‹ Mélanges oratoiresChapitre 24 sur 67 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

J'avoue qu'en venant de parcourir la vie et les œuvres de saint Thomas, mon sentiment intime se résume dans la stupéfaction et récrasement. Aussi, avant d'ouvrir la bouche, je demande pardon et de ce que je vais dire et de ce que je vais omettre. Ce qui me console de mon impuissance, c'est qu'un discours qui serait à la hauteur de saint Thomas serait bien au-dessus de la force de votre attention, et qu'au lieu des splendeurs de son génie, c'est-à-dire, d'une de ces beautés qui ne s'analysent pas plus que celle du soleil et la majesté de l'Océan, je n'ai à vous exposer que ses fonctions d'ange dans l'école de l'éternelle vérité.

Si j'en crois la doctrine de saint Thomas lui-même sur les anges, ils ont pour attribut d'enseigner la vérité aux hommes par leurs messages; de combattre les ennemis de Dieu, à l'exemple de saint Michel; d'être gardiens des âmes, des villes et des États; enfin, de voir la vérité d'une manière intuitive et sans travail de déduction. Voici comment saint Thomas cumule ces grandeurs, en remplissant dans l'école, dépositaire de la seconde Eucharistie, la mission d'ange enseignant, d'ange militant, d'ange gardien, d'ange révélateur.

Et d'abord, saint Thomas est bien l'ange des lumineux enseignements; et de même que, dans la fresque de Raphaël représentant la délivrance de saint Pierre, la lumière de l'ange libérateur efface toutes les autres, ainsi les clartés que jette le séraphin de la doctrine au sein des controverses, sont supérieures à celles de tous les docteurs. Certes, l'avenir dira le degré de barbarie qu'il a fallu

pour déclarer barbare un siècle qui vit naître saint Louis et Innocent III, Giotto et Dante, la cathédrale de Cologne et hSonime de théologie; sans compter cet ordre des Prêcheurs qui, en signe de sa vocation illuminatrice, a pour patriarche Dominique portant une étoile sur le front, et pour premier docteur Thomas d'Aquin distingué par un soleil sur la poitrine ; sans compter cet ordre des Frères Mineurs qui, au lendemain de la mort de son sublime mendiant d'Assise, nomme pour général Bonaventure, professeur de l'université de Paris, et multiplie ses docteurs à l'égal de ses saints. Or, Thomas d'Aquin n'est pas un des mille flambeaux de ce point lumineux de l'histoire, il en est le plus beau. C'est en lui que se personnifie la grandeur intellectuelle de son temps ; et un pape pleure sa mort en s'écriant : « Jamais, depuis les temps de saint Paul, on n'avait vu s'éteindre, au firmament de l'Église enseignante, un astre aussi radieux. » La légende du saint nous rapporte que de son front d'enfant on voyait se dégager déjà de mystérieuses étincelles ; mais comme cette gerbe de lumière se dilatera quand le petit ange de la Rocca-Secca deviendra l'ange des écoles de Cologne et de Paris !

La lumière qu'il répand, est d'abord sans ombre. Plus ou moins, l'homme tombe dans le faux, même en plaidant longtemps pour la vérité. Thomas est un des génies qui ont le plus écrit sans errer. Saint Augustin, le seul qui puisse concourir avec lui pour la première place, a dû composer le livre de ses Rétracta tio7is; Thomas est l'intelligence qui, par la sûreté du regard, s'est le plus rapprochée de l'infaillibilité de l'Église. C'est qu'Augustin étant revenu à Dieu après l'orage, quelque chose du limon de sa jeunesse montait sans doute à sa pensée pour l'obscurcir, tandis que saint Thomas, ange par les victoires de sa vie comme par les ailes de son intelligence, ayant passé comme un pur esprit dans la matière, habitait un ciel que la poussière d'ici-bas ne voilait jamais.

Aussi, rien de grand comme la magistrature exercée par ce génie souverain, depuis six cents ans, sur le monde de la pensée. Après les décisions ex cathedra , il n'en est guère qui aient plus d'autorité que les siennes. On a dit de Mozart : Ce n'est pas un musicien, c'est la musique. Egalement, Thomas

d'Aquin n'est pas un théologien, il est une sorte d'incarnation de la théologie. Voilà pourquoi Dante s'écrie : « Ce que Thomas dit, la théologie catholique le dit » ; et quand il veut faire retentir dans le ciel des accents dignes des visions de l'Église triomphante, il met dans la bouche de Béatrix les enseignements de l'Ange de l'école.

Cependant, Dieu lui-même ayant ses blasphémateurs, il ne convenait pas, ce semble, que cette inerrance de fait qui est l'apanage de notre Docteur, fût incontestée. Peu après sa mort, une cabale d'envieux se fatigua de sa dictature et de sa gloire ; elle nota, dans ses ouvrages, une série de propositions comme dignes de condamnation. A cette nouvelle, Albert le Grand, qui l'est moins à mes yeux pour sa propre grandeur, que pour avoir estimé Thomas d'Aquin, son disciple, plus grand que lui ; Albert le Grand, qui avait veillé sur ce génie naissant avec la tendresse d'un père, et qui veillait maintenant sur sa renommée avec la fierté jalouse d'un frère ; Albert le Grand, âgé de quatre-vingt-deux ans et évêque démissionnaire de Ratisbonne, quitte sa retraite vénérée de Cologne, se rend à Paris, et, remontant dans cette chaire jadis illustrée par ses accents, il fait savoir à l'Université qu'il vient défendre la mémoire de son élève contre les adversaires qui oseront comparaître pour répondre de leurs accusations. A la vue de ce vieillard auguste, qui avait été l'instituteur de tous les grands hommes du temps, et s'oubliant lui-même pour la gloire d'un fils destiné à l'éclipser, l'Université resta muette d'admiration et d'attendrissement. Pas un antagoniste ne vint braver l'autorité de ces deux maîtres immortels; et depuis, le défi d'Albert le Grand n'ayant été relevé par personne, la suprématie doctrinale de Thomas demeure au-dessus des contestations de l'école, comme reste au-dessus des ombres l'évidence du bon sens.

La lumière répandue par l'Ange de l'école n'est pas seulement sans mélange, elle est sans faux prestige. J'appelle de ce nom le relief que le style donne à la vérité. Miroitement si aimé du regard de l'homme, cependant, que rien ne prouve peut-être la beauté du génie de saint Thomas comme l'avantage d'avoir pu s'en passer. Pour lui, le style n'est rien, la vérité est tout ; mais sa vérité est si resplendissante, qu'elle repousse comme une profanation les or-

nements de la forme, et qu'en les lui imposant on imiterait Tinsensé capable de mettre des tentures pour embellir le dôme du firmament. Otez le style à Bossuet, vous l'amoindrissez d'une notable partie de lui-même ; ôtez les images, le mouvement et l'élan contemplatif à saint Augustin, vous réduisez de beaucoup l'ampleur de ses proportions. Sans style, sans mouvements, sans imagination, saint Thomas cause des ravissements à la nôtre, et nous imprime des tressaillements qui sont l'effet d'un éclair, d'un passage à nu de la divine vérité sur notre âme.

Qui dira la simplicité ineffable de cet essor dans l'infini ? Comment mesurer cette pensée qui a quelque chose des calmes profondeurs du ciel? Un homme qui avait du génie, l'a défini « un grand bon sens servi par une puissante imagination » ; ici l'imagination est absente, le bon sens s'élève jusqu'à l'extase de la raison, et l'esprit de Thomas se montre divin, parce que la vérité en sort dans une sorte de splendeur virginale et de nudité sainte, comme elle sort du sein même de Dieu.

C'est qu'en effet l'art est remplacé par le divin dans les jaillissements de cette lumière.

Le divin Thomas ! qui pourrait dire sous combien d'aspects il mérita ce surnom? Il est divin par la hardiesse de son vol, qui aime à franchir les distances commensurables, pour se perdre dans l'immensité divine. A la même époque, Roger Racon inventa le télescope, et plongea au loin dans les solitudes inexplorées du firmament. Mais qu'est-ce que l'espace sondé par les instruments du moine franciscain, en comparaison des mondes pressentis par ce navigateur de l'infini, ce Christophe Colomb des régions divines, qui eut nom Thomas d'Aquin? Il est divin encore par sa concentration dans l'étude des mystères de Dieu.Uegardez-le, ce taciturne écolier, tiré de son silence par une inquiétude d'esprit : il va de rang en rang, d'une chaire à une autre, demandant partout : Qu'estce que Dieu? Et il rentre désolé au fond de sa pensée, parce qu'aucune réponse n'égale celle qu'il est destiné à se rendre à luimême. Dieu étant le lieu des esprits, c'est là que Thomas habite,. à la façon des esprits ; et il est si peu dans son corps, qu'en commentant Boèce sur la Trinité, il tient un flaml>eau qui brûle sa main sans pouvoir distraire son âme. Ah ! si la contemplation de

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Dieu put faire à ce point les délices d'un ange de ce monde, je n'ai point de peine à comprendre que la vision de Dieu soit tout le paradis de l'autre.

Thomas est divin aussi par la fermeté sereine avec laquelle il regarde Dieu sans sourciller. Comme on reconnaît bien là un membre de ces hiérarchies célestes qui voient sans cesse la face du Père * ! En général, quand un mortel entrevit, à travers les pâles lueurs de l'extase, comme à travers les fentes d'un parvis, quelques rayons de la beauté suprême, un sublime désordre éclata dans ses sens éperdus : alors, saint Paul descend du troisième ciel avec de sublimes balbutiements ; Xavier, ne pouvant soutenir le poids de sa félicité, dit à Dieu : « C'est assez ! » et sainte Thérèse s'écrie : « Seigneur, ordonnez que je meure, ou je meurs de ne pouvoir mourir ! » Seul, Thomas d'Aquin n'a jamais l'air étonné de ses découvertes au sein de la Divinité : aussi il les expose et ne les chante pas, et, devenu familier de Dieu à force de le contempler, on dirait qu'à cette approche sa paupière est miraculeusement affermie, comme celle des bienheureux, pour que tant de majesté ne l'accable pas.

Enfin, Thomas est divin par sa divine prédestination dans Técole. Jusqu'alors Platon, avec sa méthode intuitive, avait inspiré l'apologétique des Pères ; mais, prévoyant que cette théologie, malgré son nom de positive, serait répudiée par la philosophie expérimentale de l'avenir. Dieu suscite un Aristote chrétien, qui démontrera par le syllogisme, non par l'induction, et qui fera de la preuve une sorte de géométrie : génie à part, qui surprend par la largeur de sa base autant que par l'élévation vertigineuse de son front. Souvent ce qui brille dans la nature n'a pas de consistance : les météores et la lumière sont impondérables. Thomas, à la façon des astres, écrase par sa masse, tout en éblouissant par ses clartés. Il est, à la fois, l'intelligence la plus rigoureuse et la plus extatique, la plus exigeante et la plus naïvement croyante. Je ne suis pas surpris que la négation le récuse au lieu de le prendre corps à corps, et le tourne au lieu de s'y heurter.

Pour moi, en considérant ces deux aspects de sa foi, qu'il a tout

i s. Matthieu, xviii, 10.

SU et qu'il a tout cru, je me sens courbé par des respects invincibles et devant le chef-d'œuvre de son intelligence et devant le prodige de sa docilité. Quand on a traité avec les esprits réfractaires à la vérité, on sait qu'il suffit d'une objection pour les en éloigner à jamais. Combien refusent leur acte de foi pour moins de difficultés que saint Thomas n'en résout dans une de ses pages ! Eh bien ! voici un géant de la controverse, dont un seul ouvrage pose quatre mille thèses, résout plus de dix mille objections, et dont la foi sort de la poussière de ce champ de bataille avec des transports célestes, toujours semblable à l'ange, qui par les reflets de sa lumière éclaire les ténèbres, mais que les ténèbres n'obcurcissent jamais.

Singulière destinée des deux principaux saints du nom de Thomas ! L'apôtre fut le moins crédule des douze ; le docteur, malgré sa profonde raison, fut le moins rationaliste des théologiens. L'apôtre demande des preuves pour croire; le docteur est un adorateur de naissance, qui croit parce qu'il aime, et qui donne les preuves par charité pour les autres, non pour ses propres besoins. 0 incomparable maître! il y a un sentiment qui monte, dans mon àme, au niveau de l'admiration, quand je pense à vous : c'est la vénération. Votre foi n'est pas seulement la mesure de votre savoir et de votre innocence, elle est celle de votre humilité. Rappelez-vous, en effet, mes frères, qu'un condisciple présomptueux, le prenant pour un faible d'esprit, propose de lui donner des répétitions, et que Thomas y souscrit. Rappelez-vous que, repris dans une lecture publique pour une faute qu'il n'a pas faite, il aime mieux prononcer mal que se justifier. Rappelez-vous qu'un élève lui disant qu'il le trouve au-dessous de sa réputation, il lui répond : a Vous avez raison : aussi je voudrais que tout le monde se détrompât en me voyant étudier sans cesse » ; et alors vous saurez ce qui leur manque pour croire, à tant de superbes ignorant que par l'orgueil Lucifer tomba des hauteurs de la lumière, et que par l'humilité l'homme y peut remonter. Inilium superbix homiiiis, apostalare a Deo ^

Le souvenir de Lucifer, ou plutôt des phalanges qui le renver-

^ Eccli., X, 14.

sèrent, m'amène à VOUS montrer, dans notre héros, l'ange des saints combats. Ne craignez pas que j'énumère tous ceux qu'il a livrés : son œuvre se présente à l'esprit en blocs immenses, son génie ne peut être détaillé. ÎSe craignez pas que je vienne orner cette grande épopée doctrinale de mes amplifications : ce serait allumer des feux de Bengale pour faire ressortir les rayons du soleil. Constatons seulement que saint Thomas ne perd pas la terre de vue en évolutionnant dans les cieux : pratique et transcendant à la fois, il est à tous les besoins de son temps, tandis qu'il pourvoit à la lumière de tous les temps; et, grâce à son triple apostolat d'écrivain, de professeur, de prédicateur, il n'est pas une seule brèche du treizième siècle où le nouveau Michel n'ait fait briller les éclairs de son épée.

C'était une brèche aux murs de fÉglise que la trouée faite dans son domaine par les invasions sarrasines. Sous cet étendard, une coalition formidable de l'islamisme, du judaïsme rabbinique, du manichéisme, du suffisme persan et du bouddhisme thibétain, frappait aux portes de la catholicité du côté de l'Espagne. En vain .Jacques le Conquérant et Ferdinand III de Castille élevaient des digues au-devant du torrent : les idées impures des envahisseurs passaient la frontière, même quand leurs armes ne passaient pas. A cette vue, saint Raymond de Pennafort, laissant aux rois la résistance par l'épée, prend à sa charge le refoulement du fléau moral. Il demande à Thomas un livre qui fasse remonter le flot de toutes ces erreurs déchaînées, pendant que lui leur barre momentanément le passage par l'ascendant de son apostolat. Ce livre, un des plus sublimes de son auteur, fut nommé la Somme contre les Gentils ; et le débordement que ne pouvaient arrêter les descendants du Cid et de Pelage, recula à la puissante voix de l'ange du Seigneur : A voce angeli fucjerunt popiili *. Ah ! vous disiez, en vos courtes pensées : Quelle est l'utilité pratique d'un traité contre les Gentils au treizième siècle ? La voilà ! l'invasion musulmane qui nous menaçait pai' le fer au temps d'Abdérame, s'avançait sous forme philosophique au temps d'Averroès. A l'encontre de ces deux forces également redoutables, mais de cours

^ Is., XXXIII, 3.

différent, Dieu oppose deux vainqueurs diversement armés iCharles- ^lartel et saint Thomas. Là Somme contre les Gentils i^\i[ la bataille de Poitiers livrée sur le terrain doctrinal.

Donc, ne vous demandez plus pourquoi, dans la grande Somme de théologie, Thomas vous introduit de plain-pied au sein des puissances de Dieu, sans vous fliire passer par les deux vestibules traditionnels : le traité de la Religion et le traité de l'Église. Sans doute, je pourrais vous répondre : Il n'était pas besoin de traité de la ReUgion quand il n*y avait point de philosophisme, ni de traité de l'Église quand il n'y avait guère d'hérétiques ; mais la vraie raison, c'est que, philosophes et hérétiques, l'ange de Dieu les avait broyés par la seule autorité de la raison, dans la Somme contre les Gentils : Contrivit illos angélus Doinitii *. Et cette réfutation était un besoin si positif de la société contemporaine, qu'elle devint l'obsession de la pensée de Thomas : aussi il ne voyageait pas dans les espaces, il était sur un champ de bataille ; il ne rêvait pas, il combattait à la frontière, le jour où, assis à la table de saint Louis, il s'abstrait du roi et de la compagnie jusqu'à frapper du poing en s'écriant : « Voilà qui est décisif contre les manichéens ! Concliisum est contra manichxos. » Différence prodigieuse des temps ! nous sourions de la distraction ; saint Louis appela aussitôt un secrétaire, pour copier l'argument qui l'avait occasionnée.

C'est encore une brèche aux murs de la cité sainte que la destruction des ordres religieux. Néanmoins, cet attentat était alors médité par une conjuration de politiques et de docteurs. Certes, elles formaient deux astres magnifiques, à leur matin, les deux fondations de saint Dominique et de saint François : l'une, vouée aux indigences de l'esprit ; l'autre, aux nécessités du cœur ! Cet cmbrassement de l'intelligence et de l'amour, sous la bure de deux légions fraternelles, produisit dans la catholicité une régénération qui la consola du long deuil causé par la mort de saint Bernard. Cependant, voilà que des passions hostiles s'insurgent bientôt contre ces religieux, et parce qu'ils mendient leur pain, et parce qu'ils nourrissent le monde de leur parole, et parce qu'ils ont les pieds déchaux, et parce qu'ils deviennent docteurs, et parce qu'ils

1 Eccli., xLviii, 24.

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ne sont rien, et parce qu'ils sont illustres : c'est-à-dire que les grands hommes du couvent importunaient les petites gens de la politique et de l'Université.

Quel fut le meneur politique de cette campagne antimonastique? Pierre de Vignes, ministre de Frédéric II. Preuve nouvelle que plus cela change en Europe, plus cela est la même chose. Seulement, jadis c'étaient les Ilehenstaufen^ aujourd'hui ce sont leurs successeurs ; jadis c'était Pierre de Vignes, aujourd'hui... Laissons les persécuteurs jouer aux personnages nouveaux ; ils ne sont que des revenants : à peine ont-ils commencé avec nous, que Dieu en a fini avec eux. Pourriez-vous me donner des nouvelles de Guillaume Bras-de-fer et de Frédéric Barberousse ? C'est à peine s'il reste vestige, dans les esprits, de leur domination violente et guerrière. Voulez-vous que je vous renseigne sur un de leurs neveux, qui faisait des livres quand eux défaisaient des empires ? Regardez dans cette châsse d'or. Ainsi dure la domination de& religieux, ainsi passe celle de leurs ennemis. Ne l'oublions pas, et patientons.

Quel est, d'autre part, le meneur universitaire de cette guerre contre les réguliers ? C'est Guillaume de Saint-Amour, docteur séculier, très scandalisé de voir des chaires plus entourées que la sienne; sectaire déguisé d'ailleurs, qui vendrait la vérité pour des applaudissements, et qui, plus fourvoyé encore de cœur que d'esprit, se desséchait de jalousie aux rayons de la gloire de saint Thomas. Il s'agit donc de savoir si des dominicains tels qu'Albert le Grand, Vincent de Beauvais, et des franciscains tels que Bonaventure, Alexandre de Halès, perdront la parole en Sorbonne par une disgrâce de vocation, et si les plus grands professeurs du siècle seront supprimés, afin que les derniers puissent devenir les premiers.

La cause est introduite à Rome par une spécieuse plaidoirie intitulée : Péril des derniers temps. L'intrigue est savamment ourdie, et l'accusation est admise à faire la preuve. A cette annonce, le ban et l'arrière-ban des familles religieuses s'ébranlent pour se rendre au jugement. Alexandre IV a convoqué toute sa cour ; Albert le Grand et saint Bonaventure sont présents. Rien ne manque à la majesté du tribunal pour fonctionner avec autorité, rien

qu'un avocat des innocents. Quel sera-t-il ? Ah ! c'est Thomas qui, par ses succès, suscita cette émeute d'envieux, c'est lui qui doit la confondre ; c'est au génie de Thomas qu'on en veut, c'est à lui de triompher. « Mon fils,» lui dit le vénérable Père Humbert, général des dominicains, <x votre famille est attaquée : je la confie à vos lumières et à votre amour. » La confiance était bien placée ; l'amour du disciple parla si éloquemment, que la cause de la profession religieuse fut gagnée pour tous les siècles futurs : car, si tant de pamphlétaires s'obstinent à éterniser la querelle, c'est parce qu'ils ignorent l'immortelle apologie qui l'a vidée à jamais *.

Et maintenant, mes frères, comptez combien il y a de moines docteurs, ou ayant droit de faire des docteurs en Sorbonne, et dites-moi lequel fut, du treizième siècle ou du nôtre, le plus libéral ; dites-moi si l'exclusivisme de Saint-Amour n'a pas prévalu dans ies hautes chaires, et si Thomas d'Aquin ressuscitant parmi nous aurait droit à celle qu'il reconquit et occupa si triomphalement. 0 Paris des beaux jours de saint Louis, ton souvenir fait la honte du nôtre ! Alors tu fus nommé Cariath-Sépher ou la cité des saintes lettres -, un candélabre d'or dans la maison de Dieu, le gymnase de l'univers; aujourd'hui tu en es le scandale. Alors Vincent de Beauvais et Thomas d'Aquin travaillaient ensemble dans la Bibliothèque royale sous les yeux de ton prince, le Docteur angélique était le casuiste des conseils de ton gouvernement ; aujourd'hui la théologie est bannie de la direction des États, et ta politique est athée. Ah ! peu m'importe qu'il y ait moins de boue dans tes rues, s'il y en a davantage dans les âmes! peu m'importe que tes boulevards soient mieux éclairés, si ta conscience est un repaire ! la civilisation, ce n'est pas la salubrité de la voirie, c'est l'assainissement des intelligences ; ce n'est pas le luxe des vices, c'est la splendeur de la moralité.

J'aurais encore à montrer une troisième brèche oîi l'ange combattit : je veux parler des erreurs des Grecs, et des constructions vraiment cyclopéennes qu'il leur opposa. Vous le savez, semblable à cette planète de Billa qui se partagea en 1846, et dont les deux

1 Voyez Baillet, le P. Touron, Guill. de Tocco ; Bareille, Yie de saint Thomas. ^ Josué, XV. 15.

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parties gravitent séparément dans l'espace, l'Église indivisible sembla se diviser il y a de longs siècles ; et depuis, l'Orient et l'Occident, Rome et Constantinople décrivent des orbites qui ont cessé d'être concentriques. Longtemps on compta sur la puissance du bras de Thomas d'Aquin pour rapprocher ces deux parties d'un même tout ; longtemps il entassa dans ce but des matériaux grandioses à rencontre du flot schismatique en Orient, comme il l'avait fait à l'encontre de la sophistique arabe au Midi ; et nul ne peut dire à quel point aurait avancé la réconciliation des Grecs, au concile de Lyon convoqué pour les entendre, s'ils avaient pu entendre la grande parole du Docteur. C'était là une croisade par les armes de l'école, et une nouvelle manière de reconquérir l'Orient et le saint Tombeau, digne de faire envie à saint Bernard.

Mais pourquoi essayer de vous montrer l'ange militant dans tous ses combats? N'oubliez pas qu'en bonne sentinelle il n'entendit pas une seule dissonance doctrinale sans jeter le cri d'alarme ; n'oubliez pas qu'il dictait souvent à trois secrétaires à la fois sur des matières difterentes ; enfin, n'oubliez pas que ses opuscules sont de vastes arsenaux et que leur collection forme une bibliothèque, et vous me pardonnerez de faire respectueusement le tour de ce gigantesque piédestal, sans essayer de peser la statue.

0 grand Docteur ! une des consolations de cette époque, qui en a si peu, c'est que vous nous restez. Comme de votre temps, voilà que le despotisme germanique s'est proclamé la loi vivante du monde actuel. Barberousse a reparu, les portes du sanctuaire sont enfoncées par des burgraves, et l'Europe, rétrogradant de six cents ans, se prépare à une lutte formidable, où il n'y aura plus que deux camps : des Guelfes et des Gibelins, des papistes et des césariens. Demeurez sur nos remparts : ils seront imprenables. Les autocrates de Germanie vous connaissent ; leurs ancêtres s'inclinèrent devant vous, parce que vous aviez un sang qui valait le leur, et une royauté de raison que celle de la force ne vaudra jamais. Aussi, que l'Allemagne actuelle vous relise, elle sera sauvée, et tous les ennemis de Dieu, vaincus, seront obligés de s'écrier : « Je suis tombé aux pieds de l'ange qui m'a montré les

mi:langi:s oratoire?.

droits méconnus et la primauté calomniée de Rome » adorarem ante pedes angeli qui mihi lisse ostendebat ^.

Cecidi ut

L'ange militant exerce encore, dans l'école, une mission d'ange gardien, par le patronage dont il la couvre et par les écarts dont il la préserve. Martin Bucer disait : « Supprimez Thomas, je me charge de renverser l'Église » : Toile Tiiomam, dissipaho Ecclesiam. Pitoyahle exagération ! l'Église se sert de tout le monde, mais elle n'a besoin de personne pour subsister. Toutefois, le Docteur angélique, par son autorité, garde la théologie de l'erreur, partant l'Église des révolutions que l'erreur y déchaîne. Son génie est un phare qui signale les écueils dans le vaste océan des doctrines ainsi que les jalons de sûreté.

Vous savez par quel ouvrage il a conquis cette suprématie. De son temps, le mouvement était aux grandes cathédrales et aux sommes de théologie. C'était la même idée sous deux formes différentes : car, on l'a dit avec raison, nos grandes cathédrales sont des sommes de théologie écrites avec le marbre, et les sommes de théologie sont des cathédrales élevées avec des idées. La tendance des contemporains de Thomas à une vaste synthèse s'explique par les antécédents. Depuis douze siècles, il y avait des docteurs dans le monde, mais des docteurs qui faisaient de l'apologétique au jour le jour et suivant les besoins de leur temps, sans aucune préoccupation de l'ensemble. Ce travail avait produit des fragments sublimes, non un édifice complet. Maintenant, les matériaux étaient prêts ; il ne manquait .qu'un architecte. L'univers doctrinal avait été parcouru dans tous les sens : il s'agissait d'en dresser la mappemonde. En ce moment, tous les grands théologiens semblent travaillés par cette ambition des descendants de Noé : « Bâtissons une tour dont le sommet s'élève jusqu'au ciel » : Faciamus iurrim cujus culmen peiilnyat ad cœlinn-. Les ordres religieux, déjà conquérants pour le Christ en Chine et en Tartarie, le deviennent dans le domaine de la pensée, et s'essayent à l'organisation des sciences sous la préséance du Verbe do Dieu. Dominicains et fiancis-

^ Apec, xxn, 8.

2 Gen., XI, 4.

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■cains, à l'envi, composent des Sommes, chacun disant dans son cœur : « Bâtissons une tour dont le faîte touche le ciel. » Mais, de toutes ces Sommes, une seule a vécu, malgré la beauté des autres ; vous l'avez nommée, mes frères, il suffit... Saluons la puissante tête à qui le monde est redevable de cet immortel bienfait.

Au sommet de cette œuvre colossale, saint Tliomas m'apparaît comme ces monts géants qui en arrosent d'autres du haut de leurs splcndides réservoirs, et qui vont ensuite porter la fécondité aux plaines : Rigavs montes de superioribiis suis, de fructii operum tuorum satiabitur terra *. Cette encyclopédie, en effet, n'a pas seulement donné le monde moderne pour disciple à notre docteur, mais elle en a formé les maîtres, en telle sorte que l'Ange de l'école, par un privilège de fécondité que Dieu n'accorde pas à l'ange, en enfante beaucoup d'autres.

Aussi ne les plaignez pas, ces villes qui se disputent vainement ses enseignements pendant sa vie, comme elles s'envieront ses ossements après sa mort ; ne les plaignez pas ; Thomas n'a professé oralement que pendant vingt ans ; mais la catholicité entière s'est mise à son école, et le voilà constitué le professeur des siècles futurs.

Ne vous lamentez pas sur ce concile de Lyon privé de ses lumières par une mort prématurée : désormais Thomas assistera, parlera à tous les conciles ; et à Trente, la Somme de théologie sera ouverte au milieu de l'assemblée à côté des Écritures, comme étant le plus grand catéchisme de la foi qui existe, après les livres inspirés.

Enfin, ne regrettez pas que Thomas ait passé plus de temps à instruire qu'à convertir. 0 illustre maître ! qui avez prêché comme si vous n'aviez pas à enseigner, et dont la prédicaton opérait des miracles, serait-il vrai que vous n'avez pas fait aimer Dieu en le faisant connaître ? Regardez, du haut du ciel, et ce rabbin Paul de Burgos qui, après vous avoir lu, se fait baptiser sous le nom de Paul de Sainte-Marie ; et ce luthérien Thamer qui ouvre la Somme pour la combattre et qui est vaincu par ses clartés ; et ce calviniste Davy qui, en quittant vos saintes pages, se jette dans les bras de l'Église et devient le cardinal Duperron ; et toutes ces

i Ps. cm, 13.

âmes, en un mot, qui furent rapatriées à la vérité par l'autorité de vos leçons ! Non, non, vous n'avez pas caché votre flambeau sous le boisseau de l'école, vous avez porté la lumière et le salut jusqu'à l'extrémité de la terre : Dedi te in lucem gentium, ut sis sains mea usque ad extremuvi terrx *.

Eb ! qu'a-t-il fallu à Tbomas pour entrer en possession de cet éternel apostolat? Un livre, qui est le plus beau, mais qui n'est pas la quatrième partie de ses livres ; un livre qu'il n'eut pas le temps d'achever, et au couronnement duquel les pierres d'attente sont seules de sa main, le couronnement lui-même ayant été posé par une main étrangère. Et cependant, tandis que les plus hautes montagnes s'abaissent à l'horizon quand on s'éloigne, ce chef-d'œuvre, malgré les siècles qui nous séparent de sa naissance, conserve, au fond de la perspective, toute son immensité. Si un tel monument venait à disparaître, le monde doctrinal retomberait dans cette stupeur que lui causa la mort du grand théologien, quand les saints croyaient voir en songe, tantôt une grande étoile tomber du ciel, tantôt la terre obscurcie par une éclipse totale de soleil. Ah ! ne vous informez pas des miracles de cet homme avant de l'invoquer, quoiqu'il en ait fait par centaines : sa doctrine est le plus grand de ses miracles. Son nom est devenu le nom propre du génie associé à l'innocence. Aussi pourquoi le féliciterions-nous d'avoir composé, entre tant d'autres ouvrages, des traités pour l'éducation des rois, lui qui fut non seulement le théologien des princes, mais le prince des théologiens? pourquoi le féhciterions-nous d'être de la maison de Souabe, lui qui est l'ange gardien de l'école, où il recevra jusqu'à la fin des temps, comme les anges gardiens des âmes, vénération pour sa présence perpétuelle, gratitude pour ses bienfaits, confiance pour sa tutelle : Reverenliam pro prxsentia, devotionem pro benevolentia, fiduciam pro custodia ^.

Maintenant j'arrive aux visions, et il est temps de vous montrer l'ange révélateur. Yeniam ad visiones ^. Un voyant, selon les idées de ce monde, est celui qui plonge dans les secrets de l'autre. Dieu

1 Is., xux, 6.

^ S. Bernard, in psalra. Qui habitat.

3 II Cor., XII, 1.

PANÉGYRIQUE DE SAINT THOMAS d'aQIIN. 209

attire certains confidents sur des hauteurs mystérieuses, au-dessus des relations organiques, et, ilans cette rencontre entre l'àme et son Père, aux confins de deux vies différentes, il se passe d'ineffables communications. Alors, quelquefois, les âmes rayonnent à travers leur enveloppe de chair, comme la divinité de Jésus perça les voiles de son humanité sur le Thabor ; alors les âmes reçoivent, d'autres fois, des révélations privées, qui n'appartiennent pas au dépôt de la foi publique, mais que l'Église y introduira plus tard, si elle l'estime opportun. Heureux ceux qui apprennent ainsi de la bouche de Dieu lui-même! Ce fut le privilège de notre glorieux maître. Beatus homo quem tu erudieris. Domine * !

Comment ses ailes d'ange ne furent-elles jamais appesanties par l'érudition du docteur? comment le plus savant des saints fut-il, suivant un mot connu, le plus saint des savants? Hélas ! c'est notre infirmité, à nous, de sentir quelquefois notre âme se vider à mesure que notre esprit se remplit. Mais la lumière de Thomas est un flambeau dont son âme est l'inextinguible foyer. C'est que son principal livre, nous dit-il, est le crucifix; et il tient les Conférences de Cassien toujours ouvertes devant lui, pour y rafraîchir son cœur altéré de Dieu, quand le travail commence à le dessécher.

Aussi, approchez, ô céleste compagnie qui voulez l'entretenir : l'ange est toujours prêt à vous recevoir. Un jour, c'est saint Paul, qui le visite et lui donne la clef de ses Épîtres, pour servir à une exposition célèbre. Une autre fois, c'est saint Pierre, qui vient converser avec lui pour lui ouvrir les mystères du texte d'Isaïe. Plus tard, c'est la Mère de Dieu, qui lui dévoile ses traits et lui fait entendre sa voix, dans un tête-à-tête ineffable dont il gardera le secret jusqu'à l'heure de la mort. Enfin, c'est Notre-Seigneur Jésus- Christ lui-même, qui le félicite et le remei'cie de la pureté de sa doctrine, en termes si doux que Thomas n'a plus la force d'écrire depuis que son Maître lui a parlé.

Ainsi, à tout instant, l'ange reçoit, dans son exil terrestre, les messages de la céleste patrie. Eh ! qui oserait dire que ce penseur immortel se trompe quand il voit et entend ? qui oserait dire qu'il trompe en affirmant qu'il a vu et entendu ? D'ailleurs, ses extases

^ Ps. xciii, 12.

révèlent extérieurement ce qu'il voudrait cacher et ce que la raison voudrait nier ; car la rencontre de ces deux lumières, les révélations du génie et les révélations de Dieu, dans cette âme sublime, y produisent de telles secousses, que Thomas est obligé de la raffermir, en lui disant : « Comment fcras-tu pour soutenir le poids de l'éternelle féUcité ? »

En ce moment, regardez-le, ce séraphin dépaysé, avec son regard qui plonge par-dessus les collines éternelles. Quand saint Paul fut descendu de son troisième ciel, l'ange de Satan lui donnait encore des soufflets. Mais l'ange de Satan n'ose plus s'approcher de Thomas, sans doute parce qu'il le trouve en colloque presque incessant avec la Divinité; et là, ce que Dieu lui enseigne, le dégoûte de ce qu'il a lui-même enseigné.

Cependant, comme elle fut céleste la doctrine de notre immaculé voyant ! Ayant perdu par la mort un de ses disciples qu'il aimait, il était gratifié parfois de la visite de cette âme glorifiée ; et tandis qu'il lui demandait un jour : « Vous qui voyez la vérité en Dieu, dites-moi s'il y eut des erreurs dans les leçons que je vous donnais », l'àme lui répondit : « Comme nous avons entendu dans votre parole, ainsi nous avons vu dans la cité de Dieu » : Sicut audivimus, sic vidimus in civitate Dei *. C'est-à-dire que l'Ange de l'école avait pressenti déjà les mystères du sein de Dieu ; mais l'ange révélateur le surpasse tellement, qu'il s'écrie : a J'ai appris de Dieu de si grandes choses, que tout ce que j'ai écrit ne me paraît qu'un reflet indigne de la vérité. »

Ceci est une page des pensées de saint Thomas qui n'est éditée que dans le ciel : arrêtons-nous au seuil d'un tel mystère. Aussi bien, le Docteur habite une sphère, dit le sublime poète du treizième siècle, où les louanges ne parviennent pas. « Dieu seul », ajoute le P. Lacordaire, « peut louer ce grand homme dans le concile éternel de ses saints. »

Voilà les rapports de l'Ange do l'école avec l'Eucharistie de la divine vérité ; voici les rapports de l'Ange de l'autel avec l'Eucharistie du tabernacle.

1 Ps. XLvn, 9.

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