‹ Mélanges oratoiresChapitre 31 sur 67 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Les aberrations de ce temps sont trop nombreuses pour être classées. Les seules qui soient justiciables du redressement que je tente aujourd'hui, sont celles qui affeclent ce que je pourrais appeler l'intégrité de la vérité catholique. Or, si j'interroge les courants de la politique européenne et de l'esprit public envers l'Église, quatre malheurs semblent la menacer : la diminution de ses vertus par le discrédit infligé à la folie de la Croix ; la diminution de ses institutions par les attentats du laïcisrae contre Tordre religieux ; la diminution de ses droits par la négation sociale qu'en fait la fausse liberté ; enfin, la diminution de son Chef par les empiétements du césarisme sur le Pontificat romain. Eh bien ! en présence de ces périls, plaçons les annales de la Compagnie primitive, et voyons comment les saints du seizième siècle confondent les aberrations du nôtre. Hélas ! c'est notre illusion de chercher la sagesse en nous penchant avec une anxieuse curiosité sur l'avenir : elle est dans l'étude du passé.

Notre premier péril est la diminution des vertus catholiques. Elles tendent à dégénérer, comme les tempéraments. Ce que le bien semble gagner, sur certains points, en surface, il le perd en profondeur. Le sentiment religieux est partout, l'héroïsme religieux n'est nulle part. La question du salut n'est plus, pour les âmes, que le parti le plus sûr, c'est-à-dire, un prêté aussi réduit que possible pour un rendu problématique, et une sorte de marché au rabais avec la justice de Dieu. Aussi, que voyons-nous? La régularité évangégélique tient parmi nous la place de la sainteté et ne la remplace pas. Lamédiocrité des âmes s'étant communiquée aux intefligences et aux caractères, nous avons beaucoup d'hommes, nous n'avons

pas un homme. Le génie meurt sans postérité, la terre est stérile en héros.

Remercions la Société de Jésus de nous rappeler les temps et les vertus qui les produisirent. Alors, comme de nos jours, une révolution sensuelle s'opérait contre les grands renoncements du catholicisme. Les patriarches et les fondations religieuses du treizième siècle perdaient de leur prestige. Les trois vœux étaient bafoués par une émeute de moines apostats : la pauvreté, la chasteté, la pénitence, l'obéissance de mon Sauveur, semblaient menacées de passer aux trésors archéologiques de l'Église. Mais voici une légion de prêtres vaillants qui restaurent en eux-mêmes la majesté tombée du conseil évangélique, et qui la portent si bien, qu'en les voyant, leur époque et la nôtre seront obligées de la respecter .

Approchons-nous de ces vénérables modèles et recueillons leurs leçons. Vous qui regardez la pensée des fins dernières comme une sorte de cauchemar démodé, et peu digne de troubler votre élégante sensibilité, voyez-vous ces conquérants qui commirent si peu de péchés et qui pratiquent tant de pénitence ? C'est avec la méditation des grandes vérités qu'ils s'épouvantent eux-mêmes et qu'ils régénèrent la catholicité. Et vous qui vous préservez de l'humilité comme d'un manque de respect à votre égard, voyezvous ce mendiant en guenilles qu'on poursuit d'attaques grossières dans les rues de Manresa? C'est un ancien défenseur de Pampelune, dont l'épée était prompte à la vengeance, et qui savoure aujourd'hui la dérision publique avec volupté ; c'est un ancien page de Ferdinand de Castille, qui affecte la vulgarité pour tromper l'admiration publique éveillée en sa faveur, et qui, par un sublime déguisement de sa belle intelligence, contrefait la stupidité pour recueillir le mépris. Et vous, enfin, qui faites de l'immortification une immunité de votre rang, et qui réduisez toute votre peine à l'abstention des coupables plaisirs, voyez-vous ce jeune lévite qui n'allume point de feu dans un hiver où les glaces de la Seine sont carrossables, et qui passe six jours sans prendre d'autre nourriture que le pain eucharistique ? C'est ainsi que le bienheureux Lefèvre se préparait à son ordination. Voyez- vous ce pèlerin dont la chair est tellement pénétrée par les cordes dont il se

ceignait, qu'il faut une prière miraculeuse de ses frères pour les faire tomber ? C'est ainsi que Xavier pourvoyait au bien-être de ses voyages.

0 glorieux maîtres ! comme nous sommes loin et comme nous avons besoin de vous! Souvent, mes frères, j'ai vu se relever des âmes défaillantes et des esprits démoralisés, à la seule lecture de Thistoire de l'Église durant ses quatre premiers siècles. J'affirme que l'histoire bien méditée des premiers cinquante ans de la Compagnie suffirait à secouer la léthargie de notre génération. Aussi bien, la suprême conclusion de saint Ignace, en matière d'ascétisme, n'est-elle pas la guerre aux petites vertus, et, partant, le remède à la morale semi-évangélique du jour? Dans votre estime, en effet, la vertu n'est qu'un simple calcul de prévoyance ; aux yeux du séraphin qui monta au troisième degré d'humilité, elle est l'amour de Dieu pour le seul plaisir de l'aimer. Heureuse l'âme qui gravit quelquefois ce Sinaï de la perfection désintéressée ! Rien de plus grand que le spectacle de l'auteur du Hvre des Exercices, s'élevant en quelques bonds de l'honneur chevaleresque jusqu'aux plus hautes cimes du sacrifice chrétien, et, une fois arrivé là, dressant le plan géographique des chemins qu'il a parcourus, décrivant, d'heure en heure, les rivages qu'il a explorés, et, Christophe Colomb de la sainteté, comme on l'a surnommé, ouvrant, du péché à l'extase, des routes inconnues. Rien de plus salutaire, surtout, que cet itinéraire de l'àme vers Dieu, dont les stations ascendantes sont marquées par des pensées éparses comme les cris entrecoupés d'une vision céleste, et dont l'ensemble, formant un livre, composé, dirait-on, à l'insu de son auteur luimême, est un des livres les plus vénérables sortis de la main des hommes : car si Vlmitation de Jésus-Christ essuya plus de larmes, ces pages firent plus de conversions et de saints.

Aussi, tant qu'il restera sur la terre un Jésuite pour commenter les Exercices, et une âme de bonne volonté pour se mettre à ce creuset, la notion du christianisme intégral ne s'oblitérera pas. Si les cloîtres étaient désertés, ce livre les repeuplerait ; si la Compagnie s'éteignait aujourd'hui, ce livre la ressusciterait demain: tant il est vrai que, par cette théorie de la sanctification, le type de la vertu totale est immortalisé dans les âmes et protégé contre toutes

PANÉGYRIQUE D(î BIENHEUREUX PIERRE LEFÈVRE. 265

les mutilations de l'avenir! Mon Dieu, guérissez-nous de la maladie des demi-vérités et des demi-vertus ! car elles sont une apostasie commencée, qui se prend pour de la sagesse et qui n'a pas de repentir.

Second péril de notre époque : la diminution des institutions catholiques. La vraie morale chrétienne se compose de préceptes et de conseils : conséquemment, l'organisme de la vraie société chrétienne doit se former d'institutions représentant ces deux moitiés du christianisme : j'ai nommé l'ordre séculier et l'ordre religieux. La sécularisation complète de l'Église, c'est l'achemmement au protestantisme. Partout où l'Église, n'a plus la liberté de ses observances régulières, elle est comme un monument découronné de son premier étage, un corps privé d'une partie de sa respiration. Et ceci est si fondamental, que vos dispositions par rapport à cette vérité sont la mesure de la vérité dans vos âmes. Tant que vous êtes imprégnés de la pure essence de votre Évangile, vous aimez les héros du cloître et du désert ; mais quand s'altère en vous le sens catholique, vous devenez instinctivement hostiles à la bure et au froc. Sans doute nous sommes tenus d'aimer la chose, non les abus; mais, sous prétexte d'abus, ne dénions pas notre dette de justice et d'amour à la chose.

Où en est le monde actuel par rapport à cette dette ? C'est une question à laquelle on ne peut répondre qu'avec larmes. Partout les États sont occupés de réglementer la liberté de conscience au profit du mal, et de la restreindre au préjudice des ouvriers du bien. Seule, ou presque seule, ma pauvre France est hospitalière à leur égard, et se console de son infortune en souriant à la leur. Au temps de saint Louis elle leur baisait les pieds, aujourd'hui elle est encore pour eux un sein maternel ; et tandis qu'au dernier siècle, c'était Frédéric de Prusse quj tendait la main aux Jésuites proscrits par la politique des nations latines, aujourd'hui c'est notre foyer national qui sert de patrie à tous les religieux qui n'en ont plus. 0 nobles exilés d'Espagne, d'Allemagne et d'Italie ! venez avec confiance dans nos bras : l'hospitalité et les respects que nous vous accordons, nous sont plus consolants qu'à vous, car ils sont la seule gloire que le malheur nous ait laissée !

Mais quel est l'à-propos de cette solennelle commémoration par rapport aux préventions antimonastiques? Elle leur oppose un modèle qui les défie et les confond.

Leur prétexte d'ostracisme contre les instituts religieux, c'est qu'ils ne sont pas de leur temps. Eh ! qu'y a-t-il, dans la structure de la Compagnie, qui manque d'actualité ? Sans doute ils sont beaux tous les pavillons d'Israël, et j'admire toutes les tentes de Jacob ; mais quelle appropriation exceptionnelle, ici, de l'organisation régulière aux besoins nouveaux ! Ce ne sera pas un ordre militaire : car, sur les brèches de l'époque égoïste et délicate qui s'ouvre, les triomphes ne seront pas à la force, ils seront à l'amour. Ce ne sera pas une tribu de contemplatifs : comment s'enfermeraient-ils dans un cloître, ces envahisseurs qui convoitent le monde, et qui vont s'avancer à la conquête en deux colonnes déployées, l'une contre les hérétiques, ayant Pierre Lefèvre à sa tête ; l'autre contre le paganisme, commandée par saint François-Xavier ? Ce ne sera pas un ordre pénitent : car, si les nouveaux apôtres méprisent la chair, ils la ménagent, parce qu'elle est le véhicule et le porte-parole de la divine Vérité. Enfin, ce ne sera pas un ordre monastique : la Réforme a essayé de déshonorer le monastère par ses calomnies après l'avoir souillé par ses apostasies ; aussi, ce seront de simples clercs réguliers, vêtus tantôt en ecclésiastiques, tantôt en marchands, tantôt en mandarins, afin que, sous la protection de ces déguisements, l'Évangile passe à toutes les frontières et s'avance par delà toutes les mers.

Après cela, voilà Ignace qui, semblable à Néhémias, visite les brèches pratiquées aux murs de Jérusalem. Au Nord, il voit des nations menacées par la marée montante du luthéranisme, qui lui disent : « Passez jusqu'en Macédoine, venez à notre aide. » Il leur envoie des apôtres savants, aux pieds desquels l'orgueil de la sophistique protestante se brisera. En Amérique, il voit un monde récemment découvert qui lui dit : « Passez jusqu'en Macédoine, ce venez à mon aide. » Il lui dépêche des messagers suaves qui le consoleront en pères tendres d'avoir été conquis par des bourreaux. Enfin il voit, au centre de l'univers moral, la Papauté amoindrie par des tribuns de toute nuance : il imagine un vœu particulier de soumission au souverain Pontife, par lequel il étaye

le Siège apostolique en s'y étayant. Ainsi, ce ne sera ni un cloître ni une milice, ce sera un mélange des deux. Ce seront des hommes qui auront, comme les chérubins de l'arche, des ailes pour se voiler dans le recueillement, et des ailes, comme les envoyés célestes, pour voler dans l'apostolat jusqu'aux extrémités de l'univers. En d'autres termes, contemplatif et apôtre, ange et soldat, voilà le Jésuite de saint Ignace ! et, c'est mon bonheur de le dire, à rencontre des haines et des stupidités des sectaires, voilà l'idéal du champion de Dieu dans tous les temps !

Il y a donc une chose qui est moins de notre siècle que les religieux : c'est le préjugé qui les repousse ; car il est du siècle de Luther. Sans doute, l'œuvre de saint Ignace n'est pas le dernier mot de la fécondité de l'Église en ce genre. Il y a, dans le sein de cette mère inépuisable, des germes de fondations sans nombre pour les besoins de l'avenir. Alors, vous qui demandez des changements dans les moyens de salut, vous en aurez ; mais, ne vous y trompez pas, si les ordres futurs diffèrent par la forme, ils se ressembleront pour le fond. Le monde s'étant perdu par les trois concupiscences, il ne peut être sauvé que par les trois vœux qui en sont le correctif ; aucune législation monastique ne changera l'essence de celte économie. Aussi, supposé que le débordement des iniquités humaines submerge l'univers, du sein de l'arche qu'elle habite, par-dessus les eaux de ce nouveau déluge, l'Église enverra à la terre ces trois pures colombes de la chasteté, de la pauvreté et de l'obéissance religieuse. Si elles trouvent une place où poser leur pied immaculé, la terre reverdira et fructifiera de nouveau ; si les colombes, effrayées et repoussées par la boue de notre prétendue civilisation, reviennent se réfugier dans l'arche, l'arche surnagera toujours, mais le monde sombrera dans le gouffre de sa propre corruption.

Un troisième péril du catholicisme, c'est la diminution de ses droits, par la négation sociale qu'en fait la fausse liberté.

Liberté ! c'est aujourd'hui un mot de passe qui tient lieu de toutes les idées et de toutes les vertus. C'est le Credo de ceux qui ne croient à rien : enseigne respectable en soi, mais très dangereuse par ses multiples significations, et sous laquelle une foule de dupes honnêtes donnent la main à une foule de criminels.

11 y a plus : certains croyants eux-mêmes entretiennent cette confusion par la funeste persuasion que, les excès de la liberté se corrigeant entre eux, les bons légitiment ou autorisent les mauvais. Négation indirecte du péché originel : car, si par la chute la nature fut plus inclinée vers le mal que vers le bien, il n'est pas possible qu'à liberté égale, il y ait égale chance pour le bien que pour le mal. Négation implicite de la vérité elle-même: car c'est la renoncer que de l'assimiler, pour les droits et pour les honneurs sociaux, à l'erreur qui la contredit. Qu'est-il résulté de ces fausses prémisses? Une sorte de logomachie universelle, dans laquelle des multitudes crient Liberté / sans se comprendre. Le mot est le même pour tous, la chose est différente pour chacun. Grâce aux malentendus créés par un tel courant, le libéralisme des idées remplaçant en nous celui des sentiments, nous reconnaissons toutes les libertés aux autres, excepté celle de penser autrement que nous-mêmes. Nous prêchons la hberté quand nous sommes gouvernés, l'autorité quand nous sommes gouvernants. Nul ne peut se soutenir au pouvoir en vertu des doctrines par lesquelles il y monta, et nous avons composé une histoire oii se succèdent et se heurtent ces monstrueux extrêmes : tantôt des dictateurs, trouvant la liberté si belle, qu'ils confisquent à leur profit celle de tout le monde ; tantôt des régimes plus ou moins anarchiques, où les rois durent dix ans, les ministres trois mois, la popularité huit jours, et où s'agitent des passions frondeuses, au milieu desquelles il est aussi difficile de rencontrer un homme capable de respect qu'un homme digne d'être respecté.

0 Pères de la Compagnie primitive ! apparaissez avec vos nobles chaînes et votre obéissance par amour à celte génération affolée d'indépendance ! 0 Ignace, qui vous déclariez prêt à vous jeter à la mer, sur une barque sans rames et sans voile, au premier signe de la volonté du Pape ! et vous, ô magnanime Xavier, qui lisiez les ordres de saint Ignace à genoux ! et vous, ô bienheureux Lefèvre, qui vous embarquiez, en maladie, sur la parole de votre supérieur, au risque de mourir dans la traversée! vous tous, patriarches de la servitude volontaire, relevez-vous au milieu de cette société où personne ne veut plus servir : elle a grand besoin de vous voir!

Et que faudrait-il, en effet, à la société française, pour être bientôt guérissable ? Pas autre chose qu'une infusion de l'esprit qui anime la Société de Jésus ? Sans doute, ici, ce ne sont que des cadavres ; mais des cadavres qui veulent bien l'être, et qui, en sacrifiant toutes leurs volontés a celle-là, accomplissent sur eux-mêmes le plus bel acte d'autorité dont l'homme soit capable. Là, au contraire, tout le monde est souverain ; mais la multitude des souverains a tué la souveraineté. Aussi, les rois de France ne le sont plus à vie, tandis que le général des Jésuites ne fut jamais exilé par ses sujets ; les uns sont les premiers martyrs de l'autorité dans le monde, l'autre en est peut-être l'image la plus vénérée.

La malheur de notre temps, c'est que, de tous côtés, on demande des hommes libres, non des âmes libres. Eh ! qu'est-ce que la première de ces libertés, cependant, en comparaison de la seconde? Le religieux l'a compris. Aussi, tandis que le Français se passionne pour l'une, le Jésuite s'immole pour l'autre; et comme il faut qu'un peuple, a-t-on dit, soit ou esclave du devoir ou esclave de la force, il s'ensuit que le Jésuite, par le respect de sa liberté morale, conserve la gloire de n'avoir jamais que les maîtres qu'il veut bien se donner, alors que le Français, dans les débauches de la liberté politique, perdit jusqu'au choix de ses tyrans, entre l'anarchie et la dictature, le despotisme de la Commune et celui d'outre-Rhin.

Ceci m'amène au quatrième péril : la diminution de la Papauté par les empiétements du césarisme. L'ordre chrétien dans le monde, c'est Dieu au sommet de la hiérarchie spirituelle, et César au sommet de l'économie temporelle. Mais quand, inclinés l'un vers l'autre par la force brutale, ces deux sommets s'embrassent et se confondent, alors c'est le chaos dans les idées et dans les âmes, et un mouvement rétrograde de la civilisation vers la barbarie païenne. Voilà une monstruosité qui est en voie de s'organiser dans TEurope actuelle. Malheur inexprimable des fils de Clovis, d'être condamnés par la défaite à voir un pareil crime sans le châtier ! malheur plus grand encore pour eux de n'avoir pas môme la liberté de s'en plaindre ! Oui, fidèles qui êtes soutlletés au visage de votre auguste Père, étouffez votre indignation et parlez bas... de peur que cela ne soit entendu à Berlin ! Là, le césarisme s'est

établi préfet de police du momie actuel, décrétant le silence universel pour que le cri de ses victimes n'accuse pas le bourreau, et, quand il a dévalisé, étendu notre catholique nation sur le sol, menaçant sans cesse de se retourner pour la frapper, même à terre, si elle a l'insolence... de o-émir! î !

Les prétextes ne manquent pas aux Machiavels de chancellerie, capables de tels exploits. Ils font des lois qui donnent l'exclusion à l'Église, ensuite ils la déclarent coupable d'être hors la loi. Ils décapitent, en quelque sorte, l'Église de son Chef auguste; ils remplacent, au sommet de cet organisme sacré, la tête de saint Pierre par celle d'un empereur teuton, et ils proclament rebelle quiconque ne se prosterne pas devant l'idole pour cette querelle de détail. Certes, je ne sais pas si jamais l'Europe aura l'ignoble complaisance d'une telle adoration ; mais ce que je sais bien, c'est que mon fier pays n'y participera pas. 11 y a, en Europe, un domaine sacré fermé à toutes les tyrannies, un Saint-Empire par excellence, où aucun despotisme n'entrera : c'est la conscience de la France... et, par-dessus ces frontières inexpugnables, les hordes germaniques ne passeront jamais.

Ne trouvez-vous pas qu'elle vient à propos, mes frères, cette fête de la Compagnie primitive, pour nous consoler et nous venger des attentats actuels contre la primauté papale ? Au seizième siècle, ainsi qu'aujourd'hui, les potentats et les hérétiques d'Allemagne, les uns servis par les autres, étaient les spoliateurs, les insulteurs et les Malchus de la Papauté. Le scandale du temps étant la révolte contre Piomc, la réparation devait être un mouvement et un recrutement inattendu en faveur de Piome. Ce mouvement fut la naissance d'une Société qui ajoutait aux vœux ordinaires un vœu spécial de soumission au souverain Pontife.

Ah! comme nous devons les honorer, ces Jésuites primitifs, pour avoir compris qu'en matière d'obéissance ecclésiastique, le danger n'était pas dans l'excès de la générosité, mais dans les réserves. Après cela, qu'on les appelle tant qu'on voudra, tantôt les gardes du corps, tantôt les mameluks des Papes. Sublimes gardes du corps, qui ne défendirent jamais le leur quand il put devenir le rempart de leur maître ! Étranges mameluks, qui ne peuvent être payés de leurs services, puisqu'ils renoncent à tout, ou plutôt, qui

savent s'en payer eux-mêmes par le bonheur de verser leur sang quand le service l'exige ! Précisément parce que la sainte religion du serment est en baisse parmi nous, elle s'impose à nos respects une Compagnie qui sut si bien faire honneur au sien. Cent fois des Jésuites sont morts par obéissance pour le Pape ; une fois, ils sont tous morts par lui : à sa voix, ils se couchèrent dans la tombe sans murmure ; à sa voix, ils se relevèrent sans ressouvenir, et leur existence ressuscitée n'est encore que la continuation d'un amour toujours prêt, selon le bon plaisir du Pape, soit à vivre, soit à mourir.

Jouissez donc de ce spectacle, fidèles contristés, écœurés des excès de ce protestantisme nouveau qui s'appelle vieux-catholicisme, et, en présence des martyrs de la fidélité, oubliez les cyniques coryphées de l'apostasie.

Instruisez-vous à ce spectacle, vous qui avez toujours craint la prépondérance des Papes plus que celle des Césars, et qui traitez la fidélité envers Rome d'ultramontanisme, comme si l'ultramontanisme était un parti avancé, une extrême droite compromettante du catholicisme, tandis qu'il n'est plus que le catholicisme lui-même.

Enfin, instruisez-vous et taisez-vous, vous qui avez la naïveté d'admettre la bonne foi des querelles allemandes, et de penser que nous serions moins exposés si nous étions moins romains. Comme s'il était possible de désarmer l'iniquité par la peur! comme s'il n'était pas insensé de croire qu'elle a besoin d'être provoquée, pour attaquer, une convoitise qui, en venant de compter les milliards par lesquels nous soldâmes la conservation de la vie, suppute combien nous pourrions lui payer la conservation de notre Dieu. Mais si la France donne des milliards pour sa vie, elle donnerait sa vie pour son Dieu, et bien des choses se passeront avant qu'on ose la lui demander. Depuis Nabuchodonosor jusqu'à Napoléon P^ plus on l'a vu monter l'orgueil des persécuteurs de la vérité, plus il était près de s'écrouler. Aussi, dès que nos ennemis ont touché au Saint-Siège et pris la succession de Julien l'Apostat, il m'a semblé que la France était vengée. Dieu ajourne de pareils débiteurs, il ne les relaxe jamais.

Et vous, cependant, ô Agneau de Dieu, qui expiez les péchés du monde sur le calvaire du Vatican, angélique dominateur à qui l'on

arrache, pièce à pièce, l'univers, et que l'on accuse ensuite d'en troubler le repos, faudra-t-il vous le continuer, ce titre si peu justifié aujourd'hui que l'Église vous donne, de bienheureux Père? Oui : car, sur la montagne que vous habitez, on estime les choses comme sur celle des béatitudes. Or il vous reste la béatitude de la pauvreté, la béatitude de ceux qui pleurent, la béatitude de ceux qui sont doux, la béatitude des purs, la béatitude des pacifiques, la béatitude des miséricordieux, la béatitude de la persécution soufferte pour la justice : laissez le reste aux Césars de Germanie. Avec ce qu'ils vous ont pris, on peut être le fléau du monde; avec ce qu'ils ne peuvent vous prendre, on règne sur son cœur! Et les choses seront ainsi, mes frères, tant que le cœur humain ne sera pas remplacé par une rancune antipapiste, et le Décalogue divin parla loi du plus fort.

Reste à savoir comment cette fête offre à nos prostrations un principe d'espérance.

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