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2 Gen., lY, 7.
PANÉGYRIQUK DE SAINT BERNARD ET DE SON OEUVRE. 2o'l
monde, ruiné par ses délices, ressemble à ces amollis qui s'empoisonnent avec des fleurs ; et ce qui nous manque le plus pour nous remettre sur pied après la défaite, ce n'est pas le génie, ce sont des âmes.
Eh bien ! ici on fait des âmes, et même on les refait au besoin! Le monastère est donc le véritable atelier de la restauration nationale, parce qu'il en façonne les instruments. Quand, autrefois, le monde païen tombait en dissolution, comment s'y prirent vos ancêtres pour féconder les ruines ? Ils fuyaient, nu-pieds, les plaisirs des grandes villes ; ils allaient donner des leçons aux sybarites de Rome dans les plaines de la Thébaïde, et les souillures de la décadence s'évanouirent de honte devant ces grands spectacles du désert. Aujourd'hui que les maux sont les mêmes, les vrais réparateur sont ceux qui leur appliquent le même remède. Tremper des âmes, au milieu de la décomposition générale, c'est mieux que de fondre des canons; or, l'œuvre des Trappistes est de pourvoir au renouvellement de cette première force du pays.
Un jour, saint Nil reçut, dans son désert de Grotta-Ferrata, la visite de l'empereur Othon lll. Le solitaire parla de la caducité des biens du monde en termes si éloquents, que le monarque s'écria : a 0 grand serviteur de Dieu, quel trésor de mon empire pourrai-je te donner en récompense? » A ces paroles, le solitaire releva sa tête chauve avec fierté, et, posant la main sur la poitrine de son noble visiteur, il lui dit : « De tous les trésors de ton empire, je ne te demande que ton àme ! -d Voilà ce que les Trappistes demandent aux autres, voilà ce qu'ils cultivent en eux-mêmes, voilà ce qui fleurit ici avant toutes les autres gloires de leur désert ! Et ne souriez pas de ce moyen de salut public, car il a fait ses preuves efficaces ; et tandis qu'il faut des milliards et cinq cent mille soldats pour gagner une bataille, moyennant un potage de feuilles de hêtre et un peu de pain d'orge, on fournit à l'entretien de ce père des Trappistes, nommé Bernard, qui, avec le seul levier de son âme, a soulevé le douzième siècle et préparé la réforme du nôtre.
Je suppose, en effet, qu'un nouveau Bernard sortît de ces austères retraites et vînt convier notre société décrépite à se rajeunir par l'embrassement du sacrifice chrétien, en lui disant : « Dieu le veut ! » croyez-vous que son appel ne serait pas entendu ? Je sais
252 MÉLANGES ORATOKŒS.
bien que la foi a baissé ; mon apostolat s'est trop souvent heurté contre les entêtements du monde, pour les oublier; mais je sais aussi que ce qui est impossible à nos petites vertus, sera facile au saint, au sauveur providentiel que Dieu nous enverra.
A son aspect, de grandes âmes se détacheront des honneurs et de la fortune pour le suivre, des jvocations nouvelles s'ouvriront devant le sacerdoce qui attend, de sublimes va-nu-pieds marqueront la trace de leurs pas sur les grands chemins de l'Europe, les bures de la maison de Dieu reparaîtront en triomphe sur nos places publiques, et le monde sera renouvelé par le renouvellement des prodiges qu'opéra la prédication de saint Vincent Ferrier et de saint Bernard. Combien de temps encore nous faudra-t-il attendre l'avènement de ce messie de notre résurrection sociale ? Je ne le dirai pas; mais ce que je sais, d'après le passé de l'Eglise, c'est qu'il parut toujours à temps. D'où tirera-t-il ses recrues pour accomplir son œuvre? Je ne le dirai pas davantage ; mais ce que je sais, c'est que beaucoup d'ouvriers évangéliques, fatigués du présent, lèvent la tête vers les moissons blanchissantes, et ne se feront pas attendre le jour où l'apôtre de cette croisade à l'intérieur de 'Église viendra leur dire : Dieu le veut ! Dieu le veut ! eh bien ! nous aussi : partons pour les divers postes de dévouement où nous sommes attendus; partons pour les nouvelles campagnes apostoliques qui vont commencer; fmissons-en avec le despotisme de la routine, qu'on nous rende le bâton de voyage de nos pères. Mon Dieu ! nous ne demandons qu'un nouveau Bernard pour nous conduire au sacrifice et pour bénir nos sueurs ! un saint pour nous parler quelquefois le soir et pour bercer notre agonie! un saint, enfin, pour que le monde apprenne que si c'est de lui-même qu'il tire sa corruption et ses décadences, le salut peut lui venir du fond de ces déserts.
Donc, avant de terminer, mes frères, j'ai besoin de répondre aux insulteurs qui font émeute à la porte du monastère pour tâcher d'en éloigner vos sympathies. Je les appellerai par leur nom.
Et d'abord, économistes à courtes vues, ne vous alarmez pas de cette prétendue agglomération on richesses. Le danger de la France, ce sont les fortunes provenant de la spéculation et de
l'agiotage, non celles qui sont le fruit de l'épargne et du travail; ce sont les fortunes qui entretiennent le luxe et les vices, non celles qui se versent dans le sein des indigents. Quelle honte pour une société, quand l'homme corrompu, qui prostitue ou qui gaspille son bien, est libre et applaudi, tandis que l'homme charitable qui le donne et le Trappiste qui l'emploie noblement, sont suspects à la loi !
Politiques de parti, ne vous effrayez pas de la multiplication des moines : tout individu qui se dit et qui se croit heureux, sans rien enlever ni envier à personne, est une difficulté de moins pour ceux qui gouvernent, un élément de paix et de sécurité pour la société *.
Moralistes plus ou moins sincères, ne vous scandalisez pas, soit de la stérilité sociale du monastère, soit de ses désordres imaginaires. Pourquoi vos rigueurs envers la stérilité de la chasteté, alors que vous avez tant d'indulgence pour celle du libertinage ? pourquoi surtout vos sévérités contre le relâchement des moines, alors que les plus coupables n'ont pas vécu autrement que vous ?
Enfin, raffinés de toute nuance, ne parlez pas de l'obscurantisme et de la grossièreté du monastère. 11 fut, dès le commencement, le foyer de la lumière et le rendez-vous de la meilleure compagnie. Depuis ce seigneur persan, partant pour le cloître, à qui l'empereur Yalens disait : « Où vas-tu ? » et qui répondait : « Je vais prier pour votre empire », la qualité des serviteurs de Dieu, sous le froc et le cilice, s'est toujours maintenue. Saint Chrysostome a fait un parallèle célèbre entre les moines et les rois; les rois l'ont pris tellement à la lettre, que, sans crainte de déroger, la seule race anglo-saxonne a fourni plus de vingt monarques au noviciat des Bénédictins. A son tour, ce roi des temps modernes qui s'appelle le peuple, représenté par des célébrités et des capacités considérables, prit souvent ici les livrées de Cîteaux; et si jamais la Trappe est envoyée par le Ciel comme parlementaire à la société moderne pour la convertir, ainsi qu'au temps de saint Bernard, elle trouvera dans son sein des négociateurs capables de traiter cette mémorable réconciliation. Concluons donc au profit de notre âme, non contre le couvent.
^ Voyez les lloines cV Occident, par Montalembert.
2o4 MÉLANGE? ORATOIRE?.
Lorsque saint Bernard quittait avec ses frères et les seigneurs de sa suite son château de Fontaines, il éleva entre ses bras le plus jeune fils de la famille, et, lui montrant la vaste étendue du domaine paternel, il lui dit : « Voilà ce que nous t'abandonnons. » A ces mots, le jeune ISivard répondit : « Eh quoi ! vous me laissez la terre et prenez pour vous le ciel ? Le partage n'est point égal. » Et, malgré les pleurs de son père, malgré toutes les séductions de la fortune et de l'inexpérience, l'enfant fit ses adieux au toit natal pour se joindre aux compagnons de Bernard.
A la fin de ces belles solennités, quand nous allons prendre congé de la postérité du saint patriarche, il me semble entendre celle-ci nous parler une dernière fois, avant de refermer sur nous sa porte si hospitalière, et dire, en nous montrant les biens, les grandeurs et les plaisirs de ce monde : a Voilà tout ce que nous vous abandonnons. » Comme Nivard, retournons-nous vers nos aînés dans le sacrifice, et leur répondons : Non, nous ne souffrirons pas que vous nous laissiez la terre et preniez pour vous le ciel. Nous demandons notre part à votre obéissance, si nécessaire à tous, à quelque hauteur que nous soyons placés, soit pour ressembler au divin Maître, soit pour fournir un contingent approprié au relèvement de cette société qui se perd faute de soumission et de respect. Nous demandons notre part à votre pauvreté, désireux de l'honorer par un culte pieux de nos âmes, et de la reproduire par le^détachement de toute superfluité dans notre vie. Enfin, nous demandons notre part à votre mortification, à votre pureté, à votre amour du travail, à votre recueillement, à toutes vos vertus ; et, puisque nous sommes si loin de vous par le sacrifice, laissez-nous emporter d'ici cette pensée de saint Bernard, comice espérance de notre vocation moins parfaite que la vôtre : « Il y a quelque chose de a mieux que la règle de saint Benoît pour se sauver : c'est la a charité, qui est la règle de Dieu.
0 père de cette famille, ô glorieux modèle de la réforme cistercienne, ô incomparable Bernard 1 bénissez, dans cette solennité toute pleine de votre souvenir, ceux à qui vous en devez l'éclat ! Jetez un regard tendre et bienfaisant sur ces deux pontifes de Toulouse et d'Albi,dont vous traversâtes jadis les diocèses bouleversés, et dont le premier, par un zèle et une sagesse hautement procla-
mes; le second, par une mansuétude éclairée autant que paternelle, font fleurir la paix là où vous trouvâtes la désolation. N'oubliez pas ce vénérable métropolitain dont le domaine confine ici au vôtre, et qui, par la suavité de son âme, par la flamme de son cœur et les grâces de son esprit, vient réjouir quelquefois les enfants de votre désert. Soyez prodigue envers ce quatrième évêque qui faisait tressaillir hier les échos de cette solitude par l'élévation et l'ardeur de sa parole, comme il anime son vaste diocèse par les éclairs de son initiative intelligente et respectée. Et puis, que si vos bras ne tombent point encore de lassitude comme autrefois, une bénédiction au pieux Salomon qui éleva ce beau sanctuaire ; une bénédiction à cette foule qui m'écoute, atin qu'elle rapporte quelque chose des vertus de la Trappe à ses foyers ; enfin, une bénédiction à moi-même, afin que cette parole reste à votre famille comme un gage de mon respectueux amour, et à mon âme comme un hommage envers la folie de la croix, capable de couvrir mon indigence et de me porter bonheur au jugement de Dieu. A7nen.
PANÉGYRIQUE
DU