DU CHRETIEN
Beati qiii lugent, quoniam ipsi consolahuncur.
Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. (Malth., v, 5.)
É.MINENCE ',
Dieu a souvent choisi les montagnes pour théâtres de ses grandes manifestations. LeSinaï où il promulgua sa loi, le Thabor où il montra sa gloire, le Calvaire où il consomma sa Passion, le mont des Oliviers d'où il s'éleva vers les cieux, ont acquis dans la mémoire des siècles chrétiens une célébrité impérissable. Cependant, de tous ces monts privilégiés, le Calvaire est le plus cher à la piété et au cœur du monde. Les sympathies qu'il inspire, sont immenses comme la Rédemption qui est descendue de ses hauteurs. Aussi, on traverse les mers pour le visiter, on transporte son image dans tous les pays de l'univers pour se consoler à ce spectacle, et le chrétien abreuvé d'amertume ne trouva jamais de plus douce station de repos qu'une station du Chemin de la Croix.
C'est vous dire, mes frères, que je la bénis, l'inspiration qui, en déposant les plus saintes reliques de la Passion dans votre illustre métropole, en a fait comme le Golgotha de cette capitale ; partant un centre d'expiation au milieu de tant d'iniquités, un lieu de rafraîchissement au milieu de tant de souffrances, et le bienfaisant
^ Le cardinal Morlot, archevêque de Paris.
pèlerinage des âmes malades ou blessées. C'est vous dire que vous avez bien fait de quitter un instant Jérusalem, et ses bruits, et ses scandales, pour venir respirer ici, au pied de la Croix ! Le jour du déicide, il n'y avait guère que les bourreaux de Jésus sur le Calvaire ; depuis dix-huit cents ans, il est devenu le rendez-vous préféré de ses amis, et c'est le ravissement de mon cœur comme l'étonnement de ma raison de constater que, dans un monde oix la vogue de tous les sentiments et de tous les drames est si courte, il y a sans cesse des spectateurs émus devant la Passion de mon Dieu.
C'est que chaque époque semble prendre à tâche de la rendre actuelle en la renouvelant : aussi j'avais d'abord songé à vous raconter le crucifiement doctrinal de Jésus dans l'année qui vient de s'écouler * ; mais il ne m'est point permis de distraire par des discussions irritantes un auditoire pieux, qui demande de se recueillir dans les larmes et de se fortifier dans des considérations pratiques. Je laisserai donc, en un sens, la Passion du Sauveur, pour m'occuper de la vôtre : c'est votre voie douloureuse que nous allons parcourir ; c'est sur votre Calvaire que nous allons stationner ; seulement, puisqu'il y a là une croix dressée pour le Maître, à côté de la vôtre, et qui la couvre de son ombre suave, par la vertu qui émane d'un tel voisinage je vais tâcher d'embaumer, pour votre âme, cette vérité austère: Heureux ceux qui pleurent !
Nul siècle n'a répugné plus que le nôtre au divin paradoxe d'une telle félicité. Tandis que nous osons béatifier la douleur, lui en rêve l'abolition par constitution sociale ; tandis que Notre-Seigneur félicite les larmes, lui prétend les supprimer, comme la mendicité, par décret des gouvernements futurs. Cruelle bienfaisance, qui éloigne le bonheur, qu'elle réduit en système î car, tandis que le Paradis dans la douleur, fondé par Jésus en ce monde, est une réalité qui console, le Paradis sans douleur, promis par les utopistes, est une mystification pour les malheureux.
Eh bien ! je viens vous le dire de la part du Seigneur, il n'est pas au pouvoir des réformateurs de mettre un terme à la Passion
' Allusion à l'œuvre déicide de M. Renan : Vie de Jésus.
LA PASSION DOULOUREUSE DU CriRÉTIEN. 347
de l'homme voyageur ici-]jas. La nécessité de souffrir est un dogme de sens commun, qui se prouve surtout par son évidence. L'homme ayant péché, nous disent les livres saints, Dieu le chassa du Paradis de la terre, et, depuis ce moment, un grand deuil enveloppe notre destinée. La douleur est dans notre naissance, elle est dans notre trépas. Ce n'est pas le Créateur, c'est la créature qui l'enfanta avec le péché : Parturiil iujustUiam,concepil dolorem *. Aussi, quel- <|ue zone qu'il parcoure, quelque hauteur qu'il gravisse, le fils d'Adam sent, à ses malaises, qu'il marche sous le poids d'une malédiction. Il faut donc souffrir ici-bas ! C'est écrit dans toutes les péripéties de l'univers, depuis les infortunes du premier homme jusqu'à nous. C'est écrit dans toutes les lois de la nature physique, depuis les tempêtes de l'air jusqu'aux épines de la terre. C'est écrit dans toute l'histoire de la religion, depuis les vagissements de Bethléem jusqu'à la croix du Calvaire. C'est écrit, enfin, dans les profondeurs de la conscience humaine, à une profondeur où le sophisme ne l'effacera jamais.
Mais faut-il subir cette destinée sans dédommagement ? Non : sa nécessité trouve son correctif dans ses avantages, et saint Paul n'hésite pas à déclarer que les rigueurs du Seigneur à notre égard sont un témoignage de son amour : Quem diligit Dominus, castigat ^. L'Écriture et les Pères nous présentent les épreuves de la vie tantôt sous l'image d'un creuset qui transforme, tantôt sous l'image d'une onction qui sacre les existences qu'elle touche : creuset et onction seront donc les deux aspects de notre Passion que nous allons considérer. Heureux si nous savons vous la rendre vénérable ! plus heureux si nous parvenons à vous la faire aimer !
Pour peu que l'on ait le sentiment de sa faiblesse, mes frères, il est impossible de gravir cette chaire sans être opprimé par la grandeur des souvenirs. Mais, pour me dérober au simple soupçon de vouloir imiter des maîtres que je trouve plus facile d'admirer, j'abandonne toute spéculation présomptueuse, et me réfugie dans un sujet qui tiendra plutôt de la méditation que de la conférence, n'y pénétrant, d'ailleurs, qu'avec l'assistance de )\2.v\q. Ave, Maria.
1 Ps. vu, 15.
- Hebr., su, G.