SAIÎ^TE ÉG-LISE
Tu es P'ftrus, et super hancpelram œdificaho Ecclesiam meam.
Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. (Matih., xvi, 18.)
Monseigneur *,
Tromperai-je votre attente et celle de votre peuple en traitant aujourd'hui de l'Église plutôt que des grandeurs personnelles de saint Pierre ? Pourquoi l'éloge du premier Pape passerait-il avant celui de l'œuvre qui lui fut confiée, et ne me serait-il point permis de placer la divine barque au-dessus du pilote qui la conduit ? Le pilote lui-même autorise cette préférence, car rien n'égale à ses yeux la sainteté de la nacelle qu'il dirige vers les éternels rivages. Et s'il est glorieux pour Céphas d'être Pierre, avec toutes les vertus que ce nom rappelle, sa première gloire est d'être la pierre qui sert de fondement à l'Église.
Une telle matière étant le sujet d'un livre plutôt que d'un discours, je ne l'envisagerai que par un seul point de vue, mes frères, afin que votre attention ne soit pas débordée ; et voici l'aspect sous lequel cette vaste économie vous sera présentée.
1 Mgr Pie, évêque de Poitiers.
Chacune des trois personnes s'est réservé une tâche particulière dans l'ensemble des œuvres divines : le Père, la Création ; le Fils, la Rédemption ; le Saint-Esprit, l'Église. Et non seulement l'Église est l'ouvrage du Saint-Esprit; elle est sa résidence, semblable à une maison dont l'architecte fait sa demeure après l'avoir bâtie. Or, voici le frappant rapprochement que je pourrais proposer à votre admiration : par certains côtés, le travail de la troisième personne semble l'emporter sur celui des deux autres ; car la Création fut détériorée par le péché au premier jour de l'humanité, tandis que l'Église ne subit point de déchéance originelle ; d'autre part, l'adorable Rédempteur ne fut visible que pendant trente-trois ans sur la terre, tandis que l'Église y subsistera jusqu'à la fm des temps.
Cependant, ce ne sont pas les relations de l'Église avec les ouvrages des trois personnes que je veux méditer, ce sont ses rapports avec le plus beau des ouvrages divins : je veux parler de Marie. Comme Marie, en effet, TÉglise est vierge par sa pureté intacte et mère par sa fécondité. Comme Marie, elle est conçue sans péché et douée d'une vitalité plus forte que la mort. Comme celle de Marie, enfin, son innocence n'exclut pas la douleur ; et martyre en même temps qu'immaculée, elle offre un fonds inépuisable de beautés et de délices aux contemplations de la piété : de telle sorte que l'embrassement de ces deux mères, par les étreintes de la foi, est une des plus suaves émotions que l'àme puisse savourer.
Chrétiens de cette vaste assemblée, qui êtes en même temps enfants de l'Église et enfants de Marie, écoutez donc le parallèle ravissant que nous allons poursuivre. L'Église, semblable à Marie et à la première Eve, n'ayant pas eu de tache originelle : telles furent les gloires de l'humanité à l'état d'innocence, telles doivent être les gloires de la chaste épouse du Christ dans sa virginale intégrité ; et de même que la chute, en Adam, fut cause de l'ignorance, de la concupiscence et de la mort, ainsi l'Église, qui fut, avec Marie, affranchie de la chute, doit être exempte de l'ignorance par l'infaillibilité, des souillures par la sainteté, et de la mort par l'immortalité : trois caractères de cette institution que nous allons honorer, moins sous la forme d'un acte de foi que d'un acte d'amour.
Politiques à l'oreille déUcate, ne vous alarmez pas de mon des-
sein : le royaume que je vais détendre, embrasse tous ceux de ce monde et n'en est pas. Bien insensé donc qui chercherait, dans ma parole, l'intérêt d'une actualité provocante : car ce sujet, bien élevé au-dessus des rumeurs contemporaines, va se perdre dans les hauteurs sereines de la théologie.
Et vous, théologiens de la libre pensée, qui aimez à disserter sur les religions, non sur la religion, sur les Églises, non sur l'Église, sachez que la pluralité des religions n'exclut pas la vérité d'une seule religion, ni la multipHcité des Églises la vérité d'une seule Église, et que la recherche de cette dernière, quoique peu en faveur auprès de votre indifférence olympienne, est le devoir de toute raison et de toute conscience qui ne se mentent pas à ellesmêmes.
Vous, enfin, prédicateurs de la paix à outrance, philanthropes de l'orthodoxie, qui rejetez ces questions comme funestes à l'union des esprits et des âmes, sortez de votre illusion. Ce n'est point par charité, c'est par amoindrissement de foi que vous fuyez ce champ de bataille. Tandis que toutes les sectes chrétiennes s'écrient : Le Christ ! le Christ ! rien n'est plus important que de savoir où il est ; et celui qui réclame un silence de tolérance pour toutes les Églises, n'a guère qu'une foi de convention à la sienne.
Nous allons tâcher d'éclairer ces préventions sans les blesser. Pour y mieux réussir, demandons à la mère du Fils, qui a tant d'aifmités avec l'épouse du Saint-Esprit, de bien exposer le mystère de leurs pieuses relations. Ave, Maria.