PREMIERE PARTIE
La Propagation de la foi, considérée par rapport à l'Église, n'est pas seulement une vaste expansion de sa sève, une idée plus grande que celle des Croisades, réalisée par des moyens plus élevés ; elle est une véritable apologie du catholicisme, très appropriée à la phase tourmentée qu'il traverse, et très décisive contre les préoccupations actuelles des esprits. C'est, aujourd'hui, une prévention fort accréditée que l'enthousiasme manque à notre vérité religieuse, et que cette preuve intérieure, ou de sentiment, lui faisant défaut, bientôt toutes les autres ne prouveront plus grand'chose. Le même scepticisme se demande encore si la catholicité, jadis possible quand les monarchies européennes étaient armées pour elle, gardera ses frontières universelles maintenant que les rois et les églises nationales sont partout coalisés contre elle. Enfin, les sages n'ont-ils pas mille fois répété : Comment admettre l'immortalité d'une religion qui perd chaque jour du terrain, des adeptes, et partant des chances d'avenir? En opposition à ces trois arguments, voici la Propagation de la foi qui s'inscrit en faux et qui répond : Je fonde dans des collèges de martyrs la preuve héroïque de ma vérité, dans son apostolat cosmopolite le levier assuré de sa catholicité, et, dans sa conquête chaque jour envahissante, la garantie de son immortalité. Après cela, que l'on se dispense de soupirer des oraisons funèbres sur la fin prochaine de l'Église : car l'Église, comme les astres, quoique voilée un instant par certains nuages, n'en saurait être obscurcie, parce qu'elle est audessus.
La preuve héroïque de la vérité catholique est dans le martyre,
3f>-2 MÉLANGES ORATOIRES.
et la Propagation de la foi n'est-elle point l'école toujours florissante de ce sublime dévouement ? A chaque corps de la hiérarchie sacerdotale fut commise la garde spéciale d'une preuve de la relic^ion : aux prophètes, la preuve par l'inspiration ; aux docteurs, la preuve par la controverse ; aux pasteurs, la preuve par les bienfaits de la foi ; aux thaumaturges, la preuve par les miracles ; aux apôtres, la preuve par la propagation chrétienne ; aux martyrs, la preuve par le témoignage du sang répandu. Aussi, quand toutes les autres familles du sacerdoce sont en paix, il y en a une qui n'accepte pas la vie à ces faciles conditions. Elle va chercher la mort dans le lointain si elle ne la trouve point au pays natal, et, de même que l'on voit, au côté adorable du Sauveur, une blessure toujours ouverte, il y a, dans le cori>s immaculé de TÉglise, un organe toujours déchiré par où le sang ne cesse jamais de couler.
Grand spectacle et grande démonstration ! INapoléon traduisait l'impression que sa raison en recevait par ces mots marqués de sa puissante empreinte : « Partout les chrétiens succombent, et partout ce sont eux qui triomphent ! » C'est qu'en effet il n'appartient qu'aux choses immortelles de se retremper ainsi dans la mort ; surtout il n'appartient qu'à la vérité surnaturelle d'être affirmée par cette manière inimitable de mourir.
Douze millions de témoins de tout sexe, de toute culture d'esprit, se laissant égorger dans des suppbces inouïs, avec une douceur inouïe, quelques-uns pour certifier des faits qu'ils avaient vus, tous pour confesser une foi qu'ils auraient pu échanger contre la vie, et parfois contre la gloire, n'est-ce pas là une déposition dont l'histoire d'aucune erreur ne fournit ni l'équivalent ni même la contrefaçon ? Mourir l'épée à la main pour défendre l'honneur de son pays ou de son nom, c'est un courage si vulgaire, qu'on remarque moins, chez nous, ceux qui en sont capables que ceux qui ne le sont pas. Mais mourir d'un trépas convoité et cherché comme la fortune à l'autre extrémité de l'univers, mourir le front découvert et le bras désarmé, mourir avec amour pour la mort et avec reconnaissance pour ses bourreaux, comme saint Cyprien jetant vingt pièces d'or à celui qui allait lui trancher la tête; enfin, mourir ainsi, non pas pendant un siècle, mais toujours, si bien qu'aucune tyrannie n'ose plus nous demander cette preuve,
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tle peur qu'elle ne soit trop bien fournie, et qu'il a fallu renoncer à faire des martyrs par l'impossibilité de suffire à la tâche, c'est là un témoignage si exclusivement catholique, que jamais le faux ne s'en donnera la ressemblance.
Eh ! quelles sont les philosophies ou les religions capables de concourir avec nous pour le prix de cette intrépidité ? Les philosophes ne disputent vaillamment les palmes qu'à l'Académie, et n'ont jamais bravé ni une intempérie ni un accès de fièvre en confirmation de leur système. Les fausses religions ont eu leurs martyrs ; mais qu'on les compare aux nôtres sous le rapport du nombre, c'est à peine si les premiers comptent, et c'est à peine si on peut compter les seconds. Qu'on les compare sous le rapport de l'attitude : les premiers sont morts le bras tendu pour frapper leurs ennemis, les seconds la main levée pour les bénir. Enfin, les premiers ont offensé la raison par des écarts ridicules ou odieux, les seconds ont triomphé de toutes les oppositions de la raison par l'ascendant d'une beauté sublime, de telle sorte que les disciples de la vérité en fournissent deux preuves également victorieuses : l'héroïsme de leurs vertus et celui de leur trépas, leur manière de se tenir debout et leur manière de tomber.
Disons-le donc ici, avec respect pour les personnes, mais sans faiblesse pour les erreurs : il n'est permis à aucun culte de se présenter à côté de nous pour soutenir une telle concurrence. En preuve, regardez parmi les infidèles : le musulman reçoit la mort pour sa croyance, cela est vrai, mais il la donne aussi ; c'est un soldat fanatique, ce n'est pas un martyr. Regardez parmi les hérétiques : le nécrologe de ces églises compte des ancêtres vénérables, non des combattants héroïques, et leur apostolat, très prodigue de ses bibles, mais économe de son sang, a cessé d'être le confesseur de la foi pour devenir, tantôt un pionnier de la science géographique, tantôt un simple commis voyageur de la charité. Regardez parmi les schismatiques : en vain on fouille les annales de la Russie séparatiste, on n'y découvre point une seule légende de martyr. Je me trompe : des martyrs, il y en a
Quels sont ces enfants et ces femmes qui, sur les places de Varsovie, tombent à la bouche du canon moscovite, les genoux en terre et criant au ciel : « Jésus, Marie, ayez pitié de nous » ? Les voyez-
VOUS passer dans les déserts de neige de l'Ukraine, ces pontifes octogénaires allant expier, au fond des mines, le crime d'avoir obéi à Dieu plutôt qu'aux Romanow, et se retournant quelquefois pour saluer la patrie à jamais perdue ? Leur patrie, c'est la Pologne catholique ; et qu'est-elle autre chose qu'une nouvelle mère des Machabées au milieu des nations modernes et une vaste famille de martyrs ? Mais ces martyrs, mes frères, c'est la véritable Église qui les donne, et c'est le schisme qui les fait.
Enfin, regardez parmi les opinions politiques. Ah ! elles aussi se sont vantées d'avoir des martyrs ; mais quand ils sont tombés, ils avaient du sang sur les mains et du courroux dans les traits. Paris était en flammes, et c'étaient eux qui l'avaient incendié. Et, au contraire, qu'ai-je aperçu ?
Quelques modestes condamnés sortent d'une porte de prison, et marchent, deux à deux, au-devant d'un peloton d'exécution. Le jour décline, et c'est à peine si les bourreaux, qui désireraient la nuit pour envelopper leur crime, auront assez de lumière pour le commettre : des deux côtés les murailles sont hautes, et l'on ne voit qu'un coin du ciel pour rendre témoignage devant la justice de Dieu du forfait qui va s'accomphr. Cependant les otages priaient et devisaient noblement des choses d'un monde oi^i leur espérance les devançait. Ensuite, quand le moment suprême est arrivé, que les bourreaux ne craignent rien de leurs douces victimes : car l'un a légué à ses enfants la sainte obligation de pardonner sa mort, l'autre va échanger des bénédictions contre les derniers coups qui lui seront portés, tous tomberont avec le baiser de paix au fond du cœur. Mais, d'autre part, que les bourreaux, quand viendra pour eux l'heure du châtiment, n'aient pas la prétention de rivaliser avec nos héros dans les gloires de la mort, car l'avenir se détournera à jamais de leur potence en disant : Honte à la mémoire des assassins ! tandis que l'avenir fera éternellement le pèlerinage de la Pioquette, et, arrivé en face d'une place célèbre, il s'agenouillera en s'écriant : Salut à la mémoire des martyrs !
Maintenant, élevez-vous de ce sombre théâtre au sommet du Calvaire ; et, en voyant le catholicisme laisser, sur la route des siècles, depuis le pied de la Croix jusqu'aux échafauds de la Commune, la trace de ce même sang, dites-moi si vous ne reconnais-