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PREMIÈRE PARTIE

De la boue pétrie avec du sang, tel était le fond des mœurs païennes dans le siècle et dans la patrie de sainte Cécile. Le trait le plus significatif de cette corruption, c'est qu'elle ne peut être racontée : car on la flétrit, mais on ne la détaille pas. Ce que furent alors, en dépravation, en gourmandise, en cruauté, les maîtres du monde, serait le cauchemar éternel de la postérité, s'il ne restait à ces monstres couronnés la circonstance atténuante de la folie. Ce que furent les fêtes de cette religion ne pourrait être dit dans celles de la nôtre, sans mettre en fuite les anges et les adorateurs de ce sanctuaire. Enfin, ce que furent les multitudes dans cette Rome où l'on faisait pleuvoir sur l'amphithéâtre une rosée parfumée de nard, où l'on semait l'arène du cirque d'une poussière d'ambre et d'or, où l'on portait à la main, en été, une boule de cristal pour ne pas suer, où Octavius payait cent mille francs un barbeau pour sa table, et où Apicius se tua pour n'en être pas réduit à vivre avec dix millions de sesterces : ce que fut, dis-je, cette civilisation, c'est là un cloaque sur lequel l'histoire étend le voile de ses réticences, et dont la révélation sera l'épouvante du dernier jour.

Comment s'y prendra le christianisme pour désinfecter ce corps gangrené du monde romain? Il suscite une série de types inconnus, destinés à transformer par leur exemple la moralité publique, et, en tête de ces phalanges régénératrices, paraissent les vierges. Comme c'est la femme qui servit d'instrument à la dissolution des mœurs, c'est elle qui doit avoir l'initiative de leur restauration: en Magdeleine, Jésus la constitua réformatrice par la pénitence ; en

Marie et sa virginale postérité, elle devient réformatrice par les charmes de son innocence. Le sensualisme païen la verra sous ces attraits nouveaux, il s'éprendra d'elle, il rougira de lui-même, et le règne de la pudeur commencera sur la terre. Cette pudeur est tellement l'effet du christianisme, qu'elle en devient le signe. Aussi les tyrans demandent indifféremment à leurs victimes le sacrifice de leur Dieu ou celui de leur virginité. Sainte Potami(?nne et les sept vierges d'Ancyre peuvent racheter leur vie en souscrivant à leur déshonneur. En un mot, le christianisme est la source si authentique de la pureté, que la pureté est regardée comme la profession du christianisme.

C'est donc la virginité qui fut l'arôme purifiant de cette décadence putride, et, parmi les fleurs qui le produisirent, aucune n'embauma mieux l'Église et le monde que Cécile. Elle exerça d'abord cette influence par l'incorruptibilité de sa vie : Sive vifam.

Cécile est d'origine aristocratique, et sa généalogie, remontant jusqu'à l'époque des rois, participe de l'éternité de Rome. Les pontificats, les faisceaux consulaires, les triomphes militaires, toutes les gloires de la patrie ornèrent jadis sa maison. Ses aïeux ont porté, tour à tour, les surnoms de Macédonique, de Numidique, de Crétique, de Baléarique; les femmes de sa famille furent alliées aux empereurs, et tous les rayons de cette illustration si antique se concentrent sur son jeune front. Or, voici de quelle manière cette Cécile de la nouvelle Rome efface les fastes de la gens Cxcilia écrits dans les annales de l'ancienne.

Comme bon nombre de patriciennes de cette époque et de sa race, elle est baptisée : de la villa de ses ancêtres, située sur la voie Appienne, elle se rend dans les souterrains voisins, où Urbain, vicaire du pape Éleuthère, célèbre les saints mystères et enseigne la nouvelle religion. C'est elle qui entretient, sur le chemin des catacombes, des pauvres échelonnés en sentinelles pour avertir les chrétiens se rendant aux assemblées nocturnes, s'ils peuvent avancer sans péril. Avant ces réunions, on la voit en compagnie des plébéïennes, dans les ambulacres sacrés, vêtue de la cyclade brodée d'or que son rang lui impose ; mais, pendant ces réunions, elle prie comme la plus humble de tous. Or, sous les voûtes des

cimetières de Priscille et de la voie Ardéatine, à la clarté incertaine des lucernaires et des flambeaux résineux, la jeune vierge a vu représentés les traits de Marie tenant Jésus entre ses bras, et, en entendant l'explication de ce mystère, une noble émulation s'est emparée de ses désirs. C'en est fait : quand ses parents lui imposeront l'union conjugale, les merveilles du chaste foyer de Nazareth se renouvelleront sous le toit des Cécilius ; et elle peut donner la main à un homme, malgré sa donation à Dieu, parce que son ange a reçu ordre de se montrer à elle pour la rassurer sur les suites.

Ne croyez pas, cependant, qu'elle compte sur sa conservation miraculeuse sans tâcher de la mériter. Elle porte sur sa poitrine le livre des Évangiles, afm de purifier son cœur à ce contact. Elle jeûne souvent jusqu'au soir, pour bien préparer son âme. Elle meurtrit sa chair innocente par un cilice dont on sent encore les nœuds, sous le tissu intact de sa tunique brodée, à la seconde invention de son corps, en 1399 : en un mot, elle vit en ange, pour être traitée en ange. Aussi, quand Valérien, de noble origine comme elle, mais de famille païenne, lui est présenté, elle ne le refuse pas : car, de même que la conjonction des astres s'opère de loin, dans les profondeurs du firmament, par le mélange de leurs rayons, de même leur mariage sera uniquement la rencontre de deux âmes sous le regard immaculé de Dieu.

Mais voici le jour de ces noces virginales. Tout s'ébranle dans les deux palais des Cécilius, au Champ de Mars, et des Valérius, dans la région transtibérine. Cécile se rend de Tun à l'autre avec ses cheveux partagés en six tresses, selon la coutume des vestales, un voile couleur de flamme qui la cache au regard des hommes sans la ravir au regard des anges, et une robe de laine blanche unie, comme celles que tissait de ses royales mains son aïeule, la femme de Tarquin, Caia Caicilia *. Elle s'avance précédée des torches nuptiales, accompagnée pubhquement des pompes païennes, en secret des prières des chrétiens, et répétant cette invocation du prophète: « Que mon cœur et mon corps demeurent imma-

Description empruntée aux Actes de la sainte.

Cillés, afin que je ne sois pas confondue » : Fiat cor meiim et corpus meiim immaculatum, ut non confundar *,

Quand l'heure fut venue, Cécile dit à son époux : « Mon jeune et a tendre ami, j'ai un secret à te confier ; jure que tu le garderas. » Valorien ayant donné sa parole, Cécile continua : « J'ai fait à mon « Dieu de chastes serments, et, depuis, un ange veille sur mon (( corps pour le garder. Si tu respectes sa présence, l'ange te « bénira ; sinon tu serais puni. » Saisi d'étonnement à la révélation naïve de cette innocence, Yolérien promet d'obéir, mais à la condition que l'ange lui apparaîtra en témoignage. « Nul ne peut voir (c les anges, » ajoute Cécile, « s'il no fut lavé dans les eaux du « baptême. » — « Eh ! quel est celui qui me purifiera, afin que je voie ton ange ? » dit Yalérien. Cécile répondit : a Rends-toi à trois « milles de la ville, sur la voie Appienne. Demande aux pauvres « qui veillent le long du chemin et qui me connaissent la demeure (( du vieillard Urbain, pontife des chrétiens, caché au milieu des « tombeaux. C'est lui qui purifie les hommes afin qu'ils puissent « voir les anges ; et quand tu rentreras dans cette chambre, tu « apercevras le mien qui sera devenu ton ami. »

Yalérien frappe à la porte d'Urbain aux premiers feux du jour. Il raconte les mystères suaves du cœur de Cécile, et le vieillard tombe à genoux pour rendre grâces au Ciel. Cependant, un personnage vénérable, couvert de vêtements blancs comme la neige, et tenant à la main un livre aux lettres d'or, apparaît au vieillard et au jeune homme. C'est le grand Paul qui descend du ciel pour '. truire le néophyte, en lui disant : « Lis les paroles de ce livre, « et crois. » Yalérien parcourut la page sainte, puis il s'écria : (( Rien n'est plus vrai, rien ne doit être cru plus fermement ! » Et Urbain, l'ayant purifié à la fontaine du salut, lui dit de retourner auprès de son épouse.

Cependant Cécile n'avait point quitté la chambre nuptiale ni cessé de prier. Quand Yalérien, couvert de la robe blanche des néophytes, revint à elle, il la trouva prosternée, tandis qu'un ange aux riches couleurs et aux ailes brillantes veillait auprès. Il tenait dans ses mains deux couronnes entrelacées de roses et de lis. Il en

' Ps. cxviii, 80.

posa une sur la lète de Cécile, une autre sur celle de Valérien ; et, faisant entendre les accents du ciel, il dit aux deux époux : « Méritez de les conserver par la sainteté de vos corps, car c'est du « jardin du Paradis que je vous les apporte. Ces fleurs ne se fanece ront jamais ; mais personne ne pourra les voir, s'il n'est digne « comme vous par sa chasteté de cette faveur. »

Après le départ de l'ange, Cécile et Valérien s'épanchèrent dans l'ivresse des félicités célestes qu'ils venaient de recevoir. Leur conversation durait encore, quand Tiburce, frère de Valérien, impatient de le revoir ainsi que sa nouvelle sœur, les aborde en les pressant dans ses bras. Mais quelle n'est point sa surprise ! On est dans les mois de l'hiver, et il sent émaner de la chevelure des jeunes époux le parfum des fleurs les plus odorantes du printemps. Alors Valérien expHque les invisibles couronnes qu'ils portent, et par quel moyen son frère obtiendra le privilège de les voir. Le lendemain, de même que saint Paul fut le catéchiste de Valérien, Cécile le devient de Tiburce; et ces trois âmes fraternelles, réunies par elle dans la foi et dans la chasteté, en attendant qu'elles le soient dans le martyre, formèrent un faisceau d'indicible attrait pour le bien-aimé qui se plaît au milieu des lis, et pour les chastes générations qui les suivent à l'odeur de leur parfum. Dilectus meus milii, qui pascitur inier lilia *.

Et si je loue Cécile par les Actes de son martyre, ne croyez pas que je les embellisse; j'en altère plutôt le ravissant idéal en les abrégeant. x\ussi, dès qu'ils furent connus, ils se répandirent dans la catholicité, comme une composition d'aromates. Le monde crut avoir une vision du Paradis. En ce siècle impur de Commode, où Vesta ne trouvait plus de prêtresses, môme avec les honneurs et les honoraires de la loi, une foule innombrable de vierges, sans autre perspective que le martyre, se vouaient à la garde des ossements sacrés. Enfin, des admirations, des courages, des conversions inouïes, éclatèrent devant la pure mémoire de nos héros. Car celte virginité, elle aussi, était une démonstration de la foi : l'homme croit aisément à Dieu quand il croit à ses anges...

^ Cant., Il, IG.

et quel moyen de ne pas croire aux anges en voyant vivre et mourir Cécile, Tiburce et Yalérien ?

Il se dégage donc une vertu purifiante de l'incorruptibilité de notre sainte dans sa vie, il s'en dégage une autre de son incorruptibilité dans la tombe : Sive per mortem. La décomposition matérielle est la suite du péché. Plus nous nous épurons par l'innocence, plus nous nous rapprochons de cet état primitif où nous devions entrer dans l'immortalité sans passer par les opprobres de la mort. Sainte Cécile est un exemple de cette conservation de la matière embaumée dans sa pureté. Aussi, pour elle, la tombe est encore le trône de sa beauté : Est suus truncis honor et venustas ; et de même qu'à la dernière invention de son corps, on ne brûla point d'encens, parce que l'arche de cyprès où elle repose en faisait l'office, de même, tandis que les exhalaisons des autres cercueils sont corruptrices, celles qui émanent de sa dépouille sèment des germes de résurrection.

Certes, Cécile n'emporta point dans la mort cet orgueil qui caractérisa ses ancêtres, l'amour des grands tombeaux. Aussi, tandis que celui de son aïeule Cécilia Métella s'étale, avec le luxe de ses colossales assises, de sa frise et de son sarcophage somptueux, d'un côté de la voie Appienne, rivalisant de splendeur avec les aqueducs et les ondulations de la campagne romaine ; de l'autre côté, une nouvelle Cécile, bien plus illustre que la femme de Crassus, et du même sang, est ensevelie sous une colline de ses biens de famille, dans une crypte que vingt fois les éboulements du sol viendront combler. Mais c'est en vain que les chemins de cette catacombe s'obstruent, les cœurs ne savent pas l'oublier ; et même quand on ne connaît plus la place où dort notre martyre, la piété chrétienne, toujours éprise de sa mémoire, se tournera vers tous les souterrains de cette région, en disant : ce A sainte Cécile » : Ad sanclam ùeciliam.

Ainsi, jusqu'au neuvième siècle, Cécile est toujours présente et agissante dans l'Église, quoique sa tombe soit cachée. Son nom est inscrit au canon de la messe, alors que sur les trente papes qui furent déjà martyrs, six à peine figurent dans ce diptyque sacré. De cette sorte, sur tous les autels de la terre comme dans

le ciel, la vierge suit l'Agneau partout où il va. Durant longues années, on lit les actes de son martyre à Tambon de son église. Les prêtres racontent ses passions sur le calvaire même où elle les endura. Sa fête est précédéed'un jour déjeune. Plus tard, les saints, tels que la bienheureuse Oringa, se féliciteront d'être gardés par le môme ange qui la protégea ; et ses ossements prophétisent sans cesse, quoique personne ne sache plus où ils sont.

Un jour, l'Église veut retrouver ce trésor, qu'on accuse vainement les invasions lombardes de lui avoir ravi ; le pape saint Pascal sera l'instrument des curiosités de cet amour. Oui, Pascal a vu la basilique transtibérine, bâtie sur l'ancienne demeure de sainte Cécile, tomber en ruine, et il est saisi de la pieuse ambition de ramener cette patronne dans sa maison restaurée. Mais où la découvrir parmi cette armée de confesseurs couchés dans les catacombes de Saint-Sébastien ? Vingt-huit chariots d'ossements sacrés ont été levés de ces corridors mortuaires, pour être déposés sous les dalles du Panthéon. Trois mille cinq cents corps de martyrs sont entassés derrière les tables de marbre qui tapissent les murs de Sainte-Praxède ; et maintenant que tout le sol où Cécile fut mise en terre a été exploré, qui pourra dire où elle repose? Une vision l'indique à saint Pascal : la crypte est sondée conformément à la vision ; et, après six cent cinquante ans de sommeil, l'angélique enfant fut retrouvée dans son coffre de cyprès, belle comme au jour où Urbain l'y ensevelit. La terre avait traité ce joyau de nos siècles héroïques comme les pierres précieuses dont elle n'altère point l'éclat. Ni les ravages des hommes ni les ravages du temps n'avaient porté atteinte, soit à la chaste beauté de son repos, soit à l'éclat de ses vêtements brochés d'or, soit au bois de son cerceuil.

Le huit des ides de mai 822, une grande pompe se déployait sur les chemins qui mènent de la catacombe de Saint-Cal ixte à la basilique de Sainte-Cécile : c'était Cécile elle-même, un instant perdue, mais non oubliée, qui renaissait pour la ville de Rome. Elle rentrait triomplialement, avec Tiburce, avec Valérien, dans cette maison où elle les avait préparés au martyre avant de le souffrir. Sa chambre nuptiale était changée en un temple magnifique ; là, du repos de sa pure couche, elle allait passer à celui d'un autel chargé

des trésors de la catholicité. Enfin, neuf cents corps de martyrs étaient tirés des catacombes pour lui servir de garde d'honneur à cette place où, vivante, elle fut couronnée par la main des anges ! Et, à ce spectacle, l'enthousiasme de la pureté faisait battre les cœurs enivrés de cette promesse : « Heureux ceux qui furent immaculés dans leurs voies ! leur héritage ne périra point. » llxreditas eorum in xternum erit *.

Pendant huit autres siècles, la piété de Rome s'imposa le sacrifice de ne point regarder ces reliques, auxquelles l'intégrité de la virginité avait transmis l'intégrité du tombeau. Mais, le 50 octobre 1599, Paul Sfondrate, cardinal du titre de Sainte-Cécile, fut saisi d'un désir éperdu de contempler les traits de votre patronne : il ordonna les fouilles nécessaires pour une seconde élévation de son corps. Après quelques travaux, deux sarcophages de marbre blanc apparurent au-dessous de l'autel : dans l'un devaient être les restes de Valérien et de Tiburce ; dans l'autre, ceux de Cécile. On enlève la table de marbre qui recouvre celui-ci. :Moment solennel ! on trouve intact, à l'intérieur, le coffre de cyprès qui, d'après la tradition, renferme la fille des Cécilius. Et maintenant, qui osera le premier porter la main sur cette arche sacrée? qui éveillera la bien-aimée de l'Époux céleste sur cette couche de son repos triomphal ? Neqiie evujilare faciatis dilectam ^.

D'une main tremblante d'émotion, Sfondrate ouvre le cercueil devant des témoins nombreux et choisis. La vierge dormait encore dans la grâce modeste où la fixa le supplice de son martyre, ainsi qu'Urbain l'avait placée en 178, ainsi que saint Pascal l'avait vue et conservée. Sous la gaze de soie dont ce dernier la couvrit, on voit encore scintiller l'or des vêtements de Cécile ; sur sa tunique, on distingue les traces glorieuses de son sang virginal ; à ses pieds reposent toujours les linges teints de la pourpre de son martyre. Étendue sur le côté droit, les bras jetés en avant de son corps, elle semble dormir; enfin sa tête, par une inflexion touchante, est retournée vers la terre, parce que le dernier coup du licteur lui ôta la force de la relever, et l'on dirait moins une morte qu'une victime frappée qui va mourir !

1 Ps. XXXVI, 18.

^Cant., II, T.

29l) MÉLANGES ORATOIRES.

A cet aspect, lieux témoins de son arrivée ici, sous Marc-Aurèle, murs antiques des Valérius qui tressaillîtes en la recevant comme fiancée, seuil béni p^r les pauvres où elle distribuait ses aumônes, oratoire sacré où les anges lui parlaient, salle du caldarium encore palpitante de ses dernières prières et de son dernier soupir, la reconnaissez- vous dans toute la majesté de son martyre, telle qu'elle était le jour où elle vous quitta pour les souterrains de Saint-Calixte, telle qu'elle était le jour où saint Pascal vous la rapporta ?

Oui, mes frères, elle est reconnue : aussi Rome prépare encore à Cécile une mémorable translation. Quatre cardinaux porteront sa dépouille, quarante-deux la suivront; Clément VIII, durant cette marche glorieuse, appuiera la tête au bois du cercueil pour se faire bénir par ce bienfaisant contact ; enfin, la postérité ellemême sera associée et perpétuellement présente à cette fête : car Baronius, dans ses Annales, dessine comme témoin oculaire les traits de Cécile retrouvée, et Etienne Maderne, de son côté, éternise par son habile ciseau l'attitude de la vierge dans son tombeau ! J'ai parlé de la statue de Maderne : malheur à qui n'a pas senti battre son cœur et conçu des aspirations angéliques en face de ce marbre virginal ! Jamais, auprès d'aucun mausolée chrétien, on ne sentit mieux la force et l'accomplissement de ces paroles : a Portez Dieu dans votre corps; le Seigneur conserve les ossements de ses saints a : Portate Deum in corpore vestro * ; custodit Dominus omnia ossa sanclorum suorum ^.

Votre patronne a-t-elle fini de moraUser par la vertu de sa tombe? Non : l'invention de sa tombe elle-même sera bienfaisante comme le fut celle de sa dépouille. Par une contradiction inexplicable, cette Piome qui a le culte de l'antiquité chrétienne, parce qu'elle a le dépôt de la Tradition, après avoir retrouvé le corps de la vierge chérie, oublia la place où il avait été enseveli. Les invasions, et peut-être les industries d'une piété tutélaire avaient scellé ce souterrain. Cependant le peuple, dont l'amour est plus fidèle que la mémoire, disait toujours en se dirigeant de ce côté • Allons

' 1 Cor., Yi, 20.

2Ps. XXXIII, 21.

à s;iinte Cécile. Mais où Cécile fut-elle déposée jusqu'à son exhuhumation par saint Pascal ? Mystère, dont l'explication, réservée à nos jours, valut à Cécile un nouveau triomphe dans la mort !

Un archéologue de génie, après avoir étudié les anciens itinéraires de Rome souterraine, dit un jour, en montrant un renflement de sol couvert par la vigna Àmendola : « C'est là-dessous que s'étend le cimetière de Calixte, c'est là que fut le premier lit de repos de Cécile : tous les autres qu'on lui assigne, sont des imaginations d'un saint amour, qui croit voir son objet môme là où il n'est pas. » Sur cette promesse inspirée, les excavateurs se mettent à l'œuvre. Ils pénètrent d'abord dans une grande crypte, qui fut, pendant nos âges héroïques, le lieu de sépulture des papes, comme l'attestent les couvercles brisés de leurs tombeaux. De là, ils passent dans une salle contiguë de la cité des morts, et, merveille émouvante ! ils se trouvent dans l'hypogée de sainte Cécile ! Oui, c'est ici, et comment en douter? Voilà une fresque du sixième siècle qui représente la martyre en prière, les bras étendus ; voilà, au-dessous d'Elle, un pontife revêtu de la casula, qui est nommé Urbain par l'inscription murale ; voilà les alvéoles où reposaient, près de leur sœur, Valérien et Tiburce ; enfin, voilà l'arcature sous laquelle elle reposa dans le sarcophage enlevé par saint Pascal ! Sans doute le tombeau est vide aujourd'hui, mais cette place toute seule raconte à l'àme des choses ineffables ; et le bruit de cette découverte, en 1856, renouvela les émotions de 822 et de 1599 dans le cœur de la ville attendrie.

Je les ai vues, les fêtes annuelles célébrées à ce sépulcre retrouvé, et le souvenir en est resté ineffaçable dans mon cœur !

Dès le matin on dit des messes près du saint tombeau, sur un autel composé des dalles qui fermèrent les loculi des martyrs. L'intérieur de l'arcade où gisait jadis le cercueil, est orné des dernières fleurs de la Campagne romaine. Les galeries obscures du labyrinthe sacré sont éclairées par les lampes de grès qui servirent à ses anciens fossoyeurs. Voilà l'immense dortoir de cette population de confesseurs que Cécile convia à venir loger chez elle et près d'elle après leur triomphe. Voilà où une partie de l'ÉgHse triomphante habitait, jadis, pour crier à l'Église militante qui combattait au-dessus : Espérance au tribunal des bourreaux !

Puis, quand on a respiré le parfum de ces grands siècles, en foulant les feuilles de roses et de laurier, on retrouve, au dehors, les derniers rayons du soleil d'automne, nuancés, à l'horizon sabin, d'une teinte d'azur ; on s'en retourne par cette voie Appienne que l'ancienne Rome appelait la reine des voies, regina viarum, et que Cécile parcourut souvent pour se rendre à sa campagne, avant d'y passer pour se rendre à son tombeau ; enfin, après avoir visité la place où elle fut à Saint-Calixte, on visite celle où elle est dans le Transtévère, on passe de sa cellule sépulcrale à ses reliques glorifiées, et l'on rentre chez soi tout pénétré de la grâce de ceux qui ont aimé Notre-Seigneur jusqu'à l'incorruption de la vie : Graiia cum omnibus qui diligunt Dominum noslrum Jesum Christum in incorruptionem *.

0 noble et pure Caecilia ! je m'oublie dans votre histoire, parce qu'elle est votre panégyrique le plus beau. Et ce panégyrique n'est pas une stérile poésie : en vous regardant, on se transfigure; votre commerce est une fréquentation d'ange qui porte à le devenir ; on vous respire comme un bouquet qui éloigne les contagions malsaines, et cependant ce n'est pas là toute votre influence sanctifiante : car, vierge, vous coopérez à la purification du monde par le don de votre corps ; mais, apôtre, vous travaillez à la multiplication chrétienne par le don de votre foi.

1 Ephes., VI, 24.

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