SAINT THOMAS D'AQUIN
Tu sapiens es sicut hahet sapientiam angehin Dei
ut intelligas ownia svpe?' tei'ram. '
Vous êtes sage comme l'est un ange de Dieu,
et vous avez l'intelligence de toutes choses sur
la terre, (// Rcg., 14, 20.)
Messeigneurs *,
Tel fut le témoignage rendu au plus grand roi d'Iraël, telle est la gloire caractéristique de saint Thomas d'Aquin. Souvent le génie de ce docteur, dominant l'histoire des siècles chrétiens, a été comparé aux pyramides ; peut-être n'est-ce point assez dire : car l'œuvre de saint Thomas, bâtie avec des idées et formée d'assises inimitables, s'élance plus haut, est vue de plus loin et durera plus longtemps que l'œuvre des Pharaons. Celle-ci produit au regard l'effet de la grandeur ; celle-là, d'une sorte d'immensité. Or, tout ce qui est immense, c'est-à-dire, vaste outre mesure, ne saurait être mesuré, et devient à la fois le ravissement et le désespoir de notre admiration. Voilà pourquoi, si rien n'est plus aisé que de parler sur un tel sujet, rien ne l'est moins que de l'embrasser ; et, depuis
1 NN. SS. Desprez, archevêque de Toulouse ; Belaval, évêque de Pamiers ; Freppel, évêque d'Angers ; Legain, évêque de Montauban ; Leuillieus, évêque de Carcassonne ; le R. P. Etienne, abbé de la Trappe de Sainte-Marie du Désert,
six cents ans que dure le panégyrique de saint Thomas, on peut dire qu'il est loin d'être achevé.
Heureusement ce n'est pas tout le monument, c'est seulement une de ses faces que nous avons à considérer. Ma tâche est circonscrite par le sens de la solennité ; et cette troisième fête étant partagée entre le très saint Sacrement et son angélique docteur, nous étudierons ce que je me permettrai d'appeler les relations eucharistiques du génie et de l'àme de saint Thomas.
Il y a, dans l'Église, une première Eucharistie, qui est aujourd'hui l'objet de notre pieux hommage. Adorons en passant, avec saint Bernard, cet amour des amours, ce sacrement des sacrements, dontNotre-Seigneur Jésus-Christ na pas été seulement le ministre, mais encore le sujet, si bien que de tous les sacrements, c'est le seul qu'il ait reçu, et qu'après lui personne n'y pourra dignement participer. Eh ! qu'y a-t-il de beau, qu'y a-t-il de bon parmi les œuvres de son tout-puissant amour, si ce n'est pas le froment des élus et le vin qui fait germer les vierges? Les rapports de saint Thomas avec cette Eucharistie s'imposent par la force de l' à-propos, et avec non moins de charme que d'à-propos, à vos saintes méditations aujourd'hui.
Il y a, dans l'Église, une seconde Eucharistie, qui n'est pas la présence réelle de Dieu dans la vérité de sa chair, mais sa présence réelle dans la vérité de sa parole, les Écritures étant comme un second corps, au dire de Bossuet, dont Dieu se revêt pour se manifester. Voici comment s'accomplit ce mystère. Il y a deux substances en Notre-Seigneur Jésus-Christ : l'une, matérielle, qui est son corps ; l'autre, immatérielle, qui est la vérité. C'est la seconde qui est versée, à tout instant, dans le cœur du monde par l'enseignement des docteurs ; et si, à l'heure où ils la laissent tomber du haut de leur chaire, l'humanité lui ouvre son âme, puis la referme humblement sur cette semence divine, en disant : « Qu'il me soit fait conformément à votre parole ! » alors l'humanité a conçu le Verbe de Dieu, elle porte dans son sein la seconde Eucharistie, et les cieux se penchent pour lui adresser ces félicitations de l'ange : Je vous salue, pleine de grâces : le Seigneur-Vérité est avec vous. Ave, gralia plena '.
^ S. Luc, I, 28.
Quand l'heure vint d'opérer ce prodige, Dieu ne demanda pas des célébrités au forum de Rome ou aux écoles de la Grèce, pour s'abriter sous la pompe de leurs discours ; mais il choisit douze bateliers illettrés des bords de Tibériadc et de Génésareth, et il leur dit : Voyez-vous ces nations assises dans des ombres tristes comme la mort ? En les quittant, je ne veux pas m'en séparer : je leur reste par l'Eucharistie, je veux leur rester aussi par ma parole ; je leur laisse une première présence réelle de moi-même au tabernacle, je veux leur en laisser une seconde dans vos discours. Prêtez-moi donc vos accents, et que je les pénètre. Je me dépose aujourd'hui dans votre ministère, et après cela allez ! Celui qui vous écoute, in' écoule; celui qui vous méprise y me méprise *.
Ainsi un docteur qui parle, c'est comme un ciboire qui s'ouvre; son enseignement est une sorte de communion générale dans laquelle Notre-Seigneur en doctrine est départi à tous. Voilà pourquoi, quand la conscience nous accuse, nous sommes tenus de nous purifier avant de vous distribuer la seconde comme avant d'offrir la première Eucharistie ; et, tandis que la première a besoin d'être renouvelée sans cesse dans l'Église pour n'en pas disparaître, la seconde y réside perpétuellement, en vertu de cetle parole par laquelle Dieu se mit pour jamais en son tabernacle : Voilà que je suis avec vous jusqu'à la consommation ^. C'est dans ses rapports avec ces deux Eucharisties, celle de la doctrine et celle du tabernacle, que je vais envisager l'angélique Docteur.
Ce titre me rappelle une touchante considération : entre toutes les questions qu'il traita, saint Thomas affectionna particulièrement celle des anges. Il a composé au moins quatre traités sur leurs fonctions, leur intelligence, leurs affections, et ce qu'on serait tenté de nommer leurs habitudes et leurs mœurs. 11 les connaît comme s'ils étaient ses frères ; il en parle comme s'il y était mû par un intérêt de parenté, et s'il avait àé\h. le pressentiment qu'un jour l'Église doit le faire entrer dans ces célestes généalogies. Aussi, je ne vous dirai pas en ce moment : Prêtez l'oreille, car Thomas fut le petit-fils et le cousin de grands empereurs, et
IS. Luc, X, 16.
- S. Matthieu, xxviii, 20.
le représentant de cette dynastie des Sommacle, célèbre depuis Charlemagne jusqu'à Lauis XIY; j'aime mieux restituer mon héj^os à sa vraie famille, en vous disant : Écoutez-moi, je vais montrer comment cet héritier de tant de princes fut l'Ange de l'école et l'Ange de l'autel.
Marie s'intéresse d'un cœur plus maternel au panégyrique des docteurs : à leurs accents, Jésus s'incarne spirituellement dans les âmes, comme à la parole de l'archange il s'incarna corporellement dans son sein. Ce mystère lui est connu et cher depuis le jour où, les femmes de Galilée acclamant l'incarnation corporelle par ces mots : Heureuses les entrailles qui vous ont porté ! Jésus donna la préférence à la première, en répondant : Bien plus heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent * ! 0 mère ! qui aimez les auteurs de cette incessante reproduction de votre Fils sous les voiles de sa double Eucharistie, permettez-moi de me reposer, durant ma difficile tâche, sur votre douce collaboration.
Ave, Maria.
1 s. Luc, XI, 27, 28.