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DEUXIÈME PARTIE

En général, les grands hommes du siècle ont des enfants médiocres, ou n'en ont pas. C'est la conséquence d'une loi magnifiquement formulée par ce proverbe arabe : « Le feu n'engendre que les cendres. » Mais les fondateurs monastiques ont ordinairement une postérité nombreuse, parce que, si le feu du génie dévore, celui de la charité est fécond. Saint Benoît, à lui seul, a produit trente-sept mille abbayes, vingt-quatre papes, deux cents cardinaux, et près de huit mille évêques. Eh bien ! saint Bernard compte parmi ces chefs de race miraculeux, en qui se vérifient les promesses divines : Pro patribus fuis nati sunt tihi filii *. Ecjredere de cocjuaiione tua, faciamquc te in gentem magnam ^. Il y a, néanmoins, quelque chose de plus admirable que la multiplication de ses fils : c'est leur influence. On se demande parfois à quoi servent les moines ; a on leur interdit de rien faire, » a écrit Montalembert, « puis on dit qu'ils ne font rien. » Voici l'œuvre sociale du monachisme bernardin dans le siècle présent ; trois abaissements, qui en engendrent beaucoup d'autres, le caractérisent : chez les incroyants, le matérialisme des doctrines ; chez les croyants, les égoïsmes de leur sentiment religieux ; chez les uns et les autres, le sensualisme des habitudes sociales. Saint Bernard, en sa postérité, forme une réaction puissante contre ces fléaux du monde actuel.

Aujourd'hui, il ne reste plus assez de foi pour que les erreurs

^ Ps. XLir, 17, 2 Gen. XII, 1, 2.

soient des hérésies, car celles-ci supposent la révélation : aussi, toutes les négations sont radicales, et, à la tête de ces blasphèmes sans mesure, marche le matérialisme, qui est la suppression théorique de l'àme. Le Trappiste est la vivante réfutation de cette monstruosité doctrinale.

Si le matérialisme, en effet, est la négation du principe spirituel en nous, la vie du Trappiste en est l'affirmation vigoureuse, puisqu'elle est le moyen héroïque de le faire prévaloir. Eh ! pourquoi tant de pénitences, sinon pour conserver à l'âme la suprématie qui lui appartient sur le corps ? Regardez cet abbé de Rancé passant comme une ombre chancelante au désert, sous le poids des souvenirs de sa jeunesse : il est un noble confesseur de la vérité de l'àme, car rien ne la prouve mieux que le remords. Si intelligents que soient les animaux, jamais le regret du sang versé ou d'une injustice commise ne les empêcha de dormir. Entendez saint Bernard demandant pardon à son corps des rudes traitements qu'il lui infligea : il est une vivante démonstration de l'âme, car jamais animal chercha-t-il à prendre contre sa chair de telles revanches ou de telles précautions? Non, non : pour haïr son corps, il faut être un esprit, la matière ne pouvant se haïr elle même. En présence d'un philosophe sybarite qui nie son âme et s'abîme tout entier dans les sens, je comprends qu'on ne voie qu'un singe perfectionné ; mais, à la vue du Trappiste qui pleure sur lui-même et qui crucifie sa chair pour en rester le maître, je reconnais un ange déchu qui travaille à remonter !

Et où sont-ils ceux qui osent reprocher au monastère d'être l'école du suicide par consomption? Étranges censeurs, qui accusent à la fois les moines de se porter trop bien et de vivre trop peu de temps, qui disent à la vue des ordres contemplatifs : Il n'est pas permis de ménager ainsi sa santé ; à la vue des ordres pénitents : Il n'est pas permis de la détruire. Ah ! ce qu'il y a de plus homicide, en France, ce n'est point la pénitence, c'est le plaisir ; ce n'est pas le couvent, ce sont les établissements sans nombre de dépravation publique ; en un mot, ce n'est pas le régime de Cîteaux, ce sont les excès de table, de débauche, de mollesse, qui altèrent le tempérament national. Mais je réponds plus directement : Le vrai suicide n'est pas dans l'amoindrissement de

notre corps ; il est dans la négation de notre àme, parce qu'il y a là l'embrassement perpétuel du néant. Donc, le matérialiste qui s'est écrié : Je mourrai, et qui a tressailli d'allégresse, comme parle l'Écriture, voilà l'homme qui se tue à jamais! Celui qui attenta à ses jours éternels et qui se creusa dans l'avenir un tombeau sans espoir, le voilà le vrai suicidé de notre civilisation impie! Mais le Trappiste qui diminue en soi la prépondérance du corps pour accroître celle de l'a me, vit surabondamment au lieu de mourir. D'autant que, citoyen d'une autre patrie, il peut sacrifier des jours dans celle-ci, sans mutiler son existence : car, si la mort du matérialiste est l'entrée dans le néant, celle du Trappiste est la prise de possession de l'immortalité.

Et ce n'est pas seulement le dogme de l'àme, c'est l'Évangile le plus complet, le spiritualisme le plus vaillant, qui est envoyé comme une prédication sociale à la terre par les exemples de ce désert. A notre époque, on croit encore jusqu'à éviter le mal, par crainte des responsabilités futures; le Trappiste croit jusqu'à faire entièrement le sacrifice de ce monde à l'espérance de l'autre. Ne me parlez pas de ce qui manque à sa culture d'esprit : il porte dans sa vie le correctif de nos déviations intellectuelles. L'abus de nos études, c'est l'analyse exclusive de la nature ; lui est, par ses pensées et par ses affections, un habitant des régions surnaturelles. Le savant de nos jours fouille le sol pour en tirer des arguments contre la foi ; le Trappiste le féconde, et lui fait rendre témoignage en faveur de la Providence. L'œil du savant qui ne croit pas à l'àme, s'arrête aux étoiles ; l'œil du Trappiste, en ses nuits d'oraison, pénètre bien au delà. Qui pourrait raconter ce qui monta vers Dieu, pendant tant de siècles, du fond de ces solitudes sacrées? Le récit de ce que ces moines, silencieux pour la terre, ont dit au ciel, serait un livre incomparable. Les Annales de Cîteaux ont retracé les œuvres de la famille cistercienne ; mais sa conversation avec les sphères supérieures, quel annaliste l'écrira ? 0 sublime histoire de la prière, qui ne fûtes éditée que dans l'éternité, en des archives tenues par les anges ! saintes pages qui ne vous effacez jamais de la mémoire de Dieu, trésor d'amour et de larmes qui composez le plus bel ouvrage sorti de l'àme humaine, vous êtes bien la preuve qu'elle existe : car comment la matière aurait-elle

produit vos grandeurs, qu'elle ne contient pas ? et, d'auti^ part, comment seraient-ils inutiles, mes frères, ces cultivateurs de deux mondes à la fois, qui par leur travail ensemencent la terre, et par leurs prières font germer l'abondance dans les cieux ?

Bernard, en sa postérité, confond aussi l'égoïsme de notre religion. Notre premier égoïsme de ce genre consiste à vouloir convertir en plaisirs nos devoirs les plus austères. Pour nous, la piété n'est pas le sacrifice, mais un céleste dictame, un bienfaisant narcotique contre les insomnies de la douleur, et nous apprécions les vertus d'après leur rapport avec notre utilité personnelle, non avec la gloire divine. Aussi ce que les hommes de ce temps oublient le plus aisément, ce sont les péchés qu'ils ont commis. David, qui avait été pardonné par message prophétique, après un demi-siècle d'expiation, voyait son iniquité toujours dressée contre lui *■ ; aujourd'hui nos fautes nous laissent moins de remords que de regrets, plus de déception que de vrai repentir, et, si nous pratiquons le pénitence, par des mitigations habiles nous la réduisons à une sorte d'épicuréïsme de tempérance, dans lequel il y a langueur de la foi, abus de l'espérance et absence complète d'amour.

0 vénérables patriarches de la vie monastique, qui portâtes quelquefois ici la robe blanche de votre baptême ! vous surtout, angélique Bernard, qui vîntes y ensevelir, à vingt-deux ans, une jeunesse immaculée ! apparaissez quelquefois à ce monde qui met la miséricorde divine de connivence avec ses faiblesses, et apprenez-lui comment souffrent et réparent les martyrs de la vraie charité !

Ah ! mes frères, je ne veux pas outrer l'Évangile pour le bizarre plaisir de vous effrayer : je suis l'apôtre do la confiance, et plus je connais Dieu et les hommes, plus je me connais moi-même, moins je suis décidé à me départir de cette mission. Toutefois, si je n'aime point la pénitence qui tremble, j'aime celle qui aime; or, l'amour a beau recevoir des pardons, lui ne se pardonne pas. Allez, un jour, à la Sainte-Baume: l'aspect de cette grotte sauvage,

1 Ps. L. 5.

de cette foret attristée, de ce désert qui semble pleurer encore avec Magdeleine, tout yous dira que la femme qui a le plus aimé, après Marie, est celle qui a le mieux expié. De même, venez quelquefois visiter cette vallée, et vous verrez que l'amour vrai ne se prélasse point dans la sensualité et ne se balance point dans des rêves stériles : car, tantôt armé du hoyau, tantôt attaché à la charrue, tantôt courbé sous de lourds fardeaux, il passera devant vos égoïsmes confondus, en leur disant : Enivrez-vous des parfums de votre foi, sans en remplir les préceptes ; moi, je me suis voué ici à la faim, à la soif et au travail des mains jusqu'à la mort : Esurimus, et sitimus, et nudi sumus, opérantes manihus noslris *.

Aussi bien l'égoïsme a-t-il de meilleures délectations à goûter dans la Religion que celles de la mortification? Tout homme qui, à peine remis de ses ivresses coupables, peut recouvrer le respect pour soi-même dans la douleur volontaire, est-il excusable de se refuser cette paix ? Dieu ne se monlre-t-il pas bienfaisant pour le remords en lui offrant le soulagement de la pénitence, comme pour le chagrin en lui accordant la satisfaction des larmes ? Terres privilégiées des monastères qui portâtes souvent des noms heureux! asiles renommés de la Paix-Dieu, du Bon-Port, du Pré-Bénit, du Bon-Fiepos, de la Val-Benoîte ^ et de tant d'autres retraites habitées par la joie intérieure, témoignez que si ailleurs les journées sont plus variées, nulle part les nuits ne sont plus douces qu'ici ; car ceux qui furent répandus, dès le matin, comme une bénédiction autour des collines, le soir dorment tranquilles au fond de leur désert : Qui habitant in deserto , securi dormient, etponameos in circuitu collis bendictionem ^.

Le second égoïsme de notre sentnnent religieux, c'est qu'il ne s'occupe de satisfaire que pour nous, tandis que le Trappiste se fait caution pour tous. La piété, dans le monde, cherche le ciel d'après cette règle : Chacun pour soi; la Trappe, au contraire, est une société générale d'assurances spirituelles, qui couvre tout un pays de son patronage et l'emnchit de ses bénéfices. Le Seigneur,

Il Cor., iT, 11, 12.

2 Noms historiques de certaines abbayes cisterciennes.

^Ezech., XXXIV, 26.

près de frapper la terre de sa verge de fer, s'est écrié : Je cherche un homme qui s'établisse comme une haie entre eux et moi *; et le Trappiste s'est avancé au-devant de cette justice miséricordieuse pour la tléchir.

0 vous qui appartenez à un siècle et à une patrie si malades, vous demandez pourquoi, en France, un ordre réparateur? Parce que vous avez des maris qui ne croient pas, des fds qui ne se respectent pas, des parents et des amis qui lassent la justice d'en haut ! parce que vos propres péchés se sont élevés comme une marée immense qui rompt les digues, et parce que vous mourrez insolvables à l'égard de Dieu, s'il ne fait passer, sur la foi de ces répondants vénérables, les créances de sa justice au compte de son amour! enfin, parce que notre société est submergée par sa corruption, et parce que les crimes des nations attirent tellement la foudre suspendue au bras de Jésus, qu'il faut une intercession puissante pour le retenir! D'où il suit que le monastère n'est pas une oasis pour des pèlerins fatigués : c'est un calvaire du haut duquel le salut descend sur les populations voisines ; c'est le paratonnerre moral d'une contrée : plus on s'en approche par le cœur, mieux on est protégé par sa vertu.

Aussi nos ancêtres du moyen âge portaient leurs offrandes dans ces sanctuaires expiatoires, en disant avec un célèbre comte de Poitou : «Je fais ce don parce que je me souviens de mes péchés et parce que je veux que Dieu les oublie. » A leur exemple, soyez propices aux couvents : ce sera pour vous une bonne œuvre et une bonne affaire ; et si le monde vous demande compte de ces sympathies, donnez-lui-en la même raison que vos aïeux : Parce que je croisa la solidarité entre les bons et les méchants, et parce que je ne me crois pas assez bon pour me passer des mérites de ceux qui le sont davantage.

On a beaucoup parlé des distributions journalières et des hospices des ordres monastiques ; et la philosophie économiste a loué ces derniers comme aumôniers et infirmiers des classes indigentes dans le passé. Comment ne pas reconnaître, en effet, qu'ils ont paternollement administré la fortune publique durant la

1 Ezech., XXII, 30.

minorité des peuples, qu'ils en dépensaient noblement l'usufruit en stabilisant le capital, et que tous nos essais socialistes d'association ne sont qu'un plagiat altéré des constitutions du Mont-Gassin et de Cîteaux? Aussi je ne suis pas surpris qu'un protestant ait écrit : ce Je ne rencontre jamais un monastère sans tomber à genoux pour en baiser le seuil. »

Cependant, la principale aumône que le monastère fait au monde, c'est sa prière. Saint Augustin a pu dire : « Moins un religieux travaille à autre chose qu'à la prière, plus il est secourable. » La prière exhalée par des âmes dignes de la famille de saint Bernard égale et surpasse la puissance même de Dieu. Sur tous les points du globe où elle se tait, et où Dieu se penche vainement pour écouter la voix de sa créature, il y a un désordre qui appelle la foudre ; au contraire, partout où Dieu et l'homme se parlent encore, l'espérance fleurit même au milieu des ruines. Tandis que la flotte de Philippe- Auguste voguait vers la Terre sainte, elle fut assaillie, pendant la nuit, par une grosse tourmente ; et, comme les âmes étaient encore plus agitées que les navires, le roi dit à ses soldats : « Courage, mes amis! c'est l'heure où les religieux de Cîteaux se lèvent pour chanter matines. » Avant le départ, il avait recommandé son armée à la prière des fils de saint Bernard, et son espoir ne fut point trompé. Français de ce temps, n'ayez pas moins de foi que vos ancêtres ; et quand vos espérances pi'ivées ou publiques seront ballottées par les souffles contraires, quand vos yeux obscurcis par les larmes ou par la poussière des écroulements sociaux ne verront plus la lumière des étoiles ni le chemin du port, dites aux autres, dites-vous à vous mêmes : Ayons confiance ! il y a des Trappistes qui travaillent, qui jeûnent, qui veillent et qui prient pour nous.

Et cette piété qui consiste à nous abriter sous la tutelle de la pénitence monastique et à nous rédimer en quelque sorte de nos fautes par remplacement, n'a rien d'imaginaire. Tout ordre religieux qui monte sur une croix et qui étend ses bras sur l'univers en disant : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font», conjure des calamités. Voilà pourquoi un docteur a écrit : « Sans les instituts réparateurs, le monde ne subsisterait plus. » Conservateurs empiriques qui travaillez à la conservation, en France, par

des moyens qui ne conservent pas, redressez donc vos idées : c'est par la réversibilité des mérites des saints sur les iniquités publiques que s'opère la rédemption sociale ; et les dix justes qui sauvent les empires aux abois, sont ici.

Sous l'ancienne loi, de grandes catastrophes marquent cette phase décisive de l'histoire des nations : Defecit sanctus *, a les saints ont disparu. » Quand les nations n'ont plus ces bras protecteurs pour les défendre du côté du ciel, la Pentapole est engloutie par la lave. Ninive n'a que quarante jours pour faire pénitence, Babylone s'écroule du haut de ses jardins suspendus dans un sépulcre sans résurrection, et une voix s'en va hurler autour des murailles : « Malheur à Jérusalem ! » Et, de nos jours, si la France catholique avait le malheur d'apostasier ses traditions hospitalières envers les moines et de rejeter ces sauveurs surnaturels de son sein, qu'adviendrait-il ? Mon Dieu ! écartez de mes yeux l'horrible perspective qui vient de m'apparaître ! J'ai vu mon infortunée patrie frapper à la porte des chancelleries européennes en mendiant des secours pour lui tenir lieu de ses saints exilés ; mais les secours lui sont refusés, de nouvelles invasions la jettent sous les pieds des coursiers étrangers, et des vainqueurs insolents boivent aux victoires allemandes dans ses cloîtres profanés : Salvum me fac, quoniam defecit sanctus.

Enfin, Bernard en ses descendants est une protestation contre le sensualisme de nos habitudes. Autrefois, le corps était courbé par la foi commune devant la souveraineté de l'àme, et l'homme se tenait, en face de sa chair, dans cette attitude de roi que Dieu lui donna au commencement, quand il lui dit : Tu domineras, et tes appétits seront sous tes pieds -. Mais aujourd'hui on a inventé le dogme cynique de la réhabilitation de la matière, et les contrecoups de ce blasphème spéculatif ont imprimé les stigmates du sensualisme à notre société. Aussi, voyez! l'art de jouir menace d'absorber tous les autres ; les questions de bien-être priment les principes; les villes s'embellissent, les hommes se détériorent; le

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