DEUXIÈME PARTIE
Que la Propagation de la foi soit une grandeur nationale, ce sera peut-être un sujet d'étonnement pour ceux qui ne la connaissent pas ; pour nous, c'est une vérité qui n'a pas besoin d'être démontrée, parce qu'il suffit de la montrer. La France actuelle souffre de bien des maux, mais trois des moins contestables sont ceux-ci : une éclipse passagère de sa gloire, une déchéance de ses antiques vertus, un péril pour sa sécurité à venir. Voici comment la Propagation de la foi est devenue dans nos malheurs une consolation sociale, en offrant des réparations à notre gloire, des correctifs à nos déchéances, des espérances à notre avenir.
Oui, cet apostolat est une réparation ménagée par le Ciel à nos humiliations actuelles.
Certes, ce n'est point une petite charité que de rendre un peu de gloire à cet infortuné pays qui nous en a tant donné! D'autant que, semblable à toutes les natures héroïques, non seulement la France répugne à l'humiliation, mais elle ne peut se passer du sentiment de sa grandeur : elle souffre de sa médiocrité passagère, quand le malheur la lui impose, presque autant que de ses fautes. Lui restituer sa propre admiration et la conscience d'elle-même, en faisant jaillir de son âme l'enthousiasme du sacrifice, c'est la soulager du poids de ce cauchemar qui consiste à se chercher soi-même sans se trouver; c'est être le bienfaiteur, non de son amour-propre, mais de sa magnanimité.
Eh bien ! voilà un service que la Propagation de la foi vient de rendre à notre pays. Descendu au-dessous de lui-même pendant deux ans dans toutes ses œuvres, il remonte à son niveau, c'est-à-
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dire, à la tête de tous les autres, dans cette souscription apostolique. Oui, que l'on se le dise au milieu des nations : l'année écrasante de la libération de son territoire, la France a produit un million de plus pour l'extension du territoire de Jésus-Christ. Au contraire, l'année de nos milliards confisqués, de nos campagnes ravagées et de nos maisons pillées par l'Allemagne, l'Allemagne la victorieuse, l'Allemagne la prude, l'Allemagne la sainte a donné trois millions deux cent mille francs de moins que nous à la Propagation de la foi ! Ah ! pour la première fois depuis deux ans, je me sens un peu vengé !
Qu'ont-ils donc fait de leurs larcins, ces vainqueurs sans entrailles ? Comme je suis fier de cette noble revanche que nous avons tirée de leurs armes! car, si l'inégalité des forces nous imposa la défaite dans la lutte, l'inégalité des sacrifices nous a rendu la victoire sur le terrain delà suprématie morale, la seule qui commande au respect du monde et à l'avenir. Rien de plus touchant que l'aumône, quand elle tombe d'une main défaillante et d'un sein épuisé. Or, Jésus-Christ, passant au milieu des peuples de l'Europe et tendant la main pour implorer ses frais de voyage, a trouvé la France gisante et mutilée sm^ un champ de bataille ; et la France s'est soulevée sur sa couche de douleur, elle a fouillé dans ses trésors gaspillés, et elle a mis dans les mains de son Christ une aumône plus abondante que celle de tous les autres peuples ensemble. Noble pays ! Je ne suis pas étonné qu'on le chérisse jusqu'à mourir de la douleur de le savoir malheureux ; je ne suis pas étonrMÎ surtout que, par-dessus toutes ses ruines, une voix prophétique se soit écriée : « Ceux qui ont désespéré de la France, se sont toujours trompés ! »
Mais il y a, dans ce résultat, quelque chose de mieux que la réparation de notre gloire : c'est celle de nos torts. La France avait abusé de la suprématie qu'elle exerçait par les armes, nous n'avons pas à nous en occuper ici ; mais elle avait abusé surtout de cette autre domination qu'elle doit à l'influence de sa pensée dans le monde, belle prérogative que de Maistre définissait : a la monarchie universelle de la langue française ». Or, les maux de toutes nos autres conquêtes sont expiés et compensés par la beauté morale de celle que nous prêchons.
PANTCVRIOri: DE LA PnoPAGATlON DE LA FOL 33r>
Il me semble voir ma patrie accusée au jugement de Dieu, qui lui dit, dans la grande assemblée des nations, comme à Job : Ceignez vos reins, tenez-vous ferme sur vos pieds, et répondez-moi. Vous avez contracté une dette formidable envers ma justice : vous êtes tenue à la restitution, pour m'avoir pris ce que j'estime à la valeur de mon sang. Que me rendrez-vous donc en échange de tant d'àm^s perdues par l'audace de vos blasphèmes, par l'immoralité de votre littérature, par la licence de vos théâtres, par l'athéisme de vos institutions, par le paganisme de vos mœurs, par les frivolités de votre esprit public, par la contagion universelle de vos exemples pervers ? Encore une fois, que me rendrezvous en ce jour de liquidation universelle, où je vous redemanderai âme pour àme, vie pour vie ? La France s'est mise en devoir, mes frères, de faire honneur à cette créance sacrée. Conquérante pour le bien en même temps que séductrice pour le mal, elle a porté son Évangile plus loin encore que ses ravages, et, traduite à la barre du Maître de toutes les nations, elle peut lui dire : Si c'est à ma misère que vous demandez compte, je ne vous répondrai pas; mais qu'ils parlent pour moi les pauvres publicains par qui je fais confesser votre nom sur tous les rivages connus. En 1822, vos missions étrangères avaient six évêques, je leur en donne aujourd'hui vingt-trois; elles avaient vingt-sept missionnaires, je leur en donne quatre cent quarante; elles avaient à peine cent trente prêtres indigènes, je leur en donne trois cent vingt; enfin, elles avaient trois cent cinquante mille chrétiens, je leur en donne sept cent mille. 0 Père î ô Juge des peuples comme des hommes ! voilà les restitutions que j'offre à votre amour offensé : que beaucoup de péchés me soient pardonnes, parce que je vous ai beaucoup glorifié !
La Propagation de la foi n'est-elle pas encore le correctif de nos déchéances ? Une des principales est certainement le refroidissement de la charité. Toyez plutôt : Tindividualisme ayant presque éteint parmi nous l'amour, qui est le soleil du monde des âmes, la terre s'est convertie en une sorte de glacier moral, où la température baisse jusqu'à des degrés effrayants, et où les cœurs menacés d'une sorte de congélation ne respirent plus. Ajoutez au règne de l'individualisme celui de la division à l'infini : divisions
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de la politique, divisions des intérêts, divisions des ambitions, divisions de provenances jusqu'à ce jour inconnues, et vous comprendrez comment la sympathie fut remplacée, dans notre société, par une épidémie de mépris universel ; vous comprendrez surtout que si l'enfer a été défini une réunion de malheureux qui n'aiment pas, il V a, dans la froideur sibérienne qui règne au fond des âmes, de quoi expliquer la désolation presque infernale où nous vivons.
Ah ! de grâce, du sein de ces ténèbres sans chaleur où j'étouffe, laissez-moi voir passer les héros de la Propagation de la foi ! Eux, au moins, promènent d'un bout du monde à l'autre ce grand enseignement social, capable de tout renouveler parmi nous : le dévouement jusqu'à la mort. 11 y a, en effet, pour la France, un fléau de l'intérieur mille fois plus redoutable que ceux de l'extérieur : c'est l'égoïsme, qui a rendu tous nos maux possibles et qui peut les rendre tous infructueux. Arrachons-nous donc aux étreintes de notre propre personnalité, et entrons dans cette ligue sympathique de salut universel. Ô vous qui dépensez dans les sensualités d'un seul repas de quoi solder tant de souscriptions à la Propagation de la foi, n'oubliez pas que, moyennant cinq centimes par semaine, vous devenez actionnaire dans la plus belle société de secours mutuel qui puisse être réalisée ! Là, chaque soleil qui se lève, chaque soleil qui se couche, trouve une famille de plusieurs millions de frères agenouillés dans ce sentiment : « Saint François-Xavier, priez pour nous. » La môme fête qui nous rassemble ici, pour nous intéresser aux néophytes d'un autre univers, les réunit à leur tour pour nous rendre nos prières et nos bénédictions ; et, porté par l'association, le baiser des saints, comme parlait la primitive Église, passe d'une extrémité à l'autre. Hélas ! ce qui manque aujourd'hui à notre relèvement moral, ce sont les grandes inspirations de l'âme : allons prendre des leçons à l'école des confesseurs et des martyrs.
Vous verrez la sainte mère de ^L Jacquard refuser de prendre les vêtements de deuil en apprenant que son fils a eu l'honneur de verser son sang pour Jésus-Christ ; vous verrez Tangélique M. Dumoulin se montrer si doux sur son échafaud, que les bourreaux annamites sont obligés de s'enivrer pour avoir le courage de le frapper. Vous verrez... ou plutôt, je me trompe, vous avez vu le
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seul exemple peut-être d'amour sublime qui ait fait battre les cœurs dans l'histoire de nos derniers temps.
C'était pendant le règne exécrable de la Commune. Dans une prison remplie d'otages, on fait l'appel d'un certain nombre de victimes: il s'agit de marcher à l'exécution, et un père de famille est désigné. A cette vue, un prêtre qui ne l'a pas été, dit au père : <c Vous êtes utile à bien des personnes ici-bas, laissez-moi prendre votre place. J'ai cherché vainement la mort pour Jésus-Christ aux missions étrangères ; en me permettant d'épargner un deuil à votre femme et à vos enfants, vous me rendrez service : car, n'ayant pu être martyr pour la foi, je le serai pour la charité. »
Voilà les âmes trempées î voilà les héros élevés par la Propagation de la foi ! C'est la folie de l'amour, mise en face des saturnales de la haine. Heureusement, c'est le propre de l'amour d'être fécond, comme c'est celui de la haine d'être stérile: aussi, tandis que la haine s'essaye à la destruction du monde, l'amour le relèvera, s'il le faut ; et quand la civilisation sera mise au tombeau par la propagation de l'athéisme, elle sera ressuscitée par la propagation de la foi.
La seconde de nos déchéances caractéristiques, c'est l'obscurcissement de la foi. Ne parlons pas de cette foi mourante qui ne croit presque rien, quoique la propagation dont je parle, soit la profession la plus élevée de la foi qui croit tout. Ne parlons pas encore de cette foi languissante qui mutile l'Évangile et qui regarde le conseil comme la partie romanesque du devoir, quoique les héroïsmes de l'apostolat que je recommande, soient un vaillant soufflet appliqué à ce christianisme de juste milieu. Mais parlons seulement de cette foi mobile qui s'inspire de la popularité, et qui monte ou descend selon le thermomètre des engouements publics ; voyons comment elle trouve ici des leçons et des redressements.
Quels sont, par exemple, les sages du temps qui n'aient point dit : Pourquoi de nouvelles définitions dogmatiques, qui accroissent le noml)re des articles de foi et qui diminuent le nombre des croyants, qui provoquent des apostasies et qui ne suscitent pas des enthousiasmes proportionnés, qui devaient tout sauver et qui semblent être le danger plutôt que le salut de l'avenir ? A cela, dussé-je ouvrir une parenthèse, j'ai plusieurs choses à répondi^e.
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Génération de peu de foi, pourquoi avez-vous douté? Parce que certain nombre de défections ont attristé la famille catholique et scindé son unité ? Mais que sont ces exceptions par rapport à la masse? En voyant filer quelques étoiles, avez-vous jamais craint que la grande armée des cieux fût dépeuplée? Qu'est-ce que l'autorité de ces dissidences par rapport à celle de la foi ? Croyons donc à rÉglise parce qu'elle est divine, non parce qu'elle est populaire ; parce qu'elle rend les oracles du Christ, non parce que les coryphées de notre parti ou les journalistes de notre couleur lui font l'honneur d'être de son avis.
Génération de peu de foi, pourquoi avez-vous douté? Parce qu'une crise de gros temps a fondu sur la barque de Pierre, et que vous êtes incommodés d'en supporter les ballottements ? Mais restez donc sur cette barque parce que l'on y est sûrement, non parce que l'on y est bien ; partagez ses tempêtes au lieu d'en murmurer. D'ailleurs, qu'importe la question du gros temps par rapport au soleil ? Â-t-on jamais cru qu'il fût absent du firmament quand le ciel n'était pas bleu? et si la vérité, comme le soleil, paraît quelquefois s'éteindre au couchant la veille, ne la voit-on pas briller toujours à l'orient le lendemain ?
Ah ! qu'ils paraissent dans cette enceinte les héros de la Propagation de la foi, et qu'ils accusent nos lâchetés déguisées et nos petits calculs. Quoi ! il faut, mes frères, que Dieu s'entoure de beaucoup d'adhésions pour avoir les honneurs de la vôtre? vous avez besoin d'alliances offensives et défensives pour ne pas osciller et vivre en croyant découragé ? Est-ce que les confesseurs de Corée ont attendu d'être les plus nombreux avant de mourir pour leur Symbole ? est-ce que chacun de ces apôtres à qui on baise les pieds au départ, dans l'église des Missions étrangères, n'est pas prêt à verser son sang pour ce que vous afhrmez en balbutiant? Eh ! quel acte de foi fut entouré d'une plus effrayante impopularité que le martyre? Le vénérable Cornay, le jour de sa décollation, mandait à un de ses confrères : « Trouvez-vous dans la foule, au « pied de mon échafaud, pour m'absoudre ; et que si vous ne le « pouvez pas, contrition pour confession, du sang à la place de la a pénitence, et le sabre du bourreau me fera la suprême onction ! » Les martyi*s de la Cochinchine, duranl leur longue captivité, ne
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recevaient la communion pascale que d'une pauvre chrétienne qui trompait la surveillance des gardes pour leur porter l'Eucharistie en ses tremblantes mains ! 0 vaillants apôtres de l'étranger, qui savez mourir pour Dieu, n'ayant que Dieu seul pour encouragement et quelquefois pour témoin ! soyez la confusion de ce catholicisme de parade, dont les actes de foi sont hésitants, quand il n'a pas autour de lui une galerie imposante pour l'applaudir !
La Propagation de la foi est donc pour nous une réparation et un correctif; elle est encore une espérance. L'espérance patriotique a été tellement ébranlée par nos malheurs, que le plus dangereux de nos malheurs, peut-être, est le découragement qui s'en est suivi. Que peut et que fait votre association contre une telle défaillance ?
Pour moi, c'est une vérité incontestable que toute nation qui répand la foi, la conserve, et que, par voie de conséquence, elle est conservée elle-même. A ce titre, la France est la plus immortelle des nations européennes. Sans doute, l'Église n'a besoin que d'elle-même pour subsister ; mais l'esprit prosélytique de notre peuple est pour elle un instrument presque nécessaire. Si l'Église est le cœur et la tête, la France est le bras droit de la conquête évangélique : aussi la lecture des Annales de la Propagation de la foi me rend toute la confiance en notre avenir que nos dernières infortunes m'avaient ôtée.
A Dieu ne plaise donc que je vous recommande d'enseigner à votre postérité le farouche serment d'Annibal, et que je fonde tout l'espoir national sur la perspective des revanches à outrance ! mais dites souvent dans vos loyers : Sauvons beaucoup de petits Chinois aujourd'hui, cela portera bonheur aux Français de demain, et ce que la France perdit d'influence par les armes, elle peut le recouvrer par l'apostolat. A Dieu ne plaise que je vous recommande d'entretenir des haines fratricides au cœur de vos enfants ! seulement, tournant un jour leurs yeux vers les bords du Rhin, répétez-leur : N'oubliez pas que vous êtes les débiteurs de la France jusqu'au rapatriement de nos chères provinces perdues ; et, tournant un autre jour leurs yeux vers les missions étrangères, ajoutez : N'oubliez pas que vous êtes les débiteurs de Jésus-
Christ, tant qu il y aura ici-bas des langues dans lesquelles son nom n'est point chanté. Enfin, qu'elle retentisse souvent, le soir, sous vos toits recueillis, cette prière, touchante expression des plus nobles infortunes du temps : Mon Dieu î restituez à la France ses frontières, à saint Pierre son patrimoine, et à votre Christ tous les pays et toutes les âmes qui ne lui appartiennent pas encore.
Et puis, allez, soufflez ce feu sacré de la ville aux campagnes : bientôt le Christ nous rendra, en échange des offrandes versées à la Propagation de la foi, des avantages bien supérieurs aux milliards que la Prusse nous extorqua. Pour la France, qui est immortelle, quelques heures d'adversité ne comptent pas ! Elle ressemble à la nature, dont les mois de stérihté et d'hiver sont suivis de splendides printemps !
Je sais bien que, de nos jours, les prophéties décourageantes ne manquent pas; et il n'est pas rare que ceux-là mêmes qui ne croient pas aux prophéties de l'Évangile, croient à celles de l'almanach. La meilleure preuve que le monde est vieux, ne serait-elle pas dans cette tendance qu'il a à retomber en enfance ? Eh bien ! non : je proteste contre cet arrangement anticipé des événements futurs, parce qu'il tend à introduire la fatalité dans l'histoire, et à faire croire que. Dieu ayant décrété notre calut ou notre perte à heure fixe, nous n'avons plus rien à attendre de nous-mêmes.
Il n'est point vrai que le règne de la grâce divine et des mérites humains soit terminé; il n'est pas vrai que l'ère de la prière et des miséricordes célestes soit fermée. Il a coulé assez de sang sur le Calvaire pour laver les crimes de mille civilisations plus coupables encore que la nôtre. C'est un blasphème d'assigner quelques années de plus pour extrême limite à la fécondité d'une rédemption infinie. Tant qu'il y aura ici-bas trois millions d'associés embrassant chaque matin la croix de saint François-Xavier, Dieu se penchera avec complaisance vers le st^our de son Incarnation. Tant que la Propagation de la foi n'aura point fait triomphalement le tour du monde, Dieu ne le brisera pas ; et si la miséricorde n'a pas cessé de régner, j'atteste nos missions, les échafauds de nos martyrs et le glorieux calvaire de Pie IX, ce n'est point sur tant de grandeurs que la foudre du ciel tombera. Ah! ne mesurez pas, mes frères, votre coopération à un tel apostolat ; et tandis que d'autres n'ont.