‹ Mélanges oratoiresChapitre 36 sur 67 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Ctcile a-t-elle coopéré au relèvement des courages, et au redressement de la notion môme du courage, par son martyre ? Rien de plus certain. La décadence avait perverti toutes les idées. En ce temps- là, on ne savait plus ni vivre ni mourir. Quand Rome commence, on meurt pour le bien public; quand Rome finit, on se tue pour son propre plaisir, et la maladie du suicide devient épidémique. Les épicuriens, poussés au mépris de la vie par le méprisable usage qu'ils en font ; les stoïciens, qui se croient vainqueurs de la douleur en goûtant l'orgueil de s'y dérober, tous aboutissent à cette conclusion ignoble : la volupté dans la mort ; et, comme des paresseux qui cherchent le repos avant la fin du jour, comme des déserteurs qui fuient à l'heure du combat, les Romains se couchent et ne ne tombent plus !

Eh bien ! les martyrs, eux aussi, feront bon marché de la vie; mais dans quelles autres conditions ! Leurs bourreaux se donnent la mort par lassitude, eux la reçoivent par conscience. Les premiers se retirent de la scène, dit Sénèque, pour n'avoir point l'ennui de se lever, d'avoir froid ou chaud, de voir se succéder le printemps, l'été, l'automne et l'hiver ; les martyrs n'abdiquent l'existence qu'au moment où elle deviendrait un crime. C'est que les premiers placent leur égoïsme au-dessus de la vie ; les seconds n'y mettent que Dieu qui la leur donna, et qui a le droit de la reprendre quand elle serait un attentat contre lui. Ainsi, toute foi surnaturelle à part, il y a entre le suicidé et le confesseur la même différence qu'entre Marcellinus savourant dans son bain le plaisir de se sentir mourir, et Régulus revenant à Carthage pour tenir ses serments. Le martyre fut donc une réhabilitation sublime du respect dû à la vie et du courage devant la mort.

Parmi tous les martyres, bien peu exhalent l'enthousiasme qui réconforte au même degré que celui de Cécile. Le moment étant venu pour elle de comparaître devant le préfet de Rome, ne nous arrêtons pas à décrire le frémissement d'Almachius à la vue de sa douce et fière victime, ni l'émotion de celle-ci en face de l'homme qui vient de mettre à mort son époux et son frère. Tout cet interrogatoire, où respirent les mâles vertus de l'ancienne Rome unies aux grâces naïves de l'innocence chrétienne, est une fleur de l'antiquité ecclésiastique. Je voudrais vous le montrer comme on montre les fleurs, sans y toucher. Je dois en effeuiller ces souvenirs pour ne pas prolonger.

— (( Jeune fille, ton nom? — Devant les hommes, Cécile ; devant Dieu, chrétienne.— Ta condition? — Citoyenne de Rome, d'illustre et noble maison.-— D'où te vient cette assurance? — D'une conscience pure et d'une foi sincère. — Ignores-tu quel est mon pouvoir ?- La puissance de l'homme est semblable à une outre remplie de vent : qu'une aiguille la perce, soudain l'outre s'affaisse sur ellemême. — Malheureuse femme ! ignores-tu que j'ai sur toi le pouvoir de vie et de mort ? — Dis, le pouvoir de mort, que tu partages avec les bourreaux ; le pouvoir de vie est à Dieu seul, qui me rendra la mienne quand tu me l'auras ôtée. — Mais nie, au moins, que tu sois chrétienne, et tu seras sauvée! — Honte à nos juges, qui emploient les tortures pour faire avouer aux malfaiteurs leur délit et qui nous offrent la grâce si nous nions le nôtre ! Eh bien ! non, je ne le renoncerai pas, ce nom qui est mon titre d'innocence ; je ne veux pas mentir pour acheter ton pardon.— Il est temps d'en finir : laisselà cette audace, et sacrifie aux dieux . — Le vrai Dieu est au ciel ; les dieux dont tu parles sont des morceaux de pierre ou d'airain. Us feraient bien mieux de ne pas s'user ainsi dans l'oisiveté, et de se jeter dans la fournaise pour y être convertis en chaux ou en métal utile. »

Certes, il faut convenir que la dignité du Christ et celle de la conscience humaine sont bien vengées ! Maintenant, que les faisceaux de la justice, la religion des dieux et la majesté de l'empire se déshonorent par une cruauté de plus!... Toutefois, comment ordonner l'exécution publique de cette jeune femme, dont les grâces surhumaines attirent tous les cœurs? Aussi le préfet de Rome

décrète que personne ne la verra expirer, et qu'elle mourra d'asphyxie, en aspirant la vapeur embrasée de sa salle de bains chauffée au degré le plus élevé.

Mais, ô prodige ! comme les enfants dans la fournaise, Cécile peut s'écrier : « Le feu s'est éteint à mes côtés » : Ignis exlinclus est a latere meo. Vainement l'hypocauste allumé jusqu'à la température la plus effrayante lui envoie, durant un jour et une nuit, des nuages d'air suffocant : une sorte de rosée céleste rafraîchit les membres de la martyre, et son amour est plus fort que ce genre de mort. Fortis est ut mors dilectio ^

A cette nouvelle, Almachius ordonne au licteur d'achever par le glaive ce que la vapeur n'avait pas accompli. La vierge vit entrer le bourreau avec allégresse, comme s'il venait lui apporter la couronne nuptiale. Ému, sans doute, par les charmes de sa victime, l'exécuteur brandit son instrument d'une main mal assurée : il laissa Cécile baignée dans son sang, mais non entièrement achevée, parce qu'après trois coups la loi lui défendait de frapper davantage. Ici commencèrent, pour notre martyre, trois jours d'une agonie aux émotions inénarrables. Après la sortie du licteur, la foule chrétienne entre dans la salle du bain ; et là, Cécile aux prises avec le trépas sourit encore à ses pauvres et à ses néophytes. Elle les exhorte à la persévérance jusqu'à la mort. Pendant qu'on étanche le sang de ses blessures, elle remercie le Christ de l'avoir associée à sa Passion ; elle entrevoit les félicités qui l'attendent, elle comprend enfin ce que signifiait la couronne de l'ange, en voyant se réunir sur son front les roses du martyre au lis de la virginité !

Mais il y eut, dans ces heures déchirantes et solennelles, un moment plus solennel encore oii la foule s'écoula : Urbain venait de paraître ! Urbain, qui avait quitté les catacombes à l'appel de sa fille bien-aimée, pour la bénir une dernière fois ; Urbain, qui la trouve étendue en ce moment comme l'agneau du sacrifice sur son autel sanglant, et qui la portera demain à cette place que nous avons vue, depuis, si pieusement visitée. Sans doute, le père et la fille que la mort devait séparer à peine quelques jours, se donnè-

1 Cant., VIII, 6.

rent rendez-vous au séjour des récompenses ; et bientôt l'àme de Cécile, accueillie à son entrée dans la gloire par celle de Valérien et de Tiburce, fut réunie à son divin Époux. En quittant le corps qu'elle habitait, cette âme lui imprima l'attitude où les siècles le contemplent avec ravissement ; et tandis qu'ils ont dispersé la puissance, les ossements, les palais des Césars, cette frêle poussière qui fut la beauté de Cécile est conservée par le temps à l'amour de la catholicité.

Et ne croyez pas que le dernier soupir de Cécile soit sa dernière influence sur la vigueur des caractères. Quand sa vie finit, son action ne fait que de commencer. En voulez-vous la preuve? écoutez les leçons qui sortent de son trépas à l'adresse des prostrations et des défaillances de nos jours : Siveper mortem.

0 vous qui ne vous contentez pas de compter, qui marchandez avec Jésus-Christ, consultez la mesure que suivait votre patronne. Sans doute, l'enthousiasme dans le martyre ne manquait point avant elle, puisque Symphorose et Félicité l'avaient précédée, que sainte Perpétue avait déjà arrangé ses cheveux dans le cirque de peur d'avoir l'air de mourir avec tristesse, et que saint Polycarpe avait invité ses bourreaux à souper. Mais sainte Cécile donne à la mort pour .lésus-Christ quelque chose de plus vibrant et de plus gracieux. Depuis qu'elle a fait graver le phénix, en signe de résurrection, sur la pierre de Maxime, les tombes des martyrs semblent plus justement appelées triomphales. C'est après elle que sainte Agnès, à treize ans, monte si vaillamment sur un bûcher embrasé ; c'est après elle qu'Origène, à quinze ans, ayant assisté au martyre de son père Léonide, devient tellement ambitieux de cette gloire, que sa mère est obligée de lui cacher ses vêtements pour l'empêde se livrer aux bourreaux. Enfin, aucun martyr plus qu'elle n'a exhalé cette belle philosophie du chrétien mis en demeure d'apostasier ou de mourir : Mourir est un gain.

Et vous qui seriez saints si tout le monde voulait bien l'être, et qui avez une foi vacillante à tous les souffles de la popularité, demandez à Cécile si son Dieu n'avait point de contradicteurs quand elle lui sacrifia sa vie. Alors, parmi les grands, sous la tunique de l'augure, sous la tiare du pontife, sous la robe du magistrat, on ne

trouve que l'athéisme; parmi les gens du peuple, ce qu'on croit en Élide est raillé à Délos, qui est la risée d'Épidaure. Partout, comme aujourd'hui, la confusion dans les croyances ; partout, comme aujourd'hui et plus qu'aujourd'hui, la guerre à mort contre Jésus- Christ. Certes, les martyrs ne marchaient pas au supplice soutenus par les applaudissements de la majorité ; Cécile n'avait pas vu ce temple ni les autres basiliques qui lui devaient être dédiées ; elle n'avait pas entendu l'acclamation des siècles qui allait la saluer ! Elle plie la tête sous le glaive, cependant, sans s'inquiéter si les savants, les bruits et les maîtres du monde font à son amour l'honneur d'être de son avis ! Hommes de peu de foi, n'oublions pas qu'avec notre peur et nos scepticismes les martyrs nous auraient trahis ; ne trahissons pas nos descendants !

Et vous qui avez le lyrisme de la foi dans l'imagination, sans en avoir les dévouements pratiques, interrogez encore les enseignements posthumes de Cécile, et elle vous répondra : Je n'ai pas seulement donné mon sang à Dieu ; je fus prodigue de mon amour, de ma fortune et de ma foi envers mes frères. Alors, en effet, quand la persécution éclatait, les chrétiens pouvaient dire à leurs ennemis : Avant de nous mettre à mort, au moins reprenez dans nos hôpitaux les pauvres et les infirmes que vous n'avez pas secourus ; dites à ces Romaines qui abandonnèrent leurs nouveau-nés de venir les reconnaître entre les bras de nos épouses ! Mais, aujourd'hui, le Christ n'est plus servi qu'en stériles désirs, les chrétiens sont insensibles aux maux qui ne les touchent pas. Eh ! quand donc passera-t-on des aspirations évangéliques à la vie de l'Évangile ?

Et vous qui n'êtes pas religieux parce que vous ne savez rien de votre religion, ou parce que vous le savez mal, instruisez-vous sur le tombeau de Cécile. Son siècle, comme le nôtre, fut une époque de superstitions prophétiques : car Auguste brûla deux cents volumes de fausses prédictions, en cachant dans des boîtes d'or, sous le piédestal de l'Apollon Palatin, les vrais livres des sibylles. Mais, comme le bon sens de Cécile est ferme sur ces questions qui faisaient délirer le monde romain ! comme elle parle, en vrai docteur, de l'unité de Dieu et de l'immortalité des âmes, avant que les docteurs eux-mêmes aient paru ! enfin, comme elle confond

l'ignorance de bon ton et de très mauvais genre que les femmes du jour affectent sur ce point! Que Julien l'xA postât ne dise donc plus aux chrétiens : « Tout votre savoir consiste à répéter stupidement : Je crois. » J'en atteste les Actes de Cécile, les chrétiennes d'alors en savaient plus que leurs bourreaux ; et si elles se contentaient de répondre : « Je crois », c'est parce que ce seul mot en disait assez devant des juges qui n'écoutaient pas, c'est parce qu'il renferme une preuve sublime quand douze millions d'arrêts de mort ne l'étouffent pas, c'est parce qu'il représente tout l'Évangile jeté dans un cri à la face des persécuteurs.

Enfin, vous qui tardez de redevenir chrétiens par crainte, non plus des échafauds, mais des sourires, informez- vous auprès de Cécile comment les choses se passaient de son temps. Alors aussi les chrétiens se cachaient quelquefois ; mais quand ils disaient : a Fuyons aux catacombes ! » c'était parce qu'on pubhait contre eux des édits sanguinaires; et si le paganisme descendait dans ces nécropoles sacrées, là il trouvait des cénotaphes de martyrs pour lui dire : « Les chrétiens se sont retirés ici, non parce qu'ils avaient peur, mais pour épargner des crimes aux tyrans. » Ehî que diraient ces illustres combattants en voyant aujourd'hui nos lâches déserteurs du respect humain ? Comparaissez et soyez jugés au tribunal de votre vaillante patronne, vous qui êtes moins hommes que cette jeune femme en face du devoir chrétien, et qui êtes plus effrayés d'un persiflage de salon qu'elle ne l'était de la cruauté des Césars.

Dans le dernier entretien que Cécile eut avec le pontife Urbain, la vierge expirante tourna vers lui des regards pleins de douceur, et lui adressa ces belles paroles : « Père, j'ai demandé au Seigneur a ce délai de trois jours, pour remettre aux mains de Votre Béati- « tude mon dernier trésor : ce sont les pauvres que je nourrissais, a et auxquels je vais manquer. » Puis, de temps en temps, elle les faisait approcher de sa couche d'agonie, pour leur prodiguer des marques suprêmes d'affection et leur partager les derniers objets qui lui restaient. Cécile vous fait, ce soir, M. F., la même prière qu'à Urbain, par la société de Saint-Vincent de Paul, qui va recueillir vos aumônes. Pour les pauvres de Cécile, je vous en con-

jure, dilatez voire charité ; pour l'amour de Cécile, soyez généreux. Eh! qu'est-ce que votre offrande en comparaison de la sienne? 0 ravissante patronne, ô fontaine scellée, ô paradis fleuri, ainsi que vous appelait l'antique liturgie, je comprends, en méditant votre sacrifice, cette parole de saint Chrysostome : « Le tombeau des martyrs l'emporte en éclat sur le palais des empereurs » ; mais comme je comprendrais peu un peuple dont les aïeux vous dédièrent cette cathédrale, et dont les descendants ne vous consacreraient pas l'hommage de leur imitation dans les saintes largesses, dans la mortification des sens et du cœur, dans le dévouement aux pauvres de Jésus-Christ et dans l'amour de Jésus-Christ luimême !

Monseigneur, la belle solennité à laquelle vous m'avez convié dans votre illustre basilique, reporte ma pensée au siècle où Bernard de Châlenet en posa la première pierre, et surtout à celui où Louis d'Amboise en célébra la dédicace, le 23 avril 1489. Il m'est doux de constater que, depuis ces glorieux ancêtres, le Liber pontificalis de cette Église ne marque point de décadence, et que si bien des choses sont changées dans notre France, les trésors de vertu, d'instruction et de bonté mis par vous au service de votre épiscopat, sont là pour attester que les pontifes de Cécile ne changent pas. Et vous qui succédez, sur le siège de Saturnin, à Gabriel de Gramont, qui fut cardinal du titre de Sainte-Cécile, pourquoi me serait-il interdit de publier vos traits de ressemblance avec Urbain, fidèle serviteur d'Éleuthère, parce que je suis de votre famille ; de proclamer la fécondité remarquable de vos œuvres, parce que j'en suis le témoin édifié; enfin, d'implorer de notre sainte, pour les archevêques de Toulouse, la réciprocité de protection qu'ils accordèrent jadis à son tombeau? Et vous, enfin, qui êtes par excellence le peuple et la ville de sainte Cécile, qui occupez l'endroit de cette terre qu'elle regarde avec le plus de complaisance après celui où elle mérita le ciel, n'oubliez pas, ce soir, que le moyen d'aller la contempler dans cette patrie éternelle, c'est d'y envoyer comme elle vos trésors au-devant de vous, pour être reconnus quand vous y paraîtrez *. Amen.

^ Ce panégyrique devait être suiv: ''ine quête pour les pauvres de la société de Saint-Vincent de Paul.

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DE LA

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