‹ Mélanges oratoiresChapitre 27 sur 67 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

L'action de saint Bernard sur son siècle est le sujet d'un livre plutôt que d'une moitié de sermon. Il est, après saint Benoît, la plus haute personnification du monachisme cloîtré. Saint Thomas reste, sans doute, la première autorité doctrinale du moyen âge ; saint Bernard en représente la première influence sociale. A l'un, la royauté dans l'école ; à l'autre, la suprématie dans les mouvements de l'Europe et de l'Église. L'Ëglise, au temps de saint Thomas, traverse une phase lumineuse, au-dessus de laquelle il plane comme un soleil. L'Église, pendant le siècle de saint Bernard, est ballottée par des tempêtes où il apparaît comme un pilote, chargé par délégation européenne de commander aux passagers et à la mer. Rarement l'horizon fut aussi orageux, et jamais les orages ne furent mieux conjurés. 11 y en avait alors quatre bien distincts qui menaçaient la catholicité : la corruption des mœurs, qui s'étendait, plus ou moins, à tous les degrés de la hiérarchie ; le schisme, qui partageait les nations chrétiennes entre l'obédience d'Innocent et celle d'Anaclet ; l'hérésie, qui infestait les écoles et semait les germes lointains de la révolution albigeoise; enfin, l'islamisme, dont les flots, mal endigués en Orient, pouvaient, à tout instant, couvrir l'Occident d'un débordement de boue et de sang. La Cité de Dieu était donc attaquée sur ses quatre murailles, et voici comment le monachisme la délivra, par l'ascendant de ce thaumaturge de la sainteté et de la parole qui eut nom Bernard.

La déchéance morale était profonde quand il parut : la restauration opérée par la puissante main de Charlemagne avait fait

son temps, car c'est le sort des institutions humaines, comme des rivières, de baisser en s'éloignant de leur source : par suite, la maison de Dieu tombait en ruine.

Que fera Bernard au milieu de l'effondrement des antiques mœurs? Bernard, jeune, riche et beau, qui est encore plus dangereux pour le monde que le monde ne le serait pour lui, et qui, au lieu de devenir grand séducteur de peuples par le talent et par la vertu, court risque d'être séducteur ou séduit dans de moins nobles engagements ; Bernard rassemble trente jeunes hommes de noble condition, et il leur dit : Fuyez- du milieu de Bahylone, et que chacun sauve son âme *. Sortons vers Jésus hors des camps, allons nous courber sous l'opprobre de sa croix 2. Suivi de cette troupe vaillante, il pouvait commander dans un ordre nouveau ; mais, par un renoncement qui fut estimé son plus grand acte d'humilité, il préféra obéir. 11 connaît, à Cîteaux, un désert si effrayant qu'on n'y passe guère, et une observance si austère qu'on n'y entre plus. C'est au milieu de ces ruines fptil se jette pour les consoler, et c'est cette solitude sauvage cjuil change en jardin ^. Le jour où saint Etienne de Harding, abbé de cette réforme sans disciples, vit arriver une telle élite d'auxiliaires inespérés, l'avenir fut assuré à sa postérité. Il fallait à la Providence, pendant l'écroulement universel, un point fixe pour soulever le monde : Cîteaux le deviendra.

A peine rendu au désert, Bernard s'interpelle souvent lui-même par cette question : « Pourquoi es-tu venu ici ? » et il incarne la réforme dans sa vie, il la personnifie avant de la prêcher. Tout est miné dans le monde par la dissolution de la chair, il met la sienne en croix pour la faire servir d'expiation et d'exemple : aussi, tandis que les Israélites trouvaient à la manne des goûts divers, lui trouve aux aliments les plus divers le môme goût. Comme les idoles, il a des yeux, et il ne voit pas; des oreilles, et il n'entend pas. Ses sens sont morts avant qu'il ait cessé de vivre ; mais n'allez pas croire qu'il ne leur survive pas : il est de la race

1 Jer., ij, 6,

2 Hebr., xiri, 13.

^ Is., LI, 3.

de ces exténués puissants qui, ayant peu de corps, offrent moins de prise à la maladie et la dominent comme s'ils n'étaient que des âmes.

Eh bien ! c'est à ce spectre de la solitude, qui n'a presque plus de souffle et qui semble en vouloir au peu que lui reste, c'est à lui que Dieu montre le champ dévasté de la catholicité en lui disant : Je t'institue afin que tu arraches, que tu détruises, que tu édifies et que tu plantes ' ; et Bernard, jetant un regard courageux sur la tâche, dit à son âme : Ne retenons pas la parole dans un temps de salut : Ne retineas verhum in tempore salutis 2.

Certes, il ne la retint pas, et tous les étages, toutes les catégories des deux sociétés l'entendirent. Il porte d'abord la réforme dans l'ordre monastique ; et, depuis les Templiers, dont il est le législateur au concile de Troyes, et à qui il dicta ce beau serment : (c Quand je serais seul, je jure de ne pas fuir devant trois infidèles », jusqu'aux novices de Glairvaux, à qui il dit en les recevant : « Laissez vos corps à la porte et donnez-moi vos âmes » ; depuis les religieux fervents qu'il appelle les Chevaliers du Christ, jusqu'aux religieux fugitifs qu'il poursuit de ces tendres accents : (c 0 Robert, ô vie de ma vie, que tardes-tu à rentrer au foyer ? Je ne te demanderai pas pourquoi tu es parti, je ne souffre que de ce que tu n'es pas encore revenu ! » tout subit l'ascendant de ce réformateur, moins fort de sa force que de son amour. En peu de temps, travaillés par son influence, ceux qui étaient plantés dans la maison du Seigneur, fleurirent ^; et, le juste s' étant multiplié comme le cèdre du Liban *•, la rénovation du monachisme sortit des cent soixante monastères qu'il fonda, et des dix-huit cents abbayes qui poussèrent, après lui, comme des rejetons sur la tige de Glairvaux.

Il porte encore la réforme aux personnes du monde, et il n'est pas repoussé. Comme c'est par la femme que s'opère la séduction du mal ici-bas, c'est elle aussi qui est le principal agent de la séduction du bien. Il tâche donc d'enrôler cette influence au ser-

1 Jer., I, 10.

2 EccU., IV, 28.

3Ps. XCI, 14.

4 Ps. xci, 13.

vice de sa réforme. D'illustres pénitentes tombent à ses genoux, et les noms d'Adélaïde, duchesse de Lorraine; d'Ermengarde, comtesse de Bretagne ; d'Hombeline, sa propre sœur ; de Béatrix, de Sophie et de tant d'autres grandes dames changées en grands apôtres par sa parole, témoignent que sa parole régna dans les châteaux comme sur les places publiques et dans les couvents.

Il offrit la réforme au sacerdoce, qui l'accepta. Alors, les grands dignitaires de l'Église n'avaient ni la haute piété ni la haute tenue de ceux d'aujourd'hui. Maintenant, c'est l'épiscopat qui conserve les mœurs cléricales ; alors, c'était l'épiscopat qui donnait l'exemple de la simonie et d'un luxe effréné. A cette vue, Bernard, qui disait naguère aux femmes du monde : « Qu'est-ce qu'une beauté que vous devez aux fourrures des bêtes et au travail des vers? » se retourne vers les prélats en s'écriant : « Vos chevaux marchent brillants de pierreries, et nous allons nu-pieds ! Pontifes, dites-moi donc ce que fait l'or, je ne dis pas dans vos vases sacrés, mais sur les harnais de vos montures ? » Et, à ces mâles accents, l'archevêque de Sens, l'évêque de Paris, Suger, abbé de Saint-Denis, changent leur vie. Et, vainement, la vérité qui blesse l'œil malade, comme fait la lumière trop vive, excite des murmures contre cet intraitable censeur : les évêques reconnaissent humblement pour juge celui qui refusa souvent d'être leur égal, et le sacerdoce fut régénéré.

Bernard présente la réforme aux rois, et il en est écouté. Gomment ne le serait-il pas ? Il est avec eux sur le pied de la familiarité. Henri, fils du roi de France, lui demande un asile à Clairvaux, et il l'emploie à la cuisine. Amédée, parent de l'empereur d'Allemagne, se fait moine sous sa direction. Pierre, fils du roi de Portugal, échange une couronne, entre ses mains, contre la tonsure cistercienne. Enfin, Gumard, roi de Sardaigne, trouvant le ciel encore plus beau que son île, dit l'historien de sa vie, préfère aux grandeurs du trône le bonheur du vœu d'obéissance dans la famille de Bernard. Après cela, étonnez-vous que Louis VI et Louis VII de France, Lothaire et Conrad de Germanie, Roger de Sicile, en un mot, tous les ministres et potentats de l'époque aient compté avec l'influence de notre saint ! En ce temps-là l'arbitre des évéments du monde habitait la solitude : llahilahit in solitudine judi-

cium * ; et cette puissance, irrésistibe par ses miracles, quand elle ne Tétait point par ses paroles, devait avoir les monarques euxmêmes pour sujets.

Enfin, il porte ses projets de réforme jusqu'aux pieds de la Papauté, et la Papauté les accueille avec respect. Au mois de février 1145, on entend dire, dans Rome étonnée, qu'un religieux qui n'appartient ni au corps épiscopal ni au collège des cardinaux, a été élevé sur la chaire de saint Pierre, et nommé Eugène III : c'est Bernard de Pise, disciple de notre saint, et envoyé par lui, cinq ans auparavant, comme abbé de Saint-Anastase, aux Trois- Fontaines. C'est un moine timide et simple, qui avait pour fonctions, à Glairvaux, de soigner le chauffoir, dit l'annaliste, et de faire du feu aux religieux transis de froid après matines. A cette nouvelle, le saint s'écria avec un ravissement humble et tendre : (c Voilà que Bernard se nomme Eugène, et que mon fils devient mon père ! » Il composa, pour le gouvernement de ce fils qui allait gouverner le monde, les livres de la Considération, qu'il lui offrit à genoux ; il le conjura d'écarter de lui l'appareil du successeur de Constantin, pour ne montrer que le successeur de saint Pierre ; et, pendant huit ans, toutes les grandes inspirations qui descendirent du Saint-Siège sur la catholicité, avaient d'abord monté du désert de Glairvaux vers le Saint-Siège, en passant par la grande àme de saint Bernard.

C'est ainsi que, du faîte à la base, tout l'édifice de l'Église fut restauré ; c'est ainsi que les taches et les rides de l'Épouse du Christ furent effacées. 0 vous qui assistez, parfois, à certaines crises du catholicisme semblables à une agonie, n'oubliez pas que le catholicisme, dans l'histoire, comme Jésus en son tombeau, porte avec soi le pouvoir de se ressusciter quand il lui plaît. Et vous qui vous troublez en le voyant abandonné par les ministres et les rois, n'oubliez pas qu'un nouveau Bernard fera plus que tous les ministres et rois pour la restauration de nos ruines, car la multiplication spirituelle ne procède point selon les lois naturelles ; et tandis que la paternité ordinaire n'engendre que dans des périodes et des proportions invariables, la paternité d'un saint, unie à la

' Is., xxxii, 16.

maternité inépuisable de l'Église, peut enfanter des siècles de merveilles chrétiennes par une seule vie d'héroïsme chrétien.

Le schisme est une plus grande épreuve pour l'Église que la déchéance morale, surtout quand il est une erreur de personnes plutôt que de doctrine, c'est-à-dire, quand il y a deux Papes, dont le véritable n'est pas connu, quand le monde catholique est partagé en plusieurs camps, quand on compte des saints de part et d'autre, et quand, au milieu de cette nuit, la boussole qui est à Rome ne marque plus. Voilà un nuage qui enveloppait la catholicité au temps de Bernard, et qu'il dissipa.

Innocent II et Anaclet II ont été élus par deux assemblées de cardinaux différentes. I^ premier s'est réfugié en France, le second est resté en possession de Rome : où est le vicaire légitime de Jésus- Christ? Les évêques, les rois, les peuples, sont en suspens. 11 faut un grand voyant pour mettre un terme à ces perplexités de la conscience universelle ; quel sera l'oracle de l'Éghse ? Elle s'en remet à l'arbitrage de saint Bernard. Os prudentis quxritur in Ecoles ia *.

Voyez-vous errer, de monastère en monastère, sans cour ni capitale, ce Pontife contesté qui a pris le titre d'Innocent II? Certes, tous les avantages extérieurs étaient en faveur de Pierre de Léon, trônant à Rome, plutôt que d'un pape proscrit et délaissé. Néanmoins, Bernard a reconnu le vrai Pape sous le deuil de cette infortune, et il le manifeste d'abord aux évêques. Convoqué au concile d'Étampes par le roi et par le vœu universel, il est interrogé le premier ; et sa réponse est si lumineuse, qu'elle termine le concile comme elle l'a commencé, si bien que lorsqu'il conclut par ces mots : « Innocent II est le chef véritable de l'Église », l'assemblée entière se leva, confirmant par acclamation le vote d'un simple moine tout confus de son succès : magnifique renouvellement du triomphe de Daniel dans la réunion des vieillards !

Le premier à confesser le vrai Pape, il le manifeste encore aux souverains. Suivez-le de France en Angleterre et en Germanie : diplomate et théologien de la cause sacrée, négociateur et docteur,

1 Eccli., XXI, 20.

PANF.GVnJQl'F. DE SAINT BERNARD ET DE SON OEUVRE 235

il va porter la vérité, sur le droit et sur les personnes en question, dans les cours de l'Occident ; et Dieu met si bien le cœur des princes dans sa main, que, bientôt, ce mangeur de racines et de choux, comme l'appelaient quelques délicats de l'époque, avait rallié une puissante clientèle de rois au parti d'Innocent, préservant ainsi du schisme les nations avec ces rois.

Poursuivant sa mission d'évangéliste du vrai Pape> il le manifeste aux multitudes. Quel est ce moribond ambulant que l'on vient recevoir en procession à la porte des villes ; qui réconcilie, chemin faisant, les républiques et les dynasties ennemies, et dont l'influence persuasive se répand comme une inondation au-devant de lui ? Scientia sapientis tanquam inundatio ahundabit * . C'est Bernard traversant les provinces italiennes dévouées à l'antipape, et contribuant, par ses marches triomphales, plus que les armées de Lothaire, à restituer Rome à son véritable maître, Innocent II ; c'est l'abbé de Clair vaux, qui vient frapper de sa crosse de bois aux portes de la Ville éternelle, en disant : Ouvrez-vous, je vous amène votre roi ! et devant qui ces portes s'ouvrent avec respect.

Enfin, il achève sa mission de révélateur du vrai Pape en le manifestant à l'antipape lui-môme.

Sans doute, l'ambitieux Anaclet mourut dans son péché ; mais Victor, son successeur, ne peut tenir à la lutte contre un adversaire tel que Bernard, et vient, avec ses principaux cardinaux, implorer son absolution. Certes, le jour où notre saint rentra à Clairvaux, ayant reçu l'abjuration de l'Europe schismatique, il avait bien des motifs de se complaire dans ce grand ouvrage, car jamais la puissance de la persuasion ne vainquit de plus insurmontables obstacles. Qu'est-ce que l'action populaire de Bossuet et de Lacordaire, enfants de la même Bourgogne, en comparaison des effets obtenus par ce prodigieux agitateur ?

Ces effets passeraient pour une mythologie hagiographique, s'ils n'avaient la certitude de l'histoire la plus inattaquable. Qui le croirait? La Papauté elle-même, reconnaissante de l'appui qu'elle reçoit de Clairvaux, s'y rend en visite : là, Bernard a l'honneur de posséder pour hôtes et pour convives Innocent 11 et Eugène III ; et,

1 Eccli., XXI, 16.

durant ces réceptions plus que royales, c'est à peine s'il fait ajouter aux végétaux, sur la table du Pape, un poisson, plutôt pour être vu que pour être mangé, selon la naïve remarque d'un historien. Est-il possible à un homme d'avoir de plus illustres aUiances ? Quelle gloire, celle d'un cénobite qui compte pour ses amis et ses obligés les successeurs de saint Pierre ! Et cependant, il y a dans Bernard quelque chose de plus extraordinaire que cette influence inouïe : c'est l'humble disposition de son âme qui lui fait crier vers le ciel, au mUieu de pareils succès : « Mon Dieu! ayez pitié de la fourmi que vous avez attelée à un si grand char ! »

L'hérésie ne trouble pas seulement les rapports hiérarchiques dans l'Église, elle en altère le symbole ; elle ne brise pas seulement l'unité de gouvernement, elle attente aux croyances : le siècle de saint Bernard fut un des plus mouvementés par ces écarts de la pensée. De toutes parts s'élevaient des hommes qui rêvaient des perversités, entraînant des disciples après eux : Exurgent viri loquentes perversa, ut abducant discipulos post se'^. Une femme avait trouvé dans l'Apocalypse la date précise de la fin du monde, et elle faisait école. Nul ne peut dire à quel degré aurait monté cette invasion de sophistique et d'insanité, si Dieu n'avait suscité un moine, qui n'eut pour maître, nous assure-t-il lui-même, que les hêtres et les chênes des forêts, et qu'une sorte d'inspiration fit docteur pour les besoins actuels.

Le premier fléau de la foi était alors Abélard : esprit brillant, mais faux ; cœur tendre, mais gâté ; maître dangereux, par suite, en qui le roman perpétuel des idées répondait au roman scandaleux de ses mœurs. Sa principale erreur consistait à professer que la foi n'est en nous qu'une opinion provisoire, et une conjecture préalable, qui n'a sa réalité achevée que lorsque nous l'avons soumise à la démonstration de notre raison. C'était donc le libre examen de Descartes imposé à tous, et appliqué même aux vérités révélées. Cependant, la vogue de ces nouveautés malsaines passionnait tellement les esprits, qu'Abélard traînait après lui une multitude innombrable de tous les pays, et que, partout où il transportait son

^ Act., XX, 30.

école, il n'y avait ni assez de maisons pour loger, ni assez de provisions pour nourrir les disciples. Aussi, quand on apprit que lui et Bernard étaient cités devant le concile de Sens, l'un pour avoir à se justifier, l'autre pour soutenir l'accusation, le souvenir de David et de Goliath vint à tous les esprits, et Bernard lui-même s'écria : « Je ne suis qu'un enfant, je refuse de paraître. »

Sublime timidité du génie qui s'ignore, et de la sainteté qui ne croit pas en soi, même après avoir fait des miracles! Mais Bernard, qui avait dénoncé l'hérésie, est mis en demeure de la confondre. Il se rend donc par obéissance dans l'illustre assemblée ; et voilà qu'Abélard, l'homme le plus disert de son siècle, balbutie en sa présence ; et lui-même, au contraire, saisi de soudaines illuminations, fond sur la doctrine d'Abélard, comme le marteau qui brise une pierre : Quasi maliens conterens petram ^. Sur sa motion, la condamnation est prononcée à l'unanimité, et Innocent II, en confirmation du jugement, inflige au coupable la peine d'un éternel silence. C'est ainsi que, devançant de huit siècles les Pères du concile du Vatican, saint Bernard fournissait les notes de leurs décrets contre le rationalisme, apologiste par anticipation, pour l'utilité de notre temps autant que du sien.

De même qu'Abélard personnifiait le rationalisme, Arnaud de Brescia était le représentant du libéralisme au moyen âge. Entendez-le, ce comédien de réforme sociale, qui en inspira tant d'autres :

Il faut que l'Église revienne aux catacombes, c'est-à-dire que l'arbre rentre dans son germe. Malheur au spirituel, s'il ne rejette pas son alliance avec le temporel, et aux Papes souverains de Rome, s'ils ne cèdent pas leur trône à la république romaine ! Crédule à cette éloquence de forum, la populace remplace le gouvernement pontifical par une parodie de sénat, les cardinaux par des tribuns, l'autorité qui est le pivot de l'ordre européen par l'émeute en permanence, et plusieurs Papes meurent dans la résistance aux dignes précurseurs de l'italianisme actuel. Combien de temps dura le triomphe de cette bouffonnerie tragique? Jusqu'à ce que le bon sens public, réveillé par la parole de Bernard, précipita du Capitole ces ridicules descendants des Gracques. Com-

1 Jer., XXIII, 29.

bien durera, de nos jours, la répétition du même sacrilège ? Jusqu'à ce que le souffle d'un nouveau Bernard rende un peu de foi et d'honneur à la diplomatie européenne, et vienne balayer du sol romain la postérité d'Arnaud de Brescia. 0 Père, donnez-vous bientôt ce successeur digne de continuer votre ouvrage, et l'Église TOUS bénira : Sapienliam ejus enarrabunl gentes, et laudem ejus enuntiahit Ecclesia *.

Abélard, c'est l'erreur philosophique ; Arnaud de Brescia, c'est l'erreur politique ; Pierre de Bruis, c'est l'erreur théologique du douzième siècle. Toutefois, y avait-il quelque chose de théologique dans une doctrine qui renfermait en germe toutes les négations des vaudois et des protestants, et dont la seule expression publique et claire était la haine forcenée contre les temples, la messe, les prêtres et la Papauté ? Et c'est noire pays qui était le théâtre de cette honteuse épidémie ! et ce fut là l'occasion de la célèbre visite de saint Bernard à nos aïeux ! Certes, la terre pieuse que nous foulons, ne pouvait lui être rebelle : aussi, arrivé dans Albi, il ne se déconcerte pas en apprenant que le légat du Saint- Siège qui le précède a été bafoué, et n'a eu que trente personnes à sa messe : lui, réunit la ville entière à la sienne, et, quand il a fini son discours, tout l'auditoire fait abjuration à main levée. Rendu à Toulouse, peu importe que les sectaires lui opposent résistance : il en triomphera par la parole, et mieux encore par les prodiges. C'est chez nous qu'il guérit, parmi les chanoines réguliers, un paralytique désespéré ; c'est chez nous qu'il eut ses mains blessées par les baisers, et ses bras meurtris par les étreintes de la reconnaissance publique. Aussi, il s'établit entre lui et nos pères un commerce de lettres et de puissantes sympathies. Jamais la tradition de notre pays n'a oublié ni les lieux où il parla, ni la trace de ses pas ; et, quelle que soit notre gratitude d'avoir reçu deux colonies de votre famille dans notre diocèse, ô saint patriarche ! j'ose dire que ce bienfait lui était dû, en récompense du souvenir et de l'amour fidèles qu'il vous garda plus de sept cents ans.

Maintenant, comment ce moine, qui a fait tant de voyages, a-t-il

1 Eccli., XXXIX, 14.

pu écrire tant de livres ? comment un docteur qui avait si peu de santé, a-t-il acquis tant d'érudition ? comment ce saint, qui était tout à la parole de Dieu et à la prière, a-t-il eu le loisir de devenir Père de l'Église ? C'est que le génie des Pères vient moins de leur commerce avec les autres génies que de leur intimité avec Dieu ; c'est que leur génie, surtout, est moins dans leurs pensées que dans leur amour. Telle est la genèse de celui de Bernard. Docteur de la sainte dilection, il enseigne que celui qui aime le plus purement est celui qui connaît le plus parfaitement. Son style, c'est l'Écriture elle-même appropriée au sujet qu'il traite ; son talent, c'est son âme jetée dans un courant d'idées qui exhalent la chaleur et rappellent l'abondance de l'Orient : on dirait, au mouvement et au nombre de son élocution, un Père grec écrivant en latin. Heureux enfants de ce désert, si les orgueilleux du monde vous accusent de savoir peu de chose, parce que vous ne savez que Jésus crucifié, répondez-leur : Il est vrai que nous défrichons pendant que les autres font des livres et des révolutions ; mais, si nous n'avons produit aucun des grands criminels de la presse contemporaine, le dernier Père de l'Église est sorti de nos rangs.

11 y a pire que l'immoralité, le schisme et l'hérésie dans l'ordre des états sociaux néfastes à l'Église : c'est l'infidélité. C'était alors le péril de l'Europe chrétienne, partant un des champs de bataille qui appelaient l'intervention de Bernard.

Il est un lieu célèbre entre tous et le plus vénérable de la terre : c'est la place où fut, selon la tradition, le tombeau d'Adam, et, selon l'histoire, le tombeau du Christ. De ce sommet bienfaisant sont descendus la lumière, l'amour, les vertus et l'espérance qui sauvent le monde. Les simples chrétiens ont toujours eu besoin de le voir avant de mourir, les peuples chrétiens de le posséder, et l'ambition de cette possession fut la plus forte et la plus grande passion du moyen âge. Terre sainte ! métropole des patriarches, mère des apôtres et des prophètes, berceau de la foi, patrie de Dieu et des âmes attachées à ses pas, je te salue avec les sentiments et les paroles de Bernard. Ah ! je ne suis pas étonné que tes infortunes aient fait battre son cœur, et que l'Occident se soit armé huit fois pour ta délivrance : la nouvelle alliance, comme l'ancienne,

vit dans cet impérissable sentiment à ton égard : Que ma droite se dessèche si jamais je f oublie y â Jérusalem * /

A cette époque, Édesse avait été reprise par les musulmans sur les premiers croisés ; la royauté chétienne fondée pour la garde du saint Sépulcre était menacée : il fallait, au moyen d'une nouvelle croisade, pourvoir à sa défense. Mais comment s'opérera une expédition dont presque personne ne veut en Europe ? Prévoyance inutile ! le pape Eugène la veut, Bernard la veut : bientôt tout le monde la voudra !

Quand Bernard se présenta pour la prêcher, il avait l'air d'un fantôme plutôt que d'un homme vivant. Chacun de ses souffles semblait être le dernier tant il était pénible ! mais plus son corps était infirme, plus son action était puissante : Cu77i infirmor, tune potens sum 2. A peine a-t-il ouvert la bouche dans l'assemblée de Vézelay, que les grands seigneurs du royaume, le roi en tête, lui répondent : Dieu le veut ! et il est obligé de déchirer son manteau pour donner la croix à tous ceux qui la demandent.

Le prodige de ses ovations et de ses victoires sur les cœurs recommence au delà du Rhin. Là, on envoie une quenouille et des fuseaux aux rares obstinés que sa parole n'entraîne pas. Les mères éloignent de lui leurs enfants, pour les dérober à la fascination de ses discours. Les provinces entières se portent sur ses pas pour lui faire des cortèges, dont on se souvient aussi longtemps que du passage des grands conquérants. Ses compagnons de voyage ne suffisent plus à rédiger le journal de ses miracles. Une fois, il est tellement pressé par l'amour de la foule, qu'il serait étouffé si l'empereur Conard ne le couvrait de son manteau, et ne l'enlevait dans ses bras vigoureux pour le cacher dans une chapelle. Enfin, dans moins d'un an, la voix de Bernard expirant jette plus de cent cinquante mille hommes dans la vallée du Danube, sur la route de Jérusalem ; et si, malgré leurs prières, sa modestie refusa de leur commander dans la bataille, elle n'a pu cacher à la postérité que lui seul fut le promoteur, l'organisateur et l'âme de leur départ.

1 Ps. cxxxvi, 5.

2 II Cor., XII, 10.

Mais qu'ai-je dit ? Oublions-le pour sa gloire, car cette croisade aboutit à un immense désastre, et bientôt la responsabilité en retomba sur sa tête avec une impopularité indescriptible. Alors, les multitudes qui l'acclamaient naguère, le traitent de faux prophète et l'accusent d'avoir attiré le peuple hors de l'Egypte pour le faire mourir au désert. Les politiques, les veuves, les orphelins, se tournent vers Clairvaux en disant : Pourquoi désoler nos foyers au cri de : Dieu le veut! et opérer des miracles pour le prouver? Le roi, qui prit la croix avec plus de cent mille hommes de guerre, revient avec cent chevaliers ; nos pères, nos époux et nos fils ont succombé pour rien, et l'avenir suivra le chemin qu'ils ont parcouru à la trace de leurs ossements amoncelés. En partant, ils faisaient trembler le sol, au loin, sous le bruit de leurs pas ; et maintenant les voilà couchés dans le silence d'une vaste tombe ! Donc, Dieu ne le voulait pas !

Et, sous le poids de cette improbation écrasante, Bernard savoure l'humiliation. 11 s'applaudit, après avoir été l'idole de son siècle, d'en être l'homme le plus maudit ; et, à genoux devant son crucifix, il imite la patience de Job se taisant, sept jours et sept nuits, avant de répondre aux reproches de ses amis.

Mais, quand l'heure est venue, il se redresse avec toute l'énergie de sa foi en face de cette émeute de récriminations, et, Dieu étant accusé dans son ministère, il répond aux accusateurs : Les peuples chrétiens se divisaient chez eux ; je les ai réconciliés autour du tombeau de leur Christ. Le schisme et l'hérésie avaient déposé une couche de corruption sur notre sol; en jetant une grande partie de cette contagion morale au dehors, j'ai purifié l'atmosphère et écume la société. Sans doute, je ne vous ai pas donné l'Orient ; mais j'ai fait l'union catholique en Occident. Sans doute, les Sarrasins ne sont pas vaincus ; mais ils savent qu'il y a ici des nations entières prêtes à se laisser exterminer plutôt que de leur livrer le passage. Après cela, ne m'objectez pas les enfants d'Israël, car c'est bien par la volonté du ciel qu'ils sortirent d'Egypte, c'est par leur faute qu'ils périrent au désert : ainsi c'est par ordre d'en haut que la croisade commença, c'est par les crimes des croisés qu'ehe échoua. Donc, Dieu la voulait !

Et, sous les coups de massue de cette logique de saint, Topposi-

tion se tut, la réaction s'opéra, Bernard continua de maîtriser à son gré la nature et les volontés de ses contemporains ; et jamais aucun homme, sans le secours de la force et de l'autorité, par la seule puissance de son âme, ne remua le monde au même degré que lui.

Mon Dieu ! quand on compte ce que peut un saint pour votre gloire et pour le salut du monde, comme on estime perdu le temps passé à autre chose qu'à le devenir ! Cependant, ce n'est là que l'action de Bernard sur son siècle. Passons à son œuvre dans le nôtre. La Trappe et Clairvaux étant la même chose sous deux noms différents, nous changeons de point de vue sans changer de terrain.

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