusé de folie par l'orgueil humain ; et vous, qui êtes si intraitables dans la contradiction, vous comprendrez ce qu'il faut d'humilité pour supporter l'éternel outrage de cette opposition. Ah ! comme toutes les souffrances qui viennent de l'enflure de l'esprit se calment à ce souvenir !
Quatrième martyre du Sacré-Cœur, l'humihation de Jésus dans sa sainteté. La sainteté est, par rapport à Jésus, ce qu'est, par rapport à l'homme, la moralité. Nul ne veut être attaqué dans ce point délicat de son âme, et nul ne croit même devoir pardonner cette attaque ; seul, Jésus fait bon marché, même de son relief d'honnêteté. Tandis que les cieux chantent à ses pieds : « Saint, Saint, Saint! » sur la terre, il consent à être publiquement accusé et juridiquement flétri.
Écoutez-la cette navrante histoire, vous qui avez le culte de votre renom sans tache et les susceptibilités de l'impeccabilité. Un jour, on entend passer un convoi tumultueux dans les rues de Jérusalem ; la ville entière s'informe, la voix publique lui répond : C'est Jésus, ce suborneur populaire qui vient d'être démasqué par les savants de la synagogue, c'est le faiseur de faux miracles qui vient d'être convaincu de charlatanisme. Et il est regardé comme si dangereux, que le voilà livré aux bourreaux ; comme si impur, que Barrabas lui-môme lui a été préféré ; comme si coupable, enfm, qu'il marche entre deux larrons et qu'il sera crucifié au milieu, étant le moins honnête des trois. 0 vous qui avez pitié de l'expression endolorie de ses traits, n'essayez pas de le défendre : car Pilate l'a tenté sans
y réussir, et il n'est pas permis d'accuser, pour l'innocenter, la justice de Caïphe, et celle d'Hérode, et celle de César. Ainsi, ce jugement abominable : Jésus est un malfaiteur, sera prononcé par toutes les juridictions de l'ancien monde ; il sera consigné dans l'histoire par le burin indélébile de Tacite, et il prendra possession de la conviction universelle, si bien que, pendant trois siècles, l'argument populaire contre la sainteté du christianisme sera l'infamie de son fondateur.
Et ce n'est là que la première goutte de ce déboire immense du Sacré-Cœur : car Jésus est encore accusé dans sa sainteté aux divers tribunaux de la perversité humaine, et y reçoit des stigmates déshonorants. Tantôt ce sont les philosophies, représentées par la Synagogue, qui le déclarent moins parfait que Confucius et Zoroastre, ou qui le placent à côté d'eux à rang égal ; tantôt ce sont les hérésies de la chair, représentées par Hérode, qui, depuis Montan jusqu'à Luther et Henri Ylll, s'impatientent des freins qu'il impose et taxent sa morale de folie ; tantôt ce sont les égoïsmes de la politique, représentés par Pilate, qui ne lui pardonnent pas les embarras qu'il leur cause, qui le laissent outrager sous prétexte de liberté, qui pactisent avec ses ennemis de peur de se commettre, et qui, en écrivant ses titres au texte de la loi, prétendent immatriculer un fait historique et non émettre une profession de foi; tantôt, enfin, ce sont ces innombrables armées du mal, solidarisme, incrédulité, franc-maçonnerie, fausses religions, qui se flattent d'élever pom' l'avenir des générations plus pures que les siennes, et qui l'ont déclaré assez peu digne de respect pour mériter d'être étouffé dans la boue !
Ah ! je ne suis pas étonné si, abreuvé de la lie de toutes ces calomnies, le Verbe éternel s'écrie : Je suis un ver de terre, et non pas un homme *. Qu'ils s'avancent auprès du Sacré-Cœur, les flétris de tous les siècles, et qu'ils goûtent le seul orgueil qui leur soit permis et possible, celui de voir le Fils de Dieu devenu comme l'un d'eux ! Ecce quasi iinus ex nohis factus est-! Mon Dieu ! qu'est-ce que l'honneur que l'on perd dans l'ignominie, en comparaison de
^ Ps., XXI, 7.
2Gen., III, 22.
l'honneur que l'on gagne, puisque Ton y acquiert la gloire d'être traité comme vous?Eh ! quoi de plus beau que ce partage à l'école et à l'image du Sacré-Cœur !
Enfin, cinquième martyre de ce divin Cœur, l'humiliation de Jésus en sa puissance. Il y a, dans le pouvoir, un prestige qui accroît la personnalité humaine. Aussi, vainement ceux qui l'exercent se plaignent de sa fatigue, ceux qui l'ont perdue ne se consolent pas de la mélancolie de ne plus l'exercer. Eh bien ! voici un condamné à mort qui possède la puissance infinie et qui va s'en démettre, à la face des siècles, avec une humilité qui sera l'un des abaissements les plus douloureux du Sacré-Cœur. D'abord, Jésus se démet de sa puissance de thaumaturge: car la main qui releva la fille de Jaïre est attachée, la voix qui ranima le sépulcre de Lazare est presque éteinte, celui qui commandait aux éléments marche sous les ordres d'une populace ameutée, et il ne fait pas le seul miracle qui eût pu certifier les autres, celui de confondre ses ennemis. Il se démet de sa puissance de sauveur, car une émeute de forcenés lui crie : « 11 est venu pour sauver le monde, et voilà qu'il ne se sauve pas lui-même : » AHos salvos fecit, seipsum lion potest salvian facere *. 11 se démet de sa puissance de roi, car il n'est pas seulement roi déchu, il est roi de théâtre : à lui pour sceptre un roseau, pour hommages d'ironiques génuflexions, et pour trône une croix qui sera le gibet des esclaves avant d'être placée comme joyau sur le diadème d'Héraclius. Enfin, il se démet de sa puissance de Dieu : car voyez-vous ce patient qui trébuche à chaque pas, et qui, épuisé de sang, menace de mourir avant la fin de son supplice ? C'est celui que l'Écriture représente posant son pied sur l'axe du monde et renversant l'Océan jusqu'au sommet des montagnes. Voyez-vous cet agonisant qui chancelle le long de sa voie douloureuse et qui s'affaisse trois fois sous le poids d'une croix ? C'est le même Tout-Puissant qui, en ses jours de colère, secoue la terre par ses deux pôles et en fait tomber les impies. Et puis, attendez quelques années encore, les empires et autres puissances ennemies vont fondre sur ce nouveau corps de Jésus qui est
1 Math., XXVII, 42.
l'Église, et, clans ce corps, il portera la marque de toutes les geôles et de toutes les oppressions de l'univers ; et, pendant qu'il souffrira une perpétuelle agonie de la part des diverses tyrannies conjurées contre lui, les ])Ourreaux de ce déicide prolongé diront aux générations scandalisées : Attendons et voyons si ÊUe viendra le délivre)' *. Enfin, Jésus n'accepte pas seulement l'apparence de la faiblesse qui succombe, mais celle d'une fiction qui s'évanouit : car, nié tantôt dans la réalité de sa personne et de ses miracles, tantôt dans son existence historique, tantôt dans la vérité de ses commandements et de son symbole, il descendra jusqu'à l'insignifiance du mythe, jusqu'à la vanité d'un néant, et le fleuve d'amertume qu'une telle épreuve verse dans le Sacré-Cœur, est si profond qu'il est insondable.
Quand Marseille fut délivrée de la peste, au siècle dernier, par l'intervention de cette dévotion, Belzunce s'écriait dans un transport de gratitude : « Vaisseaux de notre rade qui parcourez les mers, annoncez à toutes les nations et à tous les rivages la gloire du Cœur de Jésus. » J'ai bien envie de retourner cette belle pensée et de m'écrier à mon tour : Pèlerins d'Amérique et d'Angleterre au sanctuaire de Paray-le-Monial, innombrables convois qui portez des villes entières aux pieds de Marguerite-Marie, allez annoncer aux deux mondes les humiliations du Sacré-Cœur ! Oui, ses humiliations: car le culte du Sacré-Cœur triomphe, mais son humilité est proscrite et ses amours ne sont pas aimés. Or, de quoi vous servira de monter en wagon pour aller, sur tous les chemins, à la recherche de la paix que vous avez perdue ? La paix du Seigneur n'est pas dans les formes de cette dévotion, elle est dans les vertus qui la composent. Donc, si vous voulez rentrer en possession de ce bienfait, ne vous contentez pas d'attacher le Sacré-Cœur comme une décoration sur votre poitrine, mais mettez-le dans votre propre cœur, c'est-à-dire, aimez comme il a aimé et souffrez comme il a souffert. C'est du cœur que sortent les larmes, c'est du cœur aussi que jaillira pour vous la source de la consolation.
Revenez donc, ô prévaricateurs, au Cœur de Jésus, et le salut ne se fera point attendre : Redite, prœvaricatores, ad cor, et salus mea
^ Math., xxYii, 49.
32 MÉLANGES ORATOIRK?.
non morahitur *. Ceci est vrai de notre pays comme de nos âmes : car,fùt-il certain que l'agonie du monde a commencé, puisque c'est en présence du Sacré-Cœur ouvert, nos ruines elles-mêmes ne peuvent être sans espoir : Salus mea non morahitur. Toutefois, mes frères, ne soyons pas de ces adorateurs égoïstes qui pensent toujours aux promesses qu'a faites le Sacré-Cœur; pensons surtout à celles que nous lui devons faire. Par conséquent, vous pour qui la vie et la piété elle-même ne sont qu'un calcul de sensualité, regardez Notre-Seigneur se présentant en état à'Ecce homo à la bienheureuse Marguerite et lui disant : « Tu vas prendre ce plaisir, vois quel a été le mien ! » Et vous qui rêvez toujours, dans le service de Dieu, des émotions nouvelles, désireux d'alléger le sacrifice par les diversions, entendez ces paroles de Jésus à sa servante : « Quand je portais ma croix, je ne la changeais pas de côté pour me soulager. » Et vous qui arrivez au terme de vos jours en poursuivant de terrestres désirs, sou venez- vous de Marguerite déclarant, à sa dernière heure, qu'elle n'a d'autre ambition que de « s'abîmer dans le Cœur de Jésus ». Comme la mort doit être douce, en effet, quand elle est l'entrée dans cet océan de l'amour et de la paix ! Enfin, vous qui voudriez vous acquitter envers Dieu au minimum de la réciprocité, traiter avec lui pour le salut au rabais, lui proposer une charte en vertu de laquelle vous disposerez de son Paradis moyennant dispense de la croix, souvenez-vous de Notre-Seigneur apparaissant, tout en larmes, à Marguerite avec cette douce plainte sur les lèvres : ce Si je le pouvais, je ferais «c encore plus pour les sauver; mais ma miséricorde est à bout, et a les péchés augmentent sans cesse. Hélas ! n'y aura-t-il donc « personne qui ait pitié de moi, et qui veuille compatir à ma doute leur dans le pitoyable état où les iniquités de ce monde m'ont « réduit ?» De grâce, mes frères, ayons pitié du Sacré-Cœur ; et n'oublions pas qu*en participant à la source de ses larmes, nous puisons à la source de notre paix : hivenietls requiem animahus vestris.
1 Is., xLVi, 8, 13.