DOCTEUR
Un jour de la Nativité, tandis que François de Sales pontifiait dans sa cathédrale, une colombe passa par l'ouverture d'un vitrail brisé, vint se reposer tantôt sur les épaules, tantôt sur la poitrine du célébrant ; et tous les assistants virent dans cette blanche apparition une image de l'Esprit-Saint qui animait le docteur pontife. La spécialité de François de Sales comme docteur fut moins spéculative qu'ascétique, et il tient plutôt du i'ère de l'Église quo du théologien d'école. Mais, en ce genre, il possède une autorité incontestée; et je ne suis point surpris si, aujourd'hui, il y a un mouvement spontané de l'opinion catholique vers le Saint-Siège pour obtenir que notre saint soit déclaré docteur : c'est qu'aucun docteur n'agit peut-être autant que celui-ci sur les mœurs de la catholicité dans les derniers siècles. Espérons, du reste, que le Saint-Siège ne résistera pas longtemps à cette prière : il doit une telle concession comme l'acquittement de sa propre dette en même temps que de la nôtre, car François fut d'abord le docteur de l'infaillibilité pontificale.
Quoique venu à cette époque où la réaction commencée par les conciles de Bàle et de Constance contre la théologie du moyen âge tendait à prévaloir, il n'a pas un instant sacrifié à ces nouveautés doctrinales. En vain renseignement des universités, dominé tantôt par l'esprit laïque, tantôt par le despotisme des souverains, tâche de restreindre les prérogatives papales : notre docteur les défend avec autant de science que d'amour. Il forme avec Fénelon et saint Liguori un des trois grands anneaux de la tradition romaine pendant les derniers siècles.
Qui pourrait dire les délicatesses de sa piété envers le Saint- Siège? Il écrit à Paul V: a S'il fallait vous ériger un trône des vêa tements de vos inférieurs, comme l'Écriture nous l'apprend du <i premier trône de Jéhu, je volerais sur-le-champ, j'étendrais mes
« habits sous vos pas, je sonnerais de la trompette et je crierais de ce toutes mes forces : Vive l'Oint du Seigneur sur Israël! » Dénoncé à Rome plusieurs fois, il craint, un instant, d'y être compromis ; mais, ayant reçu des nouvelles rassurantes, il s'écrie : « Ah ! maince tenant, je sens mieux que jamais que je suis un véritable ce enfant du Saint-Siège; et je ne sais comment je pourrais ne pas et. mourir de douleur, si je savais que le Saint-Père est irrité contre (c moi. »
En échange de l'amour tilial qu'il en reçoit, le Saint-Siège lui prodigue les marques d'une confiance sans bornes. Léon XI veut, un instant, lui offrir le cardinalat, dignité pour laquelle François déclare qu' «il ne remuerait point le pied, ambitionnant d'être re- « vêtu de la pourpre du martyre plutôt que de la pourpre romaine.» De son côté, Clément YIIÎ le charge d'opérer la conversion de Théodore de Bèze, le nommant en quelque sorte, par cet acte, docteur officiel de l'Église contre la Réfor ne. Enfin, un autre pape semble le canoniser de son vivant, car il dit à l'un de ses envoyés : « Votre évêque est un saint ; dites-lui que je me recommande à s^s « prières. »
Il fut donc le docteur moderne des droits du Saint-Siège, il fut encore et surtout le docteur de la spiritualité moderne. Sous ce rapport, lui aussi, comme Jésus, se fit modèle avant d'être maître. Le plus difficile à la sagesse humaine, c'est la sobriété et l'arrêt dans la pratique de la vertu. Siméon Stylite sur sa colonne, François d'Assise dans sa pauvreté, saint Louis de Gonzague lui-même dans sa jeunesse immaculée, ont quelque chose de désespérant ; la vie de François de Sales est semblable à ces monuments qui dissimulent leur grandeur par l'exactitude de leurs proportions, et persuade à l'imitation qu'elle n'a qu'à s'essayer pour le reproduire. Eh ! comment ne pas le suivre à l'odeur de ses parfums, ce docteur aimable qui écrit : ce II y a souvent plus de mérite à ne pas a dire un mot défendu qu'à porter la haire. Ayez patience avec tous, « surtout avec vous-même. Tenez docilement votre tête sous le pied a de la croix. Hàtez-vous bellement, marchez à pas de plomb, oc faites peu et bien, et, au lieu d'aimer par crainte, craignez par « amour » ? Il n'y a qu'un seul excès dans sa sainteté si tempérée :
ce sont les folies de la charité ; mais, loin de se décourager à cette vue, le cœur humain le remercie de lui avoir révélé ce qu'il vaut, et, s'il est humilié de ne le point suivre, il est tout orgueilleux d'apprendre jusqu'où il peut aller.
Après cela, il ne faut point s'étonner de la révolution produite par un pareil directeur. La perfection qu'il enseignait devait charmer le monde lui-même. Aussi, un serviteur de M'"*^ de Chantai exprimait ainsi son admiration à cet égard : « Quand Madame avait « un autre confesseur, il ne la faisait prier que trois fois par jour, ce et cela dérangeait tout le monde ; Monsieur ^de Genève la fait « prier tout le jour, et cela n'incommode personne. »
Qui pourrait exprimer l'action d'un tel législateur de la piété sur les âmes ? Jusqu'alors, dit Bossuet, la vie intérieure était reléguée dans les cloîtres ; François de Sales prend la dévotion aux mains des tiers ordres, et, sans lui ôter ni sa croix ni sa couronne d'épines, il la ramène avec honneur dans la société. 11 enseigne à servir Dieu à la franche gauloise, comme on disait alors ; et ses notes, écrites sur ce sujet au courant de la plume, deviennent des chefs-d'œuvre de direction.
Les religieuses de la Visitation collectionnent, de mémoire, les analyses de ses instructions, et il en résulte ce livre des Entretiens spirituels qui est un traité justement célèbre sur la perfection religieuse. Une dame honorée de sa correspondance réunit, en les classant, les conseils surpris à sa plume ; et de ces feuilles coordonnées sortit ce chef-d'œuvre de langage et de morale pratique, de finesse et d'exactitude, d'esprit et de discernement, qui s'appelle Introduction à la vie dévote. Quand parut ce modeste opuscule^ la catholicité pressentit qu'il devait rivaliser par son influence avec les Exercices de saint Ignace et avec V Imitation. Il fut traduit dans toutes les langues de l'Europe. Marie deMédicis en donna un exemplaire somptueusement relié et enrichi de pierreries à Jacques I" ; et tandis que les applaudissements se faisaient entendre d'un bout du monde à l'autre, François de Sales, étonné de son succès, disait naïvement : « C'est étrange que j'aie fait un livre sans m'en douce ter. »
Il est doue le maître par excellence de la théologie pratique, il
le fut aussi de la théologie spéculative. A Page de vingt ans, interpellé par son évêque, en réunion d'ecclésiastiques, sur des questions de droit, il étonne l'assemblée par la justesse et par l'autorité de ses solutions. Promu à l'épiscopat, il subit, au Vatican, un examen devenu célèbre, devant un jury où se trouvaient Baronius et Bellarmin ; et le Pape, descendant de son trône pour le féliciter, lui dit, avec la sainte Écriture : « Mon fils, buvez de l'eau de votre « citerne, et faites dériver votre surabondance dans mes champs. » Tandis que Vincent de Paul le déclare le plus saint prêtre qu'il connaisse, le cardinal de Bérulle le proclame le premier théologien de son temps.
C'est qu'il unissait à un tempérament très actif des facultés spéculatives très développées. Son Traité de ramour de Dieu est, à la fois, l'œuvre de vingt ans de travail et le résumé d'une bibliothèque de théologie. Ses Considérations sur le Symbole avaient déjà révélé la même aptitude. Elle l'eût été mieux encore par une sorte d'encyclopédie ecclésiastique, dont le plan était arrêté dans son esprit, et dont l'exécution devait avoir lieu durant les années de retraite qu'il voulait bientôt se ménager. Aussi, ceux qui gravirent le sommet de sa pensée et qui en contemplèrent les deux versants, celui de sa science pratique et celui de sa doctrine théorique, en éprouvèrent un vrai ravissement de perspective ; et tandis qu'après V Inlroduction à la vie dévote, le général des carmes lui disait : (( Monseigneur, n'écrivez plus, de peur de nous causer de la décep- (c tion » ; après le Traité de V amour de Dieu, le même général lui disait : « Monseigneur, écrivez toujours. »
Maintenant, que vous dirai-je, mes frères, pour moraliser ce côté de la vie que nous étudions ? Rappelez-vous que notre saint, un des hommes les plus occupés de son temps, a disputé aux affaires, par des efforts inimaginables, les minutes nécessaires à cette conversation qu'il entretient avec nous à travers les siècles ; rappelezvous qu'il a vu ses livres brûlés par des censeurs pharisaïques et sa doctrine dénoncée aux tribunaux romains ; rappelez-vous que, lorsqu'il exerçait le bel apostolat de la direction, on lui reprochait souvent de perdre son temps avec des pécheresses compromettantes, et qu'il était obligé de se justifier en disant : « Nous « sommes les fontaines publiques de la vérité : les fontaines publi-
a ques ne cessent pas de couler, parce que les serpents viennent s'y a désaltérer » ; enfin, rappelez- vous qu'accusé de ne point faire de livres quand il était occupé ailleurs, accusé d'en faire de mauvais quand il en composait, il paya la gloire de son doctorat par les tribulations d'un vrai martyre, et vous admirerez la beauté céleste de son àme jusque dans les triomphes de son esprit.