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DEUXIÈME PARTIE

La femme vierge fut le premier type produit par le christianisme pour régénérer, h femme apôtre fut le second, et il faut avouer que ce n'était pas trop des deux ! Cécile les réunit en elle. Rome p.iïenne est cette prostituée dont parle saint Jean, qui a fait boire tous les rois dans la coupe de ses abominations ; elle est condamnée à tomber, et la fumée de ses embrasements montera dans les siècles des siècles ! Mais, païenne ou chrétienne, Rome restera à la tête d'une conquête universelle, et son second empire surpassera le premier. Aussi, tandis qu'elle perd le successeur d'Auguste, elle garde le successeur de saint Pierre. Et, de cette cité néfaste qui portait jadis aux extrémités du monde le cynisme de ses cruautés et de sa corruption, s'élance la sainte propagande de la pureté et de l'amour. Il y a plus : les ordres qui venaient du Capitule ne passaient pas l'Euphrate ; la voix qui descend du Vatican retentit dans toute la terre, si bien que l'empire de Marc-Aurèle n'est qu'une province sur la carte de la catholicité. Sans doute, de même qu'il n'y avait qu'un intermont du Capitole à la roche Tarpéïenne, il n'y a qu'un pas du Vatican aux catacombes ; seulement, si la puissance qui est renversée de la roche Tarpéïenne se brise, celle qui descend aux catacombes ne tombe pas : car plus elle est humiliée, plus elle est obéie, et aussi bien que du haut de leur trône, les papes régnent du haut des échafauds.

Or, au siècle de Cécile, il y avait un grand ensemencement sur le territoire de cette domination. Immense travail, qui n'est pas fini encore. Heureusement l'Évangile n'est pas une semence dévorée par les vers. La semence de la vérité est encore plus incorruptible que celle du pain, et, puisque des grains de blé recueillis

à Herculanum ont germé et produit des épis après dix-sept cents ans de sommeil vital, il n'est pas possible qu'après le même temps la parole de l'éternel semeur ait perdu la vertu qui fructifie. On ne doutait pas de ce sens commun au temps de Cécile ; néanmoins on se pressait de semer, et Cécile fut du nombre des femmes qui, selon l'expression de saint Paul, travaillèrent à l'Évangile. Comme ses ancêtres, parmi lesquels comptaient Scipion et Pompée, contribuèrent à l'extension de la première Rome, elle collabore aux progrès de la seconde dans la vie et dans la mort : Sive per vitam, sive per morlem.

Sans doute elle est apôtre par sa virginité même, car heureuse celle qui est ainsi stérile et sans souillure! elle cueillera des fruits dans les âmes : Félix est sterilis et incoinquinata..., habehit fructum in respectione animarum sanctarum *. Heureuse celle à qui Jésus a dit : « Je veux vous épouser à jamais ! » Sponsaho te mihi in sempitenium ^ .- car, si de l'union de la femme avec l'homme naissent les hommes, de l'union de la femme avec Dieu naissent les chrétiens. Mais, indépendamment de cette suprématie indirecte, Cécile a exercé, sa vie durant, une influence immédiate sur les âmes, dont voici les preuves et les trophées : Sive pe?' vitam.

Son premier apostolat fut à l'adresse de Valérien et de Tiburce, et les mâles accents de cette apologétique en famille rappellent Tépoque et la force de TertuUien. a Est-ce que des statues de terre, a de bois ou d'airain, » s'écrie-t-elle, « pourraient être des dieux? a Ces vains simulacres, sur lesquels les araignées tendent leur a toile, les oiseaux déposent leurs nids ; ces blocs façonnés, dont a la matière est tirée des entrailles de la terre par des malfaiteurs ec condamnés aux mines, seraient estimés les maîtres du monde ! a Dis-moi, Tiburce, y a-t-il une différence entre un cadavre et a une idole? Au moins le cadavre a des sens qui ont jadis rempli a leur office, mais l'idole a commencé par la mort et demeure a dans la mort ^. »

^Sap., III, 13.

2 Osée, II, 19.

3 Voyez les Actes.

Et puis s'engage, entre Cécile et ses interlocuteurs, un dialogue sur l'immort-ilité, où la démonstration s'élève bien au-dessus des balbuliements de Socrate et de Platon.

Cependant, enivrés de ces leçons gracieuses et fortifiantes, les jeunes patriciens oublient totalement le monde pour le ciel. Leur vie se passe à ensevelir les martyrs, au risque de partager bientôt leur sort. Un jour, ils sont traduits, et alors Cécile se présente pour les confesser eux-mêmes, au moment où ils vont confesser Jésus-Christ. A la vue de ces trois héros, aimable fleur de la jeunesse romaine, courant à la mort comme à un festin, Maxime, secrétaire du préfet Almachius, saisi par la beauté du spectacle, subjugué par la grâce, se déclare chrétien. Après lui tous les témoins, tous les officiers de justice passent au Dieu de Cécile; et le lendemain, quand l'heure de l'exécution est venue, il ne se trouve point, parmi les soldats, un seul bourreau pour l'époux et pour le frère de la jeune patricienne, parce que tous sont la conquête de son apoàolat.

Et comme elle unit, dans son zèle prosélytique, le courage des actes à celui des paroles ! Certes, ils devaient se chérir d'une vive tendresse, ces trois enfants unis par de célestes liens ! ^lais, en ce temps-là, on avait pour Jésus-Christ un tel amour, que les autres n'étaient rien en comparaison ; et puis, on professait une foi si vive à l'immortalité, que la séparation par la mort ne semblait qu'un adieu jusqu'au lendemain ! Aussi, l'aurore de la matinée du martyre s'étant levée, Cécile fut la première à rompre le silence en disant : « Soldats du Christ, revêtez-vous des armes de la lu- « mière, et marchez à la couronne de vie qui vous attend. » Ici, les Actes ne consacrent pas un seul mot au déchirement de la séparation, pas un seul mot au deuil de cette femme restant seule, dans sa maison silencieuse, pendant que ses angéliques compagnons vont livrer leur tête sur la place du Pagus ïriopius, qui s'appelait place des Massacrés : Locus trucidatorum.

Heureusement pour les martyrs, ce Pagus était situé près de l'habitation où Urbain leur avait appris comment on voit les anges; heureusement pour Cécile, il était aussi voisin de sa villa, où elle put, le soir, aller recevoir leurs corps apportés par les chrétiens. Dans ce revoir après la mort entre les martyrs et leur

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sœur, quelle source d'émotions pour celle-ci ! Mais elle baise, sans pousser un cri, ces dépouilles triomphales, elle les ensevelit de ses mains au cimetière de Prétextât ; et l'éloquente Romaine qui prononçait naguère, dans le prétoire d'Almachius, des discours beaux comme VExhortation au martyre, d'Origène, renferme tout son deuil de femme dans ce sentiment d'apôtre gravé sur une tablette de marbre, aujourd'hui transportée des cati'.combes dans sa basilique : Aux saillis martyrs Tiburce et Valérieii, au jour de leur naissance céleste, le 18 des calendes de mai.

Cécile n'en a pas tini avec sa tâche d'apologiste : jusqu'à son dernier soupir, elle parlera et convertira. Elle était trop connue dans Rome par sa noble condition, par sa profession courageuse de la foi et par la mort de ses chers martyrs, pour qu'on différât de lui demander compte au nom des dieux de l'empire. Les sicaires d'Almachius se présentent donc à elle, la conjurent de ne pas vouer tant de grandeur, de jeunesse et de charmes à la mort. Cécile répond : « Frères, écoutez-moi : vous êtes les officiers d'un « magistrat dont la conduite vous fait horreur. Quant à moi, il a m'est glorieux de souffrir pour Jésus-Christ ; mais comme je « vous plains d'être au service de l'injustice et des idoles ! Ne ce me parlez pas de ma jeunesse : mourir pour le Christ, ce n'est a pas la sacritier, c'est la renouveler ; c'est avancer un peu de a boue pour recevoir de l'or, c'est échanger une demeure étroite a et vile contre un palais magnifique : car, entendez-le bien, noce tre Dieu ne se contente pas de nous donner poids pour poids ; a mais ce qu'on lui offre, il le rend au centuple, et il y ajoute « la vie éternelle *. » Etonnés de ce courage devant la mort, les assistants ne pouvaient plus contenir leurs larmes. Alors Cécile monte sur un bloc de marbre, et, d'une voix inspirée, elle crie à la foule : a Croyez-vous que ce que je viens de vous dire soit la a vérité ? » Et toute l'assistance, vaincue par l'ascendant de tant de foi et de charmes, répond : a Oui, nous croyons que le Dieu qui a possède une telle servante est le véritable Dieu ! » Le lendemain, Urbain, mandé par Cécile, vint la bénir une dernière fois, et

' Voyez les Actes.

administrer le baptême à quatre cents néophytes qui étaient le fruit de sa dernière prédication.

C'est ainsi que le patriciat romain continuait à l'apostolat, par le sang des Cécilius, le concours qu'il lui prêta jadis par Cornélius et Lucine. Le christianisme n'était donc pas, comme on l'a cru, la secte des bateliers juifs et des artisans romains *. La branche aînée de la gens Flavia lui avait fourni des adeptes et des martyrs ; dans quelques années TertuUien pourra écrire : « Nous remplissons « votre sénat et jusqu'au palais de votre empereur. » Cécile était de la condition de ces croyants influents qui en suscitaient d'autres. Sans doute, en voyant l'Église représentée sous forme adorante dans les peintures des catacombes, elle avait appris que la première puissance de la foi, c'est la prière ; mais elle savait que la seconde, c'est la parole, et elle s'en servait pour Jésus-Christ avec une autorité irrésistible. De cette sorte, la même aristocratie qui porta ses aigles aux frontières du monde connu, en ouvrira les chemins à la Croix. iVussi, le voyageur qui visiterait la civilisation des Antonins, serait bien insensé de croire aux apparences hiérarchiques établies par les constructions romaines. Sans doute, sur les collines de la Campagne on voit les palais des grands, dans les caves le séjour des esclaves, et plus bas encore les souterrains des chrétiens. Mais, dans ces souterrains, les maîtres du monde descendaient quelquefois pour en préparer la conquête à Jésus-Christ. Là, les parents des Césars se jetaient dans les bras des fils de Spartacus, et l'embrassement de ces deux extrêmes, qui ne s'étaient jamais touchés, commence la marc lie victorieuse de l'Évangile ainsi que la formation de cette famille universelle qui aura nom la catholicité.

Et néanmoins, Cécile ne termine pas son apostolat avec sa vie : elle exerce des influences d'outre-tombe qui sont sa prédication dans la mort. Tout étant idéalement beau en elle, les arts, qui sont la religion de l'idéal, l'ont adoptée pour inspiratrice et pour patronne. Eh ! comment exprimer ce qu'elle communiqua de pureté à la terre

* Voyez doin Guéranger et M. de Rossi sur la généalogie aristocratique des premières familles chrétiennes à Rome.

par cette vertu séduisante ? Vous l'avez vue apôtre de la vérité, regardez-la dans son apostolat du beau : Sive per mortem.

Elle règne d'abord sur la musique. Pendant le festin de ses noces, elle n'entendit pas les concerts des réjouissances nuptiales, parce qu'elle était ravie en extase par les chœurs des anges : c'est pourquoi elle fut regardée, depuis, comme confidente de la musique des cieux, et préposée aux saints cantiques de la terre. D'ailleurs, son àme et sa vie étant un hymne d'amour, il convenait de l'honorer comme une glorieuse expression de cette vérité : « Je chanterai dans la voie immaculée. » Psallam in via immacidala *. Tout chante, en effet, en Cécile, depuis ses premières paroles à Yalérien jusqu'à son dernier acte de foi devant les bourreaux. Aussi le plus mondain des arts s'est placé sous la protection de cette céleste musicienne. Les profanes acteurs qui ne viennent pas à l'église pour Dieu, y paraissent pour célébrer sa fête ; les plus illustres compositeurs lui dédièrent leurs partitions. Enfin, il n'y a pas jusqu'à notre société corrompue qui ne la place comme muse chrétienne de Tharmonie parmi les décorations de ses scènes lyriques ! 0 pure enfant, qui ne chantiez qu'avec les anges, qui nous êtes représentée, par la tradition, tenant l'orgue dans les concerts des cieux, qui avez plus fréquenté les catacombes que les théâtres, pardonnez-nous cette profanation, qui insulte à votre pudique regard, en vous imposant des spectacles impurs que les bourreaux vous ont épargnés.

Elle règne encore sur la peinture, partant sur l'art qui moralise par les enchantements de la vue, comme sur celui qui élève par les plaisirs de l'ouïe. Quel type de beauté morale Cécile a offert, sous ce rapport, aux contemplations chrétiennes ! Son image a tenté le pinceau des plus grands artistes, depuis Cimabue et Fiésole jusqu'à Paul Delaroche : mais qu'on la considère en son couronnement de fiancée, dans la fresque de l'église du Divin- Amour, à Piome, ou dans le poème écrit en son honneur sous celte splendide voûte ; qu'on la regarde recevant à genoux le dernier coup de la main du licteur, d'après Jules Piomain, ou exposée aux vapeurs du caldarium, d'après Marc Antoine ; qu'on

1 Ps. c, 2.

la suive sur la frise de Saiiit-Vincent-de-Paul, parFlandrin, seule au milieu des autres vierges qui marchent deux à deux, et enlevant au son de l'orgue portatif toute cette procession angélique qui s'avance vers l'Agneau ; qu'on la visite à Bologne éclairant tout un musée de la splendeur ineffable que jeta sur ce front le génie ébloui de Raphaël : partout Cécile parle aux âmes, partout elle est apôtre dans les transfigurations de sa vie posthume. Je viens de nommer le musée de Bologne ; j'y ai été, ne me demandez pas ce que j'y ai vu : j'y ai vu Cécile dans un même cadre, entre saint Paul et saint Jean, saint Augustin et Magdeleine ; Cécile foulant aux pieds les instruments delà musique profane et laissant tomber le sien, parce qu'elle entend les accords des cieux. Mais les rayons de cette vision m'ont ôté les yeux et la mémoire, je ne sais plus rien du reste ; seulement, de même que le Corrège s'écria en présence de cette peinture : « Moi aussi je suis peintre ! » Ancliio sonpittore ! combien de fois, au souvenir des traits ineffables de Cécile, n'ai-je pas dit en mon cœur : Moi aussi je suis chrétien !

Enfin, elle règne sur l'architecture, qui est la réunion de plusieurs arts dans un seul. Et où la preuve de ce règne fut-elle plus resplendissante qu'ici ? Un jour vos aïeux se concertèrent pour ce grand dessein : Jetons dans les airs un acte d'amour à Cécile qui fasse crier les pierres en son honneur quand nous n'y serons plus, un monument sur lequel le temps ne puisse rien qu'imprimer comme un fard la teinte des siècles à son front immortel. Que ce monument, forteresse majestueuse à l'extérieur, sanctuaire radieux à l'intérieur, soit une merveille sans modèle de l'art ogival. Que tout un peuple de statues drapées dans la dentelle s'y dresse, et que des murailles de pierres brodées s'y élèvent, comme un défi jeté à l'impossible par l'amour. Que la peinture monte et s'enroule des parvis à la voûte, à des hauteurs où l'encens et la poussière n'arrivent pas. Que l'or et l'outre-mer brillent au firmament de cette nef d'un éclat inaltérable comme la beauté de notre patronne en son tombeau. Enfin, qu'une tour immense s'élance jusqu'aux nues, pour dire à notre fleuve, à nos collines, aux siècles et aux distances ; C'est ici la plus belle demeure de Cécile après celle du ciel ; et que cent générations viennent sur ces dalles apprendre à aimer le Christ pour lequel elle mourut !

Eh bien ! qu'en dites-vous ? Voilà ce que peut faire pour son Dieu une jeune fille avec l'enthousiasme de l'amour! voilà ce qu'opère, par sa vie et par son histoire, une seule héroïne de la folie de la croix ! Sans compter qu'il n'appartient pas à l'esprit humain de sonder toute l'influence apostolique de Cécile dans l'Église. Croyez-vous, par exemple, que, du fond de sa crypte transtibérine, elle ne veille pas sur le successeur auguste d'Éleuthère, qui est son voisin ? croyez-vous que, dans la gloire de son martyre, elle ne compatit pas à celui qu'on souffre sur le Vatican ? Il n'est pas possible qu'étant citoyenne de Rome, son amour ne se répande pas en gémissements ineffables devant le trône de Dieu en faveur de son infortunée patrie. Aussi, s'il était vrai que la Rome des papes fût l'étoile que saint Jean, à Patmos, vit tomber du ciel, ou la montagne condamnée à être précipitée dans la mer, parmi tous les tombeaux sur lesquels l'Église irait pleurer en partant pour d'autres patries, celui de Cécile serait un des plus salués et des plus regrettés dans ce déchirant adieu.

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