‹ Mélanges oratoiresChapitre 4 sur 67 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Comment la dévotion au Sacré-Cœur a-t-elle été contestée dans son objet, alors que la vénération de l'homme pour le cœur de rhomme est une inclination si puissante de sa nature ? Le cœur d'Henri IV donné par lui à son château de la Flèche, le cœur de sainte Chantai légué par elle à la Visitation de Paris, les cœurs des Valois renfermés dans des urnes précieuses à Saint-Denis, bien d'autres cœurs de grands ou saints personnages avaient été précieusement conservés. Pourquoi celui du Fils de Dieu fait homme a-t-il dû subir des retards et des suspicions avant d'être placé sur les autels ?

Cet organe serait-il donc moins adorable en Notre-Seigneur que les autres portions de sa chair ? Ah ! sans doute, ils parlent à ma foi ces pieds essuyés par les cheveux de Magdeleine, et si souvent fatigués à la poursuite des brebis errantes d'Israël ; sans doute, je les aime ces mains dont le contact guérissait les malades et dont les caresses cherchaient la tête des petits enfants ; sans doute, je l'admire cette bouche dont le sourire exprima tant de tendresses et dont la parole consola tant de malheureux ; sans doute, je les vénère ces yeux qui pleurèrent sur le tombeau de Lazare, et dont un seul regard tirait, des yeux de saint Pierre, une source intarissable de larmes ; sans doute, enfm, je contemple avec ravissement, et ce front sous lequel reposaient des pensées sublimes, et cette face où resplendissait la majesté du plus beau des enfants des hommes ; mais quand j'ai tout adoré dans l'humanité de mon Sauveur, je découvre en elle un trésor plus digne encore de mon amour : je veux parler de ce Cœur qui donnait le mouvement aux pieds, la bienfaisance aux mains, la bonté au sourire, la miséricorde au regard, les

34 MÉLANGE? ORATOiRE:

plus nobles attraits à la sainte face, et qui fut le réservoir du sang divin ainsi que le calice charnel de notre Rédemption. Calix quam prxclarus est ^ !

Encore une fois, comment a-t-on pu faire une question de ce culte si naturel ? Si ce Cœur nous avait été transmis à l'état de relique inanimée, il constituerait la plus belle du catholicisme. Nous qui vénérons à genoux une épine de la couronne de Jésus, une parcelle de sa croix, une goutte de son sang sur l'Escalier saint, avec quelle émotion ne visiterions-nous pas la poussière de son Cœur? Quelles mers ou quels déserts pourraient arrêter l'humanité sur les chemins de ce pèlerinage ? Et l'art qui a lancé de si splendides coupoles sur les restes des apôtres et des martyrs, quels miracles d'inspiration n'aurait-il pas réalisés pour abriter la plus pure portion de matière que la main du Créateur ait pétrie ! Mes frères, nous avons mieux que les restes du Sacré-Cœur, nous en possédons la réalité palpitante. Aussi, qu'allons-nous faire à Paray-le-Monial ? Qu'est-ce que cet autel où Jésus posa ses pieds sacrés, et ce noisetier à l'ombre duquel il ouvrit son sein, et tout l'appareil de la piété des deux mondes ornant le berceau de la dévotion au Sacré-Cœur, qu'est-ce que tout cela en comparaison du Sacré-Cœur lui-même ? Eh bien ! ce Cœur qui fut le premier récipient et le premier moteur de la vie organique du Sauveur, ce Cœur dont une seule palpitation aurait racheté le monde, ce Cœur cpii traduisit en ces pulsations ineffables tous les actes d'amour du Verbe incarné, qui cessa de battre sur la croix, qui se ranima dans le sépulcre, qui est aujourd'hui le plus beau spectacle qu'offre l'humanité di^àne dans les cieux, ce Cœur, tel que les séraphins le contemplent, est sur ce reposoir. Il nous voit, il nous répond ; et quand on a le bonheur de vous posséder, ô Cœur de Jésus ! dans nos tabernacles, comment aurait-on le courage de vous quitter pour aller chercher autre chose en ce monde, si ce que l'on va chercher au loin ce n'était encore vous-même ?

Or, peut-on concevoir qu'après avoir adoré la croix du Rédempteur, le monde refuse de se prosterner devant son Cœur ? Cependant ce Cœur a fait ses prodiges comme la croix : car le côté maté-

^ Ps. XXII, 5.

PANÉGYRiorE DU SACRÉ-COI- rn. 35

riel de son culte est justifié par ses intluences morales, et, de même qu'en élevant jadis la croix au cri de : Dieu le veut ! l'Église jeta le moyen âge sur les chemins de Jérusalem, en arborant aujourd'hui l'image du Sacré-Cœur, elle couvre Piome de cette ombre tutélaire, et tient la catholicité suspendue à des espérances jusqu'à ce jour ignorées. Voici, en efiet, le côté social de cette dévotion : ce n'est plus un viscùrc inerte, c'est le premier bienfaiteur du monde actuel qu'il s'agit d'honorer, c'est-à-dire, la source de la paix pour la France, pour les hommes entre eux, pour les hommes dans leurs rapports avec Dieu.

La prédestination du Sacré-Cœur à devenir le protecteur de la France se dégage des premiers mots de son histoire. Cette vérité ne demande pas d'être déduite par effort de raisonnement, il suffit de la conter. Au reste, rappelez-vous le prologue de la loi salique : Vive le Christ qui aime les Francs ! et ces paroles de l'antique Israël : « Le Seigneur n'a pas eu de telles prédilections pour toutes les nations » : J^on fecit taliter onini nationi ^ et vous comprendrez qu'une nation particulière ait été choisie pour être l'objet des préférences ainsi que l'instrument de la propagation du Sacré- Cœur.

Or, entre tous les peuples, quel peuple pouvait prêcher mieux que le nôtre l'adoration d'un Cœur blessé par amour ? N'y avait-il pas, entre l'àme de la France et cette religion, une secrète affinité? ne convenait-il pas que le pays le plus prompt aux entraînements de la sympathie, dans le mal comme dans le bien, devînt le sanctuaire de cette sublime réparation? Ah ! il faut bien que Dieu l'ait ainsi estimé, car voici Tabrégé des demandes faites à la France par l'intermédiaire de la bienheureuse Marguerite : une consécration nationale au Cœur de Jésus, un temple national élevé en l'honneur du Cœur de Jésus, un étendard national portant l'inscription et l'image du Cœur de Jésus ^ !

Avouez, mes frères, que si tout le but de cette révélation n'est

1 Ps. CXLVII, 20,

' Voir trois lettres spéciales, sur ce suiet, écrites par Marguerite-Marie à la mère de Saiimaise.

36 M^:LA^■GES oratoires.

pas atteint, nous n'en sommes pas loin: caria consécration a eu lieu, le temple se bâtit sur les hauteurs de ^lontmartre, et l'étendard bien des fois abattu, mais toujours relevé, à Paray, couvre de ses glorieux replis, aujourd'hui, la châsse de Marguerite-Marie, en attendant que la France, redevenue elle-même, adopte, comme nation, le Christ pour son roi, et, sans abandonner son drapeau ordinaire, tienne en réserve, à Notre-Dame de Paris ou à Saint- Denis, une bannière aux armes du Sacré-Cœur, pour être portée comme un second labarum sur tous les champs de bataille oii il s'agira de sa foi ou de son avenir.

L'origine d'une telle solidarité entre la France et le Sacré-Cœur commence à cette prophétie de Marguerite : « Heureux les chrétiens dévots au Sacré-Cœur ! ils préparent un puissant protecteur à notre patrie. » Elle date de ces paroles que la mère de Saumaise adressa, par une sorte d'inspiration, à notre bienheureuse : « Allez, devant le saint Sacrement, tenir la place du roi. » Obéissante, en effet, jusqu'après la mort, Marguerite tient, chez nous, la place des rois, en ce sens que, pendant qu'ils ne sont plus en France, elle veille à la garde du pays, et, de cette sorte, une radieuse trinité de protectrices célestes forme une couronne tutélaire au sein de notre capitale. Sainte Clotilde, fondatrice de la Monarchie, est honorée dans la paroisse de son nom ; sainte Geneviève, libératrice de la Monarchie, règne sur la montagne du Panthéon ; enfin, la bienheureuse Marguerite-Marie, espoir de la Monarchie agonisante, veillera sur la colline de Montmartre. Voilà, mes chères sœurs, un patronage dans lequel votre modeste compagne entre aujourd'hui, voilà une gloire dans laquelle vous entrez vous-mêmes: car, à jamais, il y aura un souvenir de la Visitation sur le sommet sacré de notre rédemption nationale, pour empêcher notre pays de vous proscrire, en lui rappelant qu'il est votre débiteur.

11 a fallu deux cents ans au Sacré-Cœur pour obtenir cette unanimité de pieux sentiments qui convergent en ce moment vers lui. Louis XIV eut-il l'âme assez humble pour répondre aux avances de Jésus, qui le nommait, dans une apparition célèbre : «le fils aîné de mon Sacré-Cœur » ? C'est douteux. Cependant, on était à la fin de -1689, un siècle avant la catastrophe qui allait emporter tant de choses au soufile de ses innovations turbulentes, et la nation

avait, tout juste, le temps nécessaire pour se réfugier 'lans l'arche de salut qui lui était ouverte avant le nouveau déluge. Grand nombre de justes y entrèrent. En peu de temps, le culte du Sacré-Cœur prit, dans nos monastères et dans nos diocèses, cet essor d'où il s'élança à la conquête du monde catholique. La cour, représentant, auprès de ce Cœur, l'espoir et les devoirs de la France, le dédommagea de ses dédains officiels par bien des adorations privées qui étaient les prémices de notre donation nationale. La reine d'Angleterre pose, à Paris, la première pierre de la première chapelle dédiée au Sacré-Cœur. La duchesse d'Orléans va, à Ghaillot, prier et pleurer aux bénédictions où l'on fait amende honora])le au Sacré- Cœur. Toutes les grandes dames se pressent autour de la princesse de Lorraine devenue religieuse de la Visitation, pour solliciter leur inscription dans la confrérie du Sacré-Cœur. Sous Louis XV, cette dévotion grandit; et dans le palais souillé par de royales '}<^bauches, on voit d'humbles oratoires où la reine et ses filles, :-. enouillées comme des anges réparateurs devant le Sacré-Cœur, r:<. uvrent de la blancheur de leur innocence les impuretés de la couronne. Marie Leczinska obtient des évêques, réunis pour l'assemblée de 1765, que le culte public du Sacré-Cœur soit établi. Le Dauphin fait ériger un sanctuaire au Sacré-Cœur ; enfm son fds, devenu roi sous le nom à jamais triste et vénéré de Louis XVI, son fds débordé par la Révolution et sur le point d'en être la victime, à bout de forces et de bienfaits, ne trouve d'autre remède aux crises désespérées de la France que de la jeter dans les profondeurs du Sacré-Cœur. Aussi, même à côté des immortelles pages de son testament, elle vivra la page sublime où ce prince promet au Sacré-Cœur une fête, un temple, une consécration de ses États, s'il échappe aux monstres conjurés contre lui. En lisant l'expression ineffable de cet acte de foi, on comprend, sans peine, que la France sera sauvée, le jour où elle aura un roi capable de faire honneur à la parole inexécutée de son Roi-martyr.

Mais, quand le trône est renversé, que devient la tradition des bienfaits du Sacré-Cœur à notre égard? Nos rois s'en vont, nos dynasties changent, le Sacré-Cœur nous garde toujours. Exécuteurs testamentaires de Louis XVI, les Vendéens placent cette image sur leurs armes ; et, depuis, si on monte au faîte des vicissitudes con-

tempomines, Jésus semble nous dire : J'ai mis quelque chose de mon Cœur dans tous ces événements : Decii cor meum in cunctis operibus quic fiiint sub sole. Quand, après ces orgies sanglantes de 93, la France de la Révolution, cette coupable ïiérodiade qui avait joué avec la tête des prophètes, cherche un asile inviolable où la justice divine ne la frappe pas, quel est son refuge de prédilection? Le Sacré-Cœur de Jésus. Quand nos institutions religieuses veulent se donner m\ baptême qui ravisse des bénédictions au ciel et qui lem' assm^e l'avenir, d'où tirent-elles un titre qui renferme excellemment l'espérance? Du Sacré-Cœur de Jésus. Et quand nos supplications privées ou publiques désirent prendre des ailes pour monter plus vite, quand nos âmes aspirent à jeter dans un seul mot toute la puissance de leur prière, quelle est leur formule préférée? Cœur de Jésus, ayez pitié de )wus /Enfin, le recours au Sacré-Cœur, ju^ avait été, après la Révolution, la principale consolation des 'à.;: '.mes, après la dernière guerre, devient le seul appui des vain- '• i à quatre-vingts ans de distance, la notion du patronage social du ..idcré-Cœur ressuscite, et cette flamme, immortelle comme la France elle-même, passe de l'àme de Louis XVI aux zouaves pontificaux de Patay.

Voyez ! ils sont moissonnés comme les épis, les vaillants de cette journée mémorable ; mais ils sourient à la mort, car ils tombent dans le Sacré-Cœur de Jésus ! L'aspect de leur bannière les soutient quand ils tombent, et ils la saluent, au milieu de la fumée et de la poussière qui l'enveloppe, comme un signe sacré dans un nuage d'encens. Cependant, la France entière se lève et prend son bâton de pèlerinage pour aller cacher ses blessures et ses larmes dans le Cœur de Jésus, à Paray-le-Monial. Elle ordonne l'édification d'une basilique qui sera, devant l'avenir, un mémorial de son éternelle alliance avec le Sacré-Cœur. Enfin, généraux, députés, prêtres et pontifes viennent tour à tour, dans ces sanctuaires, se faire cautions pour leur patrie repentante, et tous oublient un instant qu'ils sont vaincus, en embrassant l'Auteur de toutes les victoires et de toutes les restaurations à venir.

Mon Dieu! faites longtemps et toujours palpiter votre Cœur contre le cœur de la France : ce sera, pour elle, la meilleure source de la paix, de la dignité, de l'héroïsme et du bonheur.

FWNÉGVRiQrt: or SACllK-COliUR. 30

Et cette source des félicités nationales est encore celle de nos réciproques sympathies. La grande maladie du temps, c'est la Révolution ; or, la Révolution n'est pas seulement la haine de Dieu en soi et dans le pouvoir qui est son incarnation sociale, elle est la haine des hommes entre eux. La Révolution a quelque chose de l'instinct des fauves : elle aime le sang; elle rappelle le tyran qui aurait souhaité à l'humanité une seule tête pour la faire tomber. Aussi, sonépée de bataille, c'est la guillotine; sa politique, c'est la noyade ou la décapitation à outrance, et sa rage atteste une sorte de dérangement dans les facultés françaises ; surtout quand on se rappelle que cet accès convulsif s'est emparé du peuple le plus humain, le plus sympathique qu'il y ait en Europe, et qu'il en a été saisi, non pas au commencement, mais au sommet de sa civiHsation, non pas quand il était vêtu de peaux d'ours dans les forêts de l'Armorique, mais quand, frisé, poudré et plus gracieux que jamais, il soupirait des madrigaux et des pastorales dans les salons dorés de Versailles.

Donc, la haine de l'homme pour l'homme devant s'éterniser icibas au fond de celte utopie politique et sociale, Jésus ouvre son Cœur pour opposer une source intarissable d'amour à un si effroyable déchaînement de mauvais sentiments. D'un côté, c'est la fraternité ou la mort; de l'autre, on adorera la tendresse plus forte que la mort. Jamais il n'avait fait aussi froid dans le cœur de la France, jamais il ne reçut de plus ardentes étincelles des sympathies de Dieu. Eh ! comment serait-il possible désormais aux hommes de se mépriser, quand ils verront ce que le Sacré-Cœur les a estimés? Aussi, qu'elle rougisse d'elle-même, cette passion démagogique tournant à la concupiscence du meurtre ; qu'ils se cachent, ces féroces tueurs de nos plus mauvais jours, se décorant comme d'une auréole de leur triste renom de bourreaux : puisque c'est à choisir entre le cœur de Marat et celui de Jésus-Christ, le monde ne saurait hésiter, et puisque la plupart des hommes manquent plutôt de chaleur que de lumière pour bien faire, Cœur de Jésus ! vous n'êtes pas seulement le remède à nos égoïsmes, vous êtes la clarté de nos ténèbres et deux fois le bienfaiteur de notre malheureuse génération.

Indépendamment de la Révolution, il existe, aujourd'hui, un

autre principe de refroidissement parmi les hommes qui appelle l'influence bienfaisante du Sacré-Cœur : je veux parler de la négation scientifique.

Tant que les hommes se regardèrent comme les descendants d'un même père, ils se reconnurent pour frères, et ils en éprouvèrent les mutuelles affections. Mais, à une heure sinistre de notre histoire, l'idée pervertissante d'une humanité issue des transformations spontanées et ascendantes de la matière s'accrédita, et, par le fait de cette nouvelle Genèse, le genre humain cessa d'être une famille, pour devenir une collection d'existences sans lien originel. Et comment se traiteraient-ils en frères, des êtres qui ne sont pas mêmes parents?Sous l'action de ces doctrines dégradantes, l'amour, qui est dans la société le soleil des âmes, s'éteignit ; la température des sympathies publiques baissa jusqu'à des proportions inconnues, et nous avons subi une honte pire que les insultes de l'étranger, une invasion de mépris universel dans nos propres rangs, une douleur pire que le démembrement, celle d'être une réunion de malheureux qui ne s'aiment pas assez pour s'en consoler.

0 Cœur de Jésus ! qui avez battu d'une tendresse sans nom pour ces hommes qui ne se reconnaissent plus entre eux, depuis qu'ils ont cessé de vous reconnaître ; asile sacré, où il y eut du sang et une place pour tant d'égarés qui refusent de s'aimer, après avoir été aimés par vous ; source sacrée des sentiments qui purifient et qui régénèrent, comme vous avez réapparu avec opportunité audessus de nos ruines désolées !

Peu importent, mes frères, les ruines des villes et des monunuments, pourvu que celles des âmes se restaurent! Or, depuis que la France fait trêve un instant à ses fermentations intestines, pour se retourner vers Paray-le-Monial, à la vue de ce Cœur qui nous enseigna tant d'amours inconnus à la terre : l'amour de la Divinité, l'amour des pauvres, Tamour des pécheurs, l'amour des ennemis, l'amour de nos frères, en un mot, sous le voile de toutes les dégradations, et sous les traits de toutes les races ; de ce Cœur qui s'attendrit sur les brebis perdues et sur les blessures du Samaritain, qui accepta les parfums de Magdeleine et l'hospitalité de Zachée, qui fut clément aux larrons crucifiés et aux pécheresses

PANÉGYRIQUE DU SACRÉ-COEUR. 4l

de Samarie et de Chanaan; à cette vue, les égoïsmes de la génération actuelle ont palpité, une expansion inattendue de saintes tendresses a éclaté, des nations rivales sont venues fraterniser autour de l'autel deParay; enfin, des représentants de la France sent passés là, qui parlaient et qui aimaient à la façon des anges ; et, tandis que les Français désespéraient de tout quand ils étaient sans affection, ils se sont repris à l'enthousiasme de la confiance depuis que le Cœur de Jésus a fait battre le leur.

Ce culte est encore une source de paix pour les hommes dans leurs rapports avec Dieu ; et ce sera là le couronnement de cette exposition, où, même quand l'esprit a tout dit, le cœur croit qu'il n'a pas encore commencé.

La grande difficulté de la religion, c'est de persuader à l'homme qu'il est aimé de Dieu. Avec cette conviction, l'homme devient à son tour capable de réciprocité envers Dieu et de tous les sacrifices pour la prouver. En dehors d'une telle conviction, la religion est sans enthousiasme, et se change en une sorte de protestantisme et de tourment intime : car, en cette matière, autant que des affections qu'il n'inspire pas, l'homme souffre de celles qu'il ne peut concevoir. Quelle est la meilleure disposition pour ne pas errer dans la foi? De bien croire, dit saint Jean, à la charité de Dieu pour nous : Et nos credidimus charilati quam hahet Deus in nobis *.

C'est pour n'y avoir pas cru que les principaux hérésiarques sont sortis du sein de l'Église en le déchirant. Pourquoi Arius n'a-t-il pas admis que le Fib éternel du Père eût pris un corps comme le nôtre dans le sein de Marie? Parce qu'il n'a pas eu assez de foi en l'amour de Dieu. Pourquoi Luther supprime-t-il le tribunal de la Pénitence et Calvin le sacrement de l'Eucharistie ? Parce qu'ils manquent de foi en l'amour infini de Dieu. Pourquoi Jansénius, tout en adorant l'Eucharistie, exhorte-t-il à s'en éloigner le plus possible, et enseigne-t-il une rédemption étroite qui n'embrasse qu'une partie du genre humain? Parce qu'il se défie de la bonté de Dieu. Pourquoi, de nos jours, Tincrédulité est-elle une

^ I Joan,, IV. 16.

42 MÉLANGKS ORATOIRES.

épidémie populaire et tant d'intelligences opposent-elles à Dieu des résistances invincibles? Ce n'est point parce que les esprits se sont ouverts, c'est parce que les cœurs se sont fermés ; ce n'est point parce que les hommes ont pris la vérité de Dieu en défaut, mais c'est parce qu'ils ne peuvent croire qu'un Dieu les aime, ni qu'ils soient capables de le lui rendre. L'amour, en effet, voilà le foyer qui allume la lumière de la foi ; et c'est parce que l'on sent partout un refroidissement universel, que la foi baisse dans les proportions de cette température sépulcrale.

MonDieu! qu'allez-vous faire pour nous sauver d'une telle crise? par quelle industrie allez-vous réchauffer l'atmosphère morale de la France? La France, nation sympathique, qui a besoin d'aimer Dieu, ses maîtres et les hommes pour être dans sa nature, et qui est méconnaissable autant que démoralisée quand elle en sort : car nul n'a moins de frein qu'un être bon quand il n'a pas la possibilité de le paraître.

Heureusement, la France, qui fut souvent le pays des blasphèmes, le fut aussi des visions qui les réparent. Un jour, Notre- Seigneur apparut à une humble enfant de la Bourgogne, sur un autel de monastère. Il ouvrit sa poitrine resplendissante, et montrant, au milieu de ces tlammes, son Cœur étincelant comme un soleil, il dit : Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes ! Par le rayonnement subit de ce foyer d'amour, l'Église fut ranimée, une chaleur vivifiante se répandit dans les rapports entre Dieu et les âmes, et la glace qui menaçait d'envelopper l'avenir du catholicisme se fondit.

Bientôt, au contact de ce Cœur si tendre, la familiarité remplaça la crainte dans le service divin, les communions se multiplièrent, les saints canonisés reparurent, la piété envers Marie s'épanouit, la génération des vierges s'accrut, l'ordre religieux se purifia, l'apostolat et le sacerdoce furent retrempés, la miséricorde et la tendresse infinie furent mieux comprises, et la fécondité de l'Église devint en rapport avec l'élévation de température que lui apporta l'apparition du Sacré-Cœur.

Et, de nos jours, quand nos adversaires disaient avec dérision à la France sceptique : Où est ton Dieu? et à la France vaincue : Où es-tu toi-même ? quand l'athéisme professé sur les

pam!:gyriql'i: du sacré-coelr. 43

berceaux et sur les tombes semblait devenir l'évangile du peuple, quand la patrie renversée sur vingt champs de bataille paraissait en agonie, et quand les ambitions européennes épiaient avec convoitise son dernier soupir ; en un mot, quand, par un contraste douloureux, elle était à la fois une sorte d'Antéchrist armé en guerre contre Dieu, et un combattant impuissant contre ses ennemis, d'où est sorti le principe de notre résurrection?

Dieu n'a pas eu besoin de déployer la force de son bras pour opérer ce prodige. Le Sacré-Cœur s'est montré, la France est tombée à genoux, et tout le reste a été la suite de cet acte de foi. Bientôt ce culte rend des palpitations vertueuses à une génération épuisée de sentiment. Un mouvement de multitudes soulevées par l'amour et tel qu'on n'en avait pas vu, peut-être, depuis les croisades, se déclare. On s'agenouille dans les gares, on chante des cantiques dans les wagons, on se confesse au bord des grands chemins ; les étrangers qui passaient jadis à côté de nous en craignant notre contagion, se régénèrent à notre contact ; les deux hémisphères viennent prier à l'autel de Paray-le-Monial ; et tandis qu'avant, tout était désespéré, depuis l'intervention de cette puissance suave appelée le Sacré-Cœur dans les détresses du pays et des âmes, tout est sauvé.

Mes frères, un saint disait avec transport : Un Dieu nous aime ! il est temps de mourir! Nous, moins fervents dans notre réciprocité, concluons au moins que, puisque le Sacré-Cœur nous aime, il est temps de le lui rendre. Se refuser à ce culte si bien fondé, c'est ne vouloir ni de la religion, ni de l'histoire, ni du bon sens, ni de la reconnaissance. Et cependant, qu'ai-je vu dans la France? Le Roi du ciel n'est plus le Roi de la terre. Qu'ai-je vu dans les cœurs des Français? Le Christ, qui était porté en triomphe par la Révolution de 48, est détaché des murs des écoles par celle de 70, et, au moment où les pulsations redoublées du Sacré-Cœur attestent à notre siècle l'immortelle vie de Jésus, il est des blasphémateurs déicides qui célèbrent son enterrement. Puisse le Sacré-Cœur se venger de nos ingratitudes en les noyant dans l'océan de son amour ! Les temps sont si mauvais, l'avenir est si incertain, le commerce des hommes fait tant de mal ! comment peuvent-ils vivre sans succomber à la

peine, ceux qui n'ont pas la ressource d'aller se reposer et se perdre quelquefois dans les profondeurs bienfaisantes du Sacré-Cœur? Et cependant, tandis qu'il palpite pour vous dans le tabernacle, tandis qu'il est descendu peut-être ce matin dans votre poitrine, c'est à peine si vous vous en doutez : car une courte adoration vous fatigue, une longue messe épuise votre dévotion !

Mon Dieu ! comme nous avons vite fini avec vous, tandis que nos divagations sans vous ou loin de vous ne finissent pas ! Cœur adorable ! vous n'avez pas cessé un instant de vous occuper de moi, et je suis effrayé du petit nombre d'heures que je vous ai consacrées! Hélas ! le monde désolé cherche un refuge : à qui irions-nous, si ce n'est pas à vous et en vous ? Ouvrez-vous donc pour abriter cette Église qui, semblable à la colombe de l'arche, n'a presque plus en Europe un coin de terre libre pour poser son pied, et soyez le trou mystérieux de la pierre où elle se reposera, en attendant que l'orage soit passé. Ouvrez-vous pour recevoir une fois de plus cet Ordre de la Visitation qui vous a révélé au monde, et qui forme plus spécialement votre maison, entre les diverses familles qui vous sont dévouées. Ouvrez-vous pour recevoir ce pontife qui vous a plusieurs fois donné son diocèse, qui s'est encore mieux donné lui-même, et dont les pensées selon les vôtres lui assurent un droit d'asile sous votre tutelle et dans vos plus vives affections. Ouvrezvous pour recevoir ces fidèles qui courent d'un bout de la France à 'autre, en invoquant votre protection, en chantant vos louanges, et qui, n'attendant plus rien des hommes ni des choses de ce temps, se reprennent à toutes les espérances quand ils pensent à vous. Enfin, ouvrez-vous pour nous recevoir nous-môme, en telle façon que, sorti du Sacré-Cœur par le nom qui fut donné à notre sacerdoce, nous demeurions dans le Sacré-Cœur par la ferveur de notre vie, et nous retournions au Sacré-Cœur par la sainteté de notre mort. Amen.

PANÉGYRIQUE

DE LA

PRONONCÉ

Page 1