‹ Mélanges oratoiresChapitre 25 sur 67 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Je reviens à une comparaison qui exprime plusieurs aspects de ma pensée : Thomas ressemble à ces monts aériens dont la cime est couronnée de glaciers qui rayonnent, tandis que leur intérieur renferme des foyers de chaleur salutaire. Il éclaire la terre par sa pensée, il la réchauffe par son amour. Or, l'objet principal de son amour, durant le voyage, fut le très saint Sacrement. Selon une révélation faite à saint Eutrope l'ermite, un ange a été préposé à la garde de tous les sacrements, et l'Eucharistie, en particuher, est commise aux adorations de l'archange saint Michel. Cette doctrine est très conforme à celle de notre docteur, qui donne des anges pour gardiens aux institutions, aux villes, au monde, et à chacun de ces mondes lumineux qui se balancent dans l'espace. Eh bien ! si l'archange saint Michel est le gardien invisible de l'autel catholique, saint Thomas en est le gardien visible. Aucun prêtre ne remplit mieux que lui, depuis le temps des Apôtres, les fonctions de docteur et de ministre de l'Eucharistie ; et il m'apparaît, en présence du tabernacle, au sein de cette vaste basilique qui est l'Église, comme le premier ange défenseur et le premier ange adorateur que le sacerdoce ait donnés au très saint Sacrement.

L'ange défenseur se montre déjà dans l'exposé général de sa doctrine. A Dieu ne plaise que je me permette ici des analyses théologiques qu'on lit en tête de tous les traités, et qui n'entrent dans la tête d'aucun auditoire ! Mais enfin, faut-il bien le faire remarquer, de même que, dans nos temples, tous les effets de leur vaste structure convergent vers un centre d'unité, qui est la place de l'autel, si bien que l'autel est la raison de tout le reste, quoi-

qu'il soit la dernière chose que l'on bâtit ; de même saint Thomas a placé TEucharistie à la fin de la Somme, avant les questions sur la gloire, c'est-à-dire, à moitié chemin entre ce monde et l'autre, semblable à un architecte qui a subordonné l'effet de ses voûtes, de ses colonnades et de la lumière, dans tout le monument, au saint tabernacle ^ Ah ! c'est bien lui surtout qui peut s'écrier : Ut sapiens architectus fundamentum posui ^, « J'ai établi mes fondations comme un sage architecte » : car il a bien réalisé de cette sorte le plan immortel dont il nous confia le secret dans cette pensée synthétique qui l'inspira : a Presque tous les sacrements viennent se consommer dans l'Eucharistie » : Fere omnia sacramenta in Eucharistia consummantur .

Mais l'ange défenseur apparaît mieux dans une œuvre spéciale consacrée aux divins mystères. Comme elle est suave, comme elle tombe de haut l'affirmation du Docteur eucharistique en son traité à part sur les dix miracles de Fadorable Sacrement ^ ! Jamais les siècles, depuis le siècle même de TÉvangile, n'ont entendu un acte de foi aussi imposant ni aussi persuasif. Remarquable coïncidence ! en ce temps-là, on vient annoncer à saint Louis qu'il se passe des prodiges sur un autel voisin ; saint Louis refuse d'aller les vérifier et rend cette réponse subHme : « Ils n'ont pas besoin de voir, ceux qui ont le bonheur de croire. » C'est l'enthousiasme de la foi fondé sur l'amour. A la môme époque, vécut et s'éteignit le plus vaste esprit qui ait dogmatisé dans l'Église de Dieu. Quand sa dernière heure fut arrivée, le docteur se leva, nmigré les étreintes de l'agonie, devant le Viatique divin qui venait le visiter ; il découvrit cette puissante tête qui devait, comme on l'a dit, en faire penser tant d'autres, et, plus heureux alors d'avoir composé le Lauda Sion que la Somme de théologie, il s'éteignit dans une extase entrecoupée de stances d'amour. C'était l'enthousiasme de la foi établie sur la science et la vertu. Après cela, penseurs orgueilleux, qui vous soumettez plutôt à l'autorité du

» Somme de S. Th., III^ part., quest. r.xxiii et suiv.

2 I Cor., III, 10.

3 Du Sacrement de V autel. (Composé à Ja demande de plusieurs prélats et barons.)

génie qu'à celle de l'Église, placez-vous entre ces deux adorateurs, mesurez la largeur de leurs fronts et de leurs âmes ; et quand ils ont dit : Je crois, avouez qu'il faut plus de suffisance que de raison pour répondre : Je ne crois pas.

L'ange défenseur ne se révélera pas seulement par ses grandes pensées et ses preuves, il sera manifesté par une immortelle solution en l'honneur du même mystère. Et où sont les difficultés impénétrables au génie de Thomas? Voulez-vous savoir ce qu'en pensait l'université de Pans? Personne alors ne doutait de la présence réelle ; mais les accidents eucharistiques étaient-ils une réalité? étaient-ils une illusion des sens? L'école en disputait; les opinions contraires s'étaient longtemps heurtées, et les docteurs, fatigués de la lutte, conviennent de s'en référer à un jugement arbitral, qui fera loi dans les controverses à venir. Quel sera l'arbitre choisi? L'angélique Docteur n'avait que trente-cinq ans, et c'est lui qui est désigné d'un commun accord pour clore ce grand débat, auquel toute la cour céleste allait assister.

Le jour étant venu, saint Thomas gravit les degrés de l'autel ; il dépose son manuscrit sur la pierre sacrée, et, levant les bras vers le Maître des maîtres résidant au tabernacle, il lui dit : « Seigneur Jésus, qui êtes véritablement en cette demeure, je « vous en conjure humblement : si ce que j'ai écrit sur vous- « même est conforme à la vérité, donnez-moi de le persuader de « votre part ; si, au contraire, cet écrit renferme la moindre c( erreur, mettez-moi dans l'impossibilité de le faire connaître. »

En ce moment, quelques compagnons du collège Saint-Jacques, qui avaient suivi Thomas dans l'église, virent Jésus-Christ qui lui apparaissait, et qui, debout sur les feuilles écrites de la main du Docteur, lui disait avec amour : « Mon fils, vous avez bien écrit « sur le sacrement de mon corps. » Et, l'oraison du saint se prolongeant encore, il fut aperçu, soulevé par l'attrait de son Dieu et par l'élan de sa prière, planant au-dessus du sol. Depuis ce jour, la controverse est fixée sur la question des accidents eucharistiques. Jamais la catholicité n'appela de cette solution confirmée par le Dieu de l'autel lui-même. Ainsi, celui qui était naguère docteur du face-à-face, le devint des ombres du mystère. Il convenait que le pain des anges fût défendu par un maître ange-

214 MHLANGE? OHATOIHliS.

lique : /Equum eral ul panls angelici vim commendaret angelicus Doctor ^

Mais ce n'est pas assez de ces preuves, ce n'est pas assez de sa belle solution : l'angélique défenseur doit léguer au saint Sacrement une magnifique mstitution liturgique, comme hommage éternel de sa piété et comme protection contre les profanations de l'avenir. Pénétré des besoins de son temps, il est convaincu que la rénovation religieuse ne peut s'opérer, en Europe, que par un grand épanouissement de dévotion eucharistique. Saint Bernard, en se couchant dans la tombe, plongea l'Église dans une sorte de prostration ; mais il laissa à son apogée le culte de Marie, et ce culte avait suscité une germination miraculeuse de saintes femmes, nommées Julienne de Liège, Elisabeth de Hongrie, Hedwige de Pologne, Rose de Viterbe, qui étaient l'espérance de cette génération. Comme le culte de Marie, celui du saint Sacrement doit avoir son réveil enthousiaste et ses manifestations populaires. Cette explosion d'amour autour du tabernacle en fera sortir la restauration attendue. Aussi bien, les blasphèmes de Bérenger et d'Averroès n'ont pas encore été pleures par la multitude ; le sang a coulé de plusieurs hosties consacrées : il faut une solemnité d'adorations et d'expiations annuelles pour répondre aux vœux et aux émotions de la catholicité, et c'est saint Thomas qui aura la grande part d'initiative et de coopération dans l'accomplissement de ce dessein.

Cette initiative et cette coopération forment peut-être la plus sainte page d'une vie qui en compte tant d'autres. Soyons respectueux en la parcourant. Appelé par Urbain IV, à Orvieto, pour d'autres motifs, Thomas se sent inspiré de lui proposer l'établissement de la Fête-Dieu. Le Pape, qui avait été archidiacre de Liège et qui avait reçu les confidences de sainte Julienne, est frappé de voir les désirs de l'humble hospitalière confirmés par la motion du sublime théologien. Vaincu par une telle coïncidence venant s'ajouter à tant d'autres événements préparatoires, il ordonne à saint Thomas de composer l'office du saint Sacrement.

iS'ous voici sur un sommet glorieux, qui marque la transition de l'ange défenseur à l'ange adorateur, ou plutôt qui les réunit

1 ^Vnt. Wat., Hist. Abb. Camb.

tous les deux. Le défenseur, en effet, laisse tomber ses armes pour chanter son ravissement. Vainement il commence par la profession de la foi, il finit par les transports de l'amour. Poète né de l'extase, il prie avec la précision du dogme, il soupire avec l'ivresse des séraphins. Il crée un genre inconnu, où la rime et la théologie se marient dans une harmonie inimitable, mais où la théologie ne passe à la rime que par un délire divin, en qui les énigmes de l'école semblent remplacées tout à coup par une vision du Paradis. Touchantes strophes de VEccepanis et du Tantiim cmjo Sacrnmentum, par lesquelles tant de générations chrétiennes ont prié ! ineffables élans du Sacris solemniis et de VAcloro te dévote, qui avez essuyé tant de pleurs! fùtes-vous une exposition de doctrine? fûtes-vous un cri d'amour? L'un et l'autre, sans doute; mais vous êtes surtout le monument impérissable d'un génie plus angélique encore par sa foi que par ses pensées. Aussi, mes frères, le plus beau sujet d'ostensoir qui puisse être imaginé, serait celui-ci : au pied, les quatre grands docteurs de l'Église, affirmant ]a présence réelle, dans l'attitude que Fiaphaël leur a donnée à la dispute du saint Sacrement ; et à la tige, le cinquième docteur, ou le corps immaculé de notre saint, portant sur la tête les rayons habités parle Dieu de nos autels.

L'ange adorateur, qui s'annonçait déjà dans le précédent, va se mieux révéler dans les trois tableaux suivants. Regardez-le d'abord à la messe de saint Thomas.

Rien d'aussi auguste qu'un tel sacrifice, proclamons-le avec l'Égbse, ne peut s'accomplir sous le soleil : Nidliim opus adeo sanctum tractari potest ^ Au commencement des choses, Dieu dit : « Que la lumière soit », et la lumière fut ; sur la pierre sacrée de l'autel, le prêtre dit : « Ceci est mon corps », et les merveilles des six jours sont surpassées. La parole de Dieu suscita la Création ; la parole du prêtre suscite le Créateur lui-même. On dit parfois que les thaumaturges ont disparu de la terre et qu'aujourd'hui les miracles sont remplacés par l'accomplissement des prophéties ; le pouvoir des miracles est encore dans nos mains, et avec quelle

1 Conc. de Trente.

splendeur et quelle souveraineté ! Pour faire les miracles ordinaires, il faut des vertus extraordinaires ; pour faire celui-ci, il suffit de cinq mots prononcés par un homme consacré. La nature est quelquefois rebelle au commandement des thaumaturges ; jamais le thaumaturge du saint autel n'a dit en vain : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » Et cette merveille n'est pas seulement grande entre toutes celles de l'homme, elle l'est entre toutes celles de Dieu. La Création n'en approche pas. Qu'est-ce que la naissance d'un monde en comparaison de celle de Dieu ? L'Incarnation lui est inférieure, car on a compté douze prodiges de moins dans l'union hypostatique que dans la transsubstantiation. Enfin, la glorification l'emporte sous le rapport de la vision, non de la possession : car l'une n'est séparée de l'autre que par la frêle épaisseur d'une apparence, et la grande fête de notre entrée dans l'éternité, dit un mystique, ne sera pas autre chose que le saint Sacrement découvert.

Eh bien ! imaginez ce prodige opéré par la voix, adoré par la prière, et porté dans les mains du divin Thomas ! J'ai lu dans l'histoire de l'Église qu'on faisait autrefois le voyage de Césarée pour contempler la majesté de saint Basile à l'autel, et que l'empereur Valens, venu avec des pensées hostiles à ce spectacle, s'y évanouit d'émotion. Quelle ne devait pas être la grandeur de la scène, quand notre célébrant, — non moins vénérable qu'un archevêque, puisqu'il avait refusé de l'être, — avec cette beauté grave qui était un rayonnement de son âme, avec ce double nimbe du génie et de l'innocence baptismale qui le couronnait, inclinait devant l'hostie consacrée une des plus nobles têtes que la pensée ait habitées ! Aussi, sa première messe fut un spectacle recherché, dont la mémoire s'est conservée. Quand saint Louis avait à résoudre quelque grande difficulté de gouvernement, il en écrivait à Thomas avant le sacrifice, afin qu'il la présentât à l'autel. Aujourd'hui encore on se demande ce qu'une telle messe, étant rendue à l'Église, ne conjurerait pas de malheurs ; et la plus rassurante image de sauveur que la foi puisse se représenter, c'est le Docteur angélique élevant l'hostie immaculée entre la colère de Dieu et l'iniquité des nations.

Voulez-vous contempler une seconde face non moins saisissante

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de l'ange adorateur ? Allons assister à l'action de grâces de saint Thomas.

Il y a eu plusieurs temples célèbres dans l'histoire des diverses religions : en Grèce, c'était le temple de Delphes ; en Palestine, c'était le temple de Jérusalem ; en Italie, c'est la splendide basilique du Vatican Mais je connais un temple plus beau, un cénacle plus pieux, un reposoir plus auguste que les trépieds de Delphes, les parvis de Jérusalen et les coupoles de Rome: c'est la poitrine du chrétien. Voilà pourquoi saint Jérôme nous dit : a Conservez-vous bien purs, comme il convient à la maison de Dieu », Te ipsum castum custodi, ut decet domum Dei. Sans doute, le corps humain est toujours le temple de cette vivante image de Dieu qui est notre àme : c'est pourquoi le père d'Origène baisait avec respect la poitrine de son enfant, comme il eût fait de la porte d'un tabernacle. Mais la gloire de cette maison de boue s'est bien accrue en devenant la demeure de Dieu en même temps que celle de votre âme ; et, après chacune de vos communions, les anges, fermant les yeux sur les magnificences du temple matériel, se tournent vers vos poitrines en disant : « Le voilà, le véritable temple du Seigneur ! » Templum Domini, templum Domini est !

Ah ! quel temple dédié à la majesté eucharistique que la chair arigélique de Thomas d'Aquin ! Ni la cathédrale de Cologne, qu'on allait bientôt élever ; ni celle de Paris, que l'on bâtissait ; ni la Sainte-Chapelle, qui venait d'être terminée, n'offraient au Roi du ciel une habitation comparable à cette virginale poitrine, sur laquelle la tradition a placé pour emblème l'image éblouissante du soleil. On dit que le fervent docteur entendait ordinairement une messe en action de grâces de la sienne, et qu'il y avait de pieux spectacteurs pour l'admirer dans cet exercice comme à l'autel.

Certes, si la gloire d'un temple est dans sa pureté, qui a mieux que Thomas surveillé l'éclat du sien, et jeté de plus respectueux regards sur son âme en disant : « Mon Dieu, j'ai bien aimé la beauté de votre maison, » Dilexi decorem domus tux * ? Si la gloire d'un temple est dans la magnificence de ses concerts, comme ils doivent être doux à l'oreille des anges, les cantiques de ce sanc-

^ Ps. XXV, 8.

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tuaire animé où résonnent sans cesse les hymnes de l'office du saint Sacrement ! Enfin, si la gloire d'un temple est dans la ferveur de ses prières, qui rendra les accents de celui-ci envoyant ses tendres remerciements vers le ciel ? Quand saint Jean d'Avila voyait des communiants sortir de l'église sans faire action de grâces, il ordonnait à deux clercs de prendre des flambeaux et de s'attacher aux pas de ces ingrats, pour honorer la sainte Eucharistie qui palpitait encore dans leur sein. Représentez-vous ces flambeaux auprès de Thomas venant de recevoir la visite de son Dieu et absorbé dans les ivresses de l'hospitalité qu'il donne : ne vous semble-t-il pas voir le plus bel ostensoir vivant qui puisse être exposé à nos hommages ?

Enfin, pour compléter dans votre esprit la connaissance de notre ange adorateur, transportez-vous à la visite de saint Thomas au saint Sacrement.

Piien de plus suave, le ciel à part, que ce mystère de la présence réelle, qui fait de notre monde une immense basilique dont le tabernacle n'est jamais vide, et de la visite au très saint Sacrement une entrevue de Sinaï, où les foudres et les éclairs n'empêchentplus d'approcher. Eh ! qui pourrait compter le grand nombre de ceux pour qui Jésus aux saints mystères est la seule relation intime de ce monde, et qui ne supporteraient pas le poids de la vie, s'il n'y avait pas, tous les matins, une messe durant laquelle on reçoit sa croix de la main de Dieu, à l'autel, et, tous les soirs, une visite au saint Sacrement où on la dépose un instant, on s'appuie aux murs du sanctuaire et on reprend haleine pour le lendemain ?Oui, quand le jour est fini, quand les amis se cherchent et quand les familles se réunissent, où allez-vous, vous dont le foyer est vide et à qui l'intimité est impossible ? Vous allez à l'église, vous embrassez dans le tabernacle toutes les tendresses qui vous manquent, et vous vous donnez cette consolation du prophète : a Vos autels, 6 mon Dieu, et rien que vos autels ! » Altaria tua, altaria tua !

Voilà le rendez-vous des âmes qui souffrent de l'exil ; voilà la station, la halte chérie de Thomas d'Aquin en ses laborieuses journées. Souvent, à l'exemple do saint Dominique, il passait la nuit dans l'église, et jusqu'à l'aurore, les effusions de son cœur ne

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tarissaient pas. Avant d'entrer, pour mourir, chez les Cisterciens de Fosse-Neuve, il se rend au pied du tabernacle, et, dans cette visite au Dieu de l'Eucharistie qui doit être la dernière, il a comme les pressentiments et les émotions d'un suprême adieu. Le sanctuaire était par excellence le lieu de son repos. Aussi il me semble l'entendre, jusque dans la poussière de sa tombe, remercier la ville de Toulouse de lui avoir décerné une somptueuse hospitalité au pied des autels où son cœur ne cessait pas de résider. Quand les chants eucharistiques qu'il composa retentissent ici autour de sa châsse, je me demande si ses ossements ne tressaillent pas encore. Enfin, quand je vénère cette tête qui s'inclina et ces genoux qui fléchirent si souvent devant le tabernacle, je salue le plus grand adorateur que ces voûtes aient abrité, et je crois le voir continuer, parmi nous, une visite au saint Sacrement à laquelle les siècles assistent avec respect et ne mettent point de fm.

Lorsque Thomas fut sur le point de quitter la vie, ce fut le tour du très saint Sacrement de lui faire sa visite. Le docteur expiraiit voulut la recevoir couché sur la cendre. Il la célébra en commentant le Cantique des cantiques comme expression de son reconnaissant amour ; mais bientôt interrompu par la mort dans ce dernier hommage au Dieu des autels, l'ange passa de ses adorations terrestres à la perpétuelle adoration des cieux.

Ne terminons pas sans remplir un devoir suprême envers l'Ange des deux Eucharisties et envers l'Eucharistie elle-même. A la différence des anges, qui n'ont point de corps, Thomas en habita un qui eut, pour ainsi parler, l'immatérialité des purs esprits : c'est la belle relique enviée à ce sanctuaire par toutes les villes de la catholicité, et devant laquelle nous prions en ce moment. 0 Ange de l'école ! qui êtes présent dans toute l'Église, mais au sein de cette basilique plus que partout ailleurs, communiquez aux anges des cinq Églises par lesquels nous sommes fiers d'être bénis en ces solennités, surtout à celui qui les a si heureusement ordonnées, des grâces proportionnées à la gratitude de la cité. Tous, à des degrés et selon des modes divers, sont, comme vous, anges enseignants, militants, gardiens et révélateurs : répandez votre autorité sur leur doctrine, votre onction sur leurs sollicitudes, votre

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lumière sur les vertus qui les distinguent, et qu'ils retournent au milieu de leurs troupeaux, pour jamais accompagnés des bénédictions qu'ils ont méritées en glorifiant votre tombeau, comme ils le seront de nos pieux respects et de notre amour. Et puis, Ange de l'autel ! jetez un regard sur ces prêtres qui sont aussi, comme vous, défenseurs et adorateurs de la sainte Eucharistie, et enseignez-nous le secret de la défense et le secret des adorations capables d'imposer à un siècle qui attaque tout et n'adore plus rien.

Ensuite, mes frères, n'oublions pas que nous avons à honorer, en cette fête, quelque chose de plus grand que Thomas lui-même, l'adorable Sacrement. L'histoire nous rapporte que saint Bernard, ayant perdu tous les siens par la mort, venait parfois se placer devant l'autel et disait au Dieu du tabernacle : « Maintenant vous me tiendrez lieu de mon père, vous me tiendrez lieu de ma mère, vous me tiendrez lieu de mes frères et de ma sœur, vous me serez toutes choses » : Tupater^ tu mater, tu fratres et soror, tu mihi ei'is omnia ; et il lui semblait embrasser dans la sainte Eucharistie tous ceux qui lui avaient été ravis. Quelle compensation pour la France déshéritée de tant de grandeurs, si, à l'imitation de saint Bernard, elle savait se consoler dans ces adorations perpétuelles, en disant à notre victime d'amour : Maintenant vous me tiendrez lieu de la gloire, vous me tiendrez lieu de la puissance, vous me tiendrez lieu des espérances évanouies et des amis qui s'en sont allés ; d'autres États sont devenus la patrie de la victoire, moi je demeurerai la patrie de l'Eucharistie, et vous me tiendrez lieu de tout le reste : Tu mihi eris omnia !

Soyons fidèles à cette vocation, mes frères. Tant que la France aura des églises remplies de la présence réelle de Dieu pour aller verser ses larmes, elle n'en sera pas suffoquée ; mais que deviendrions-nous le jour où le Dieu de l'Eucharistie, mécontent de nos adorations, nous dirait : Quoi ! vous ne voulez plus de moi pour vous aider à pleurer tant de bonheur que vous n'avez plus ? Rendez-moi mes calices et mes ostensoirs. On m'attend chez les protestants, on m'attend chez les infidèles, on m'attend au fond des déserts : là, il y a des néophytes qui font cinquante lieues pour embrasser ces autels que vous ne visitez pas à la porte de vos mai-

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sons. Peuple léger et sans mémoire, si je voulais vous punir, je n'aurais pas à vous lancer des coups de foudre ; il me suffirait de secouer la poussière de mes pieds. Mon Dieu ! demeurez avec nous ! car le jour baisse trop sous le ciel de notre patrie quand vous n'y êtes plus : Mane nobiscum ! Demeurez avec nous ! car, quelle que soit notre ingratitude, il y a quelque chose de plus difficile à vos enfants que de mourir pour vous : c'est de vivre sans vous. Demeurez avec nous enfin! et, pour récompense de toutes nos douleurs, comme Thomas, nous ne demandons que vous-même, vousmême à travers les énigmes d'ici-bas, vous-même dans la claire vision des cieux :

Jesu, quem velatum nunc aspicio,

Oro fiai illud quod tam sitio.

Vit te revelata cernens facie^

Visu sim heaius tux glorix ^

' Hymne de saint Thomas.

PANÉGYRIQUE

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