DANS LA. CATHÉDRALE D'ALBI
PANÉGYRIQUE
DE
Magnificabilur Christus in corpore meo, sive per vitam, sive per morlem.
Le Christ sera glorifié dans mon corps, soit par la vie, soit par la mort. {Philip., \, 20.)
Messeigneurs *,
La glorification du Christ par la vie et par la mort de Cécile nous reporte à la fin du deuxième siècle, au milieu de l'âge héroïque du christianisme ^.
Dans l'ordre politique, on était à la période des Antonins, sous le règne du philosophe Marc-Aurèle, doux envers tous ses sujets, excepté envers les chrétiens ; à une heure oii tous les pays connus étaient renfermés dans l'empire romain, et où ses soldats, échelonnés des bords du ïibre à l'Euphrate, de la Calédonie aux campagnes numides, mettaient autant de temps, pour se rendre d'une garnison à une autre, qu'il en faut à un voyageur moderne pour faire le tour de l'univers.
Dans l'ordre intellectuel, les affectations et les immoralités de la littérature latine avaient fait leur temps ; de nouvelles sources d'inspiration venaient de jaillir. Saint Justin élevait la voix pour la défense du vrai Dieu; Athénagore,pour accuser les idoles. Minutius
1 NN. SS. les archevêques de Toulouse et d'Albi.
2 C'est par erreur que le martyre de sainte Cécile avait été placé jusqu'ici, par les historiens, sous le règne d'Alexandre Sévère, en 222. Les découvertes récentes faites dans la catacombe de Saint-Calixte ont autorisé M. de Rossi à reculer la mort de notre sainte jusqu'à l'année 178.
Félix et Clément d'Alexandrie soutenaient les chrétiens au tribunal des persécuteurs ; Tertullien, le plus éloquent des Pères occidentaux, était déjà né, et l'on voyait apparaître à l'horizon Origène, que saint Jérôme a surnommé le plus grand maître des Églises.
Dans l'histoire du christianisme, c'est le siècle de la Légion fulminante et des martyrs de Lugdunum ; c'est la plus belle époque des catacombes et des amphitéàtres : quand les chrétiens sont partout exterminés comme ennemis des empereurs, des lois et de la nature entière : Odio gêner is humani convicli ; quand les Papes meurent presque tous par la main du bourreau, et quand l'Église, triomphant par le sang qu'elle donne comme par les conquêtes qu'elle fait, grave sur la tombe de ses martyrs des palmes de vainqueur.
Et n'allez pas croire, cependant, que ces temps fussent déshérités de bonheur et de gloire. Non : un grand amour venait d'éclore dans le monde, et il en renouvelait la jeunesse. L'empire croulait, mais on ramassait les ruines pour rebâtir. Aussi, on espérait jusque dans la tombe, tandis que, de nos jours, on s'y couche et on s'y résigne ; on sentait que le travail était un enfantement, tandis que, de nos jours, il ressemble plutôt à la dissolution ; quand Rome leur manquait, les Fiomains étaient tendrement recueillis par l'Église, tandis qu'aujourd'hui les cœurs inquiets pour la France, en même temps que renégats envers l'Église, traînent le deuil de ces deux patries. En un mot, alors, on avait le pressentiment d'une grande chose qui commençait, tandis que maintenant on porte, dans les angoisses du présent, l'obsession de grands effondrements à venir !
C'est pourquoi je salue avec transport, dans le siècle de sainte Cécile, une manifestation éclatante de la pureté, de la fécondité et de la force qui marquent la période héroïque de l'Église, et, dans Cécile elle-même, l'expression idéale de ces trois grandeurs.
Certes, la pureté était bien nécessaire à cette société romaine qui tombait en putréfaction : aussi l'Église fait éclore des vierges sur la fange de la corruption païenne, de même que l'on sème des fleurs dans un air infecté pour le purifier. Elle infuse la chasteté au cœur du vieux monde, comme le sel dans une chair détériorée, pour en arrêter la dissolution : rendant ainsi aux âmes le secret de la dignité
humaine, aux mœurs publiques les assainissements qui les conservent, et aux nations la vitalité qui les fait durer. La virginité de sainte Cécile fut un des parfums les plus salubres répandus au sein d'une telle décomposition.
La fécondité était bien nécessaire à cette Église qui était encore étreinte, comme l'enfant au maillot, dans les langes de la légalité romaine, et qui, passant sa vie dans les hypogées de ses martyrs, n'avait droit au soleil que pour monter sur les échafauds. Mais bientôt cette minorité opprimée se propage par les cruautés mêmes tendant à la détruire. Partout les martyrs succombent, a-t-on dit, et partout ce sont eux qui triomphent ! De cette sorte, comme la virginité de Marie, la virginité de l'Église devient miraculeusement féconde, et celle de Cécile, par sa popularité séduisante, contribue au prodige de cette multiplication.
Enfin, la force était bien nécessaire à une civilisation épicurienne qui s'éteignait dans une sorte d'anesthésie dégradante, qui avait corrompu jusqu'à la notion du sacrifice de la vie et érigé en courage cette lâcheté suprême, le suicide. Eh bien ! l'Église vient apprendre au paganisme, profanateur de la mort, l'énergie qui la moraHse. Les martyrs fondent à cette fin la plus belle école de vaillance qui ait illustré le monde, et Cécile brille parmi les plus glorieux de ces martyrs.
En d'autres termes, Cécile coopérant à la purification des mœurs par le don qu'elle fait de son corps dans son engagement virginal, coopérant à la multiplication des chrétiens par le don qu'elle fait de sa foi dans son apostolat, coopérant au relèvement des courages par le don qu'elle fait de sa vie dans son martyre : voilà les trois ordres de sacrifices et d'influences dans lesquels elle glorifie Jésus-Christ.
Si j'en crois les suaves révélations de son histoire, entre toutes les vierges de l'Église, Cécile fut une des plus chères à l'amour de Marie. Aussi, la Mère de Dieu la prend pour compagne et pour suivante dans ses apparitions à saint Dominique, à Réginal et à Pierre de Vérone. Prions Marie de nous bien faire connaître celle qui a une part de faveur dans son intimité céleste, et dont l'éloge doit être plus particulièrement agréable à son cœur. Ave^ Maria.