ET DE SON ŒUVRE
Lxtahilur déserta et invia, et exiiltahit solicudo, et florebit quasi liliuin — Gloria Libnni daia est ei, décor Canneli et Saron.
Les déserts sans chemin se réjouiront ; la solitude tressaillira d'allégresse , elle fleurira comme le lys;... elle revêtira la gloire du Liban, la beauté du Carmel et de Saron. (/s., xxxv, 1, 2.)
Messeignel'rs 1,
Si le monde entendait ce début de mon discours, il croirait que je viens célébrer les bienfaits économiques du désert monastique, féliciter la Trappe comme un modèle de ferme agricole, les trappistes d'avoir défriché des bruyères et desséché des marais, et que je vais réclamer, en faveur du couvent, l'indulgence de la société, parce qu'il est le pourvoyeur de ses marchés et la providence de ses campagnes.
Si un philanthrope m'entendait préconiser les fleurs aussi bien que les fruits, c'est-à-dire, les joies intimes en même temps que la fécondité matérielle de la solitude, il croirait que je viens louer
^ NN. SS. les archevêques de Toulouse, d'Albi, d'Auch, et Mgr levêque de Rodez.
celle-ci comme un refuge ouvert à ceux que le monde repousse, non à ceux qui repoussent le monde; partant comme un port tranquille pour les naufragés de la politique et de la spéculation, comme une infirmerie pour les invalides et les blasés de la vie de plaisir, comme une poésie pour les rêveurs, une sensualité pour les misanthropes, un foyer pour les incompris et les déclassés, en un mot, comme une sorte d'institution préventive contre les cas de suicide et de folie.
Au risque de scandaliser le monde, ce n'est point par ce côté que je veux envisager le monastère. Vu d'en bas, il n'est qu'un établissement de culture rurale, une colonie d'agriculteurs bien disciplinés ; mais vu d'en haut, du point où Dieu le regarde, il est un spectacle pour le ciel, la patrie des âmes d'élite de la terre, un organe essentiel du corps de l'Église et la sauvegarde de la société. Aussi, que d'autres vous glorifient, mes Révérends Pères, de l'abondante floraison de vos prairies et de la germination presque miraculeuse de vos moissons; je veux vous remercier aujourd'hui, surtout, de votre travail de défrichement dans les âmes, d'assainissement dans notre atmosphère morale, et de production dans ce champ de la sainteté catholique, sur lequel s'épanche, comme le cours fécondant d'un Nil spirituel, le large fleuve de vos mérites, depuis les jours de saint Pacôme et de saint Benoit.
Mais serait-il vrai que je viens faire votre panégyrique au détriment de celui de saint Bernard, et oublier le père dans l'éloge intempestif de la famille ? A Dieu ne plaise ! il ne m'est pas possiljle de séparer ce que l'histoire et votre pieuse attente confondent.
Ce n'est point par une erreur de sentiment, mes frères, que ces communautés reconnaissent pour leur patron le fondateur de Clairvaux. Seule, l'ignorance populaire regarde la Trappe comme une création originale du dix-septième siècle, n'ayant encore obtenu que la simple tolérance de l'Église, ou bien comme une réunion de monomanes lugubres occupés à creuser leur tombeau, en se disant quelquefois les uns aux autres : Frères, il faut mourir ! La Trappe a un passé bien autrement glorieux : elle date du grand légisialour monastique de l'Occideiit, saint Benoît. Elle subit une
première modification, à Gîteaux, par Robert de Molesmes ; une seconde, près de Morla^^ne, par la vigoureuse réforme de l'abbé de Rancé, de telle sorte que nous ne sommes pas ici dans une famille sans ancêtres. Rien de plus facile à composer que l'arbre généalogique des abbayes cisterciennes : Notre-Dame du Désert naquit de la filiation d'Aigucbelle, qui naquit elle-même de la filiation de Clairvaux, qui naquit de la filiation de Gîteaux ; et à ces deux noms ne voyez-vous pas surgir, au fond de la perspective, comme le héros très légitime de cette solennité, saint Bernard ?
Approchons de ce "prodige qui en opéra tant d'autres ! Incomparable religieux, de qui on a dit que jamais aucun moine n'a mieux vécu ni mieux écrit ; sympathique modèle, si populaire de son vivant, qu'on trouverait difficilement dans l'histoire un homme aussi vénéré et aimé par ses contemporains ; politique tout-puissant, unissant à un cœur d'ange les aptitudes de Richelieu et de Ximénès, et qui précipita, à l'encontre de tous les courants européens, l'Occident sur l'Orient ; thaumaturge du premier ordre, dont les œuvres passeraient pour une légende, si leur fil ne s'entrelaçait à la partie la plus solide de la trame historique ; grand personnage en même temps que grand saint, qui est l'égal de toutes les illustrations, le juge des rois, le précepteur, et j'allais dire le protecteur des Papes de son temps; enfin, orateur si acclamé, que souvent ses mains enflèrent des baisers qu'on y déposa, ses bras tombèrent sous la fatigue des bénédictions qu'on lui demandait, et que, vingt fois, sa vie fut menacée par les embrassements enthousiastes des multitudes ! Que pourrais-je vous dire qui soit à la mesure de ce chefd'œuvre de la grâce et du génie français ?
Toutefois, il est une difficulté plus grande : celle de savoir ce que je ne dois pas dire, car j'ai à partager mon éloge entre l'ouvrier et son œuvre, par conséquent à me borner, pour avoir le temps de vous exposer ces deux idées : la fécondité morale du monastère prouvée, 1° par l'action de saint Bernard sur son siècle, 2° par l'influence de ses enfants sur le nôtre. Ainsi le passé et le présent, le père et les fils paraîtront tour à tour sous les yeux de votre âme pour l'inviter au sacrifice ; et de même que, dans une autre enceinte, j'essayais naguère l'apologie de la religion par celle
d'un seul ordre religieux, j'entreprends aujourd'hui la défense du monachisme par celle d'une seule famille monastique.
Saint Bernard fut si excellemment le docteur de la dévotion à Marie, que certains historiens du jour l'ont accusé de l'avoir inventée ! 0 Notre-Dame du Désert, qui l'assistiez quand il faisait pleurer les peuples en parlant de vous, soyez auprès de moi tandis que je vais parler de lui. Je vous en prie par la prière qu'il vous adressa à Spire, et que l'Église répète depuis en l'honneur de ce grand souvenir : 0 clémente, ô pieuse, ô douce Vierge Marie * .' Ajoutons la salutation de l'ange : Ave, Maria.
1 Saint Bernard, entrant dans la cathédrale de Spire, au milieu d'un concours immense où se trouvaient l'empereur Conrad III et les seigneurs de sa suite, ajouta, par une sorte d'inspiration, ces trois invocations au chant du Salve. Depuis, la liturgie les a conservées comme faisant partie de la même prière.