‹ Mélanges oratoiresChapitre 44 sur 67 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Les jours de l'homme sur la terre, dit le Saint-Esprit, sont courts et remplis de misères. Toutefois, il y a cette différence entre Dieu et l'homme que Dieu est bon dans la félicité, tandis que l'homme l'est surtout dans les larmes. Aussi, s'il marche sous les foudres d'un primitif anathème, cette tragique carrière n'est point sans compensation pour lui : le martyre qui le torture le grandit, car Dieu donne à la douleur un ministère d'amour, en même temps que de justice, envers nous, dans ce sens qu'il ne lui permet de nous éprouver que pour nous améliorer. Eh ! comment s'y prend-il pour faire de' cette compagne austère de la vie humaine une bienfaitrice ? Il lui imprime, en quelque sorte, les traits de sa paternité auguste ; et, de même qu'il est, en sa sollicitude infinie, instituteur, conservateur et réparateur de sa terrestre famille, il convertit notre calvaire en un principe d'éducation, un principe de conservation, un principe de restauration.

Un principe d'éducation, ce n'est pas contestable ; et voici comment cette Passion douloureuse nous fait ses révélations. « Celui qui n'est pas tenté, » dit TEsprit-Saint,» que peut-il savoir? » Qui non est tenlatus, quid scit ^ ? et le prophète ajoute avec encore plus d'énergie : « Vous m'avez châtié, ô mon Dieu ! et à cette école je me suis instruit » : Castigasti me, et erudilus sum 2. Les profanes eux-mêmes ont fait écho à cette sagesse divine. L'un s'est écrié sur la ruine de ses illusions chrétiennement pleurées :

Sous un ciel toujours pur le cœur ne mûrit pas !

^ Eccli., XXXIV, 9.

' Jéréra., xxxi, 18.

LA PASSION DOL'LOI'RElSI-: DU CIIHKTIEN. 349

Un autre résume les amères expériences de sa vie orageuse dans cette moralité :

Il me reste d'avoir pleuré !

D'où il suit que si tout homme, en naissant, est une victime qui monte à l'autel, le feu de son sacrifice l'épure sans le diminuer : car rien n'est ordinaire comme de souffrir, et, quand il a souffert, riiomme n'est plus ordinaire.

Combien de mortels à qui il ne manqua qu'une douleur profonde pour être véritablement grands ! C'est que l'àme est seml)]able à la terre, qui a besoin d'être déchirée pour être féconde. Afin de faire croître la semende que jette en nous le céleste laboureur, il faut la rosée de nos larmes. Et la douleur n'est pas seulement l'instrument tranchant qui nous travaille, l'ondée bienfaisante qui nous fait germer ; elle est le soleil qui nous fertilise et une sorte d'atmosphère privilégiée qui fait éclore prématurément les fruits. Aussi, voulez-vous savoir comment procède le Seigneur pour façonner un chrétien illustre ? 11 fait, autour de ce prédestiné, un grand vide de consolations terrestres ; ensuite, à une heure choisie par sa grâce, il s'approche de lui le glaive en main, il frappe un coup terrible sur son cœur, et, convoquant ses anges au spectacle de cet éhi aux prises avec l'adversité, il leur dit : « Venez voir les luttes de mon serviteur Job » : Numquid considerasti servum meum Job * ? Durant cette crise suprême, les secousses imprimées à une nature lui donnent souvent de l'ampleur et déchirent les voiles qui bornaient sa pensée. Dans l'ordre intellectuel, contrairement à ce qui se passe dans l'ordre physique, les yeux remplis de larmes deviennent plus clairvoyants.

Heureux, alors, cet homme victime du Seigneur ! car, en recevant la divine blessure, il poussera un cri, et ce cri sera tantôt rimmortelle mélancolie de Tasse et de Camoëns, tantôt, avec l'inspiration surnaturelle de plus, la sublime élégie de Job et de Jérémie ; et il y aura tant de sensibilité dans ses pensées, que l'avenir confondra presque son génie avec ses malheurs. Heureuse aussi

1 Jobj II, 3.

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cette femme victime du Seignem' ! car il lui restera de son épreuve une de ces supériorités sympathiques qui tirent la lumière de l'amour, une auréole de martyre autour du front, une grande intelligence de cœur, une sorte de dictame dans la parole, et un doux rayonnement dans tout son êlre qui fera de sa présence un bienfait pour les malheureux. Que ce soit donc une conclusion acquise au profit de votre àme, Mesdames : Dieu ne glorifie ses servantes privilégiées, comme les fils de Zébédée, qu'après leur avoir présenté son calice : Potestis bibere caliccm * ? Et votre humanité, si frêle, si délicate qu'elle soit, s'amoindiit dans le bien-être, tandis qu'elle se dilate dans la tribulatioii : In tribulatione dilaiasti miln -.

Alors, laissez le Seigneur frapper sur votre tête, femme superficielle ! car cela vous fait beaucoup de bien de pleurer. Jusqu'ici vous n'aviez que les formes, les grâces de la sensibilité; vous n'en connaissiez pas les émotions pieuses. Mais allez maintenant, passez à la mansarde : pour être éloquente, vous n'aurez qu'à vous souvenir, et vous calmerez la douleur parce que vous l'avez endurée. Laissez frapper le Seigneur, femme légère ! car, depuis que vous fûtes étendue sur une croix, on dit que votre vie a gagné tout ce que vos illusions ont perdu. Sans doute, c'est une chose amère de recevoir des mécomptes immérités ; mais ce souvenir sera un préservatif pour votre avenir, de l'expérience pour votre jeunesse, et de la sagesse pour le gouvernement de votre foyer et de vos enfants. Enfin, laissez frapper le Seigneur, vous dis-je, vous toutes qui vous révoltez à l'aspect de votre croix. Eh ! que deviendraient ces vies qui habitent des boudoirs embaumés, qui sont bercées depuis l'enfance jusqu'à l'âge mur, et qui s'agitent comme un tourbillon folâtre entre des rêves et des plaisirs ; que deviendraientelles, si Dieu n'y maintenait pas la seule chose sérieuse qui les élève et les consacre : un peu d'ennui et de dégoût ? En effet, comme le feu dégage les senteurs de l'encens en le brûlant, c'est en consumant votre àme que la douleur lui fait exhaler ses parfums.

Oui, je le soutiens, en dépit de tous les orgueils et de toutes les

i .^latlh., XX, zz.

2 Ps. IV, 2.

\A PASSION DOULOI'RKISE DU CIIRtiTlFN. 351

sensualités qui en frémissent, il y a une éducation supérieure à celle des livres : c'est celle des larmes. Les principes tout seuls n'enfantent que la stérilité et l'orgueil, les principes joints à la douleur font les sages et les saints. Combien de fois n'ai-je pas constaté les lacunes, les égoïsmes surtout qui déshonorent toutes les natures où la souffrance n'a point travaillé î Alors, malgré les éclairs de son esprit, une chrétienne n'arrive jamais à cette réelle distinction de l'àme, à ce feu sacré des saintes tendresses qui versent la félicité à flots dans un intérieur. Celles qui furent martyres, au contraire, plus faciles à la piété, plus empressées au sacrifice, ont des âmes qui résonnent comme des temples : des temples dont les murmures sont doux, dont les profondeurs saisissent de respect, et dont on cherche l'ombre bienfaisante pour se reposer. Aussi, quand notre charité inquiète pour votre avenir eu voudrait assurer les bonheurs, elle en est souvent réduite à vous souhaiter des larmes pour votre éducation, et des douleurs pour vous épargner des fautes : de ces douleurs, cependant, qui instruisent sans foLidroy-er et qui fécondent la vie sans la briser. Telles certaines blessures, pratiquées aux arbres qui portent le parfum, en font couler les aromates sans compromettre les sources de la sève.

Promettons-le donc aujourd'hui, sur les membres endoloris de notre Christ et sur les instruments de sa cruelle Passion, plus de murmures contre la nôtre ! car elle est pour nous un éveil utile, un désenchantement bienfaisant; et si c'est au Calvaire que Jésus s'anéantit, c'est sur le Calvaire que ses disciples se transfigurent : tant il est vrai, ô mon Dieu ! que vous êtes bon jusque dans votre justice, et père jusque dans vos châtiments ! CasUgasli me, et eruditus siim .

Notre Passion douloureuse, qui nous sert d'institutrice quaml nous sommes incomplets, est notre sauvegarde quand nous sommes supérieurs, et, de principe d'éducation, se transforme, à notre service, en agent de conservation. Admirez ce côté d'une si divine et pourtant si blasphémée tutelle.

Dans la création, les forces les plus salutaires ont besoin d'être équilibrées pour ne point se changer en fléaux. Le soleil, par

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exemple, féconde la terre ; il la consumerait, s'il n'était point contenu dans son orbite. Les fleuves arrosent nos campagnes ; ils les ravageraient, s'ils n'étaient point enchaînés derrière des digues. Les choses, sous ce rapport, se passent en nous comme hors de nous, car chaque prérogative de notre existence a besoin d'un contrepoids pour ne pas dégénérer en péril.

Ayez de l'esprit : sans le secours d'un modérateur, vous serez perdu d'amour-propre. Ayez de la sensibilité : sans modérateur, vous vous précipiterez dans toutes les folies du roman. Ayez de la fortune : sans modérateur, vous allez en faire votre idole, au lieu de la considérer comme votre sacerdoce. Eh ! quel est le modérateur providentiel au moyen duquel Dieu corrige en vous les enivrements de toute supériorité? C'est la douleur : en telle sorte que la même Passion qui semble tendre à notre destruction, est l'instrument bienfaisant de notre conservation.

Quoi ! vous avez reçu en partage le don d'intelligence, et vous vous étonnez de trouver parfois la vie amère ? Mais ce rayon que Dieu vous mit au front, est une couronne ; et, pour que votre royauté fût sans orgueil, Dieu charge votre couronne d'épines. Il y a là une adorable prévoyance. Avancez donc, avec votre âme en deuil, au milieu de tant de médiocrités qui se divertissent. Pour elles, la vie est douce comme un jour de fête ; pour vous, elle sera un néant douloureux, un pénible rêve creusé à fond, un poids énorme qui vous courbera la tête, pour vous faire porter avec le respect dû aux présents du Ciel ce talent que vous auriez profané dans les triomphes d'une méprisable fatuité : c'est ainsi que nous sommes corrigés par le Seigneur, pour que nous ne nous perdions pas : A Domino corripimur, ni nondamnemur ^

On dit que vous êtes prodigieux par la profondeur de votre cœur et par les délicatesses de votre sensibilité, et vous vous étonnez de chanceler sous le poids de vos richesses intérieures? Mais où vous mèneraient ces excès de sympathie qui entraînent vers le mal, s'ils ne suscitaient pas ces retours de tristesse qui rejettent vers le bien ? Passez donc, avec vos sourires déçus et un cœur qui ne croit plus au sentiment à force de sentir, passez, et ne vous plaignez

1 I Cor., XI, 'ô^.

point (le votre partage. Dans l'ordre de l'affection comme dans la hiérarchie sociale, les plus grands sont les riches qui donnent, non les pauvres qui n'ont qu'à recevoir. Dans le commerce des cœurs, il faut préférer être dupe que trompeur ; et mieux valent, pour la dignité humaine, les tribulations de la générosité que les béatituiles sans honneur de l'égoïsme. Cest ainsi que nous sommes corrigés par le Seigneur, pour que nous ne soyons pas damnés : A Domino corripimur, ut non damnemur.

Enfin, vous êtes bercé par la fortune, par le succès ou par la renommée, et vous êtes surpris de ne pas dormir tranquille au bruit des applaudissements ? Mais comment feriez-vous pour ne point abuser de ces avantages, si Dieu ne vous les empoisonnait pas? Portez donc courageusement ces fortes douleurs qui vous restent au fond de l'àme, dans votre triomphe, pour qu'il ne vous enivre pas, et ces lassitudes qui vous font regarder avec envie vers la tranquille cabane de vos laboureurs, et cet incurable ennui, hôte assidu des grands palais, qui désolait la vieillesse de Louis XIV à Versailles, et qui poussa Charles-Quint à jeter le sceptre de tant de royaumes pour venir s'ensevelir vivant dans un cercueil. C'est ainsi que nous sommes corrigés par le Seigneur, pour que nous ne nous damnions pas : A Domimo corripimur ut, non damnemur.

Ah ! mes frères, il n'est qu'un seul côté par où nous nous applaudissons de nos épreuves : par une jouissance raffmée d'amourpropre. C'est que l'on peut jouir même de l'adversité, comme d'une singularité touchante qui donne droit à la sympathie. Alors, on se fait un honneur peu déguisé d'être en butte à la fortune, on prend un personnage lugubre, on édite, on réédite le poème de ses larmes pour y intéresser les autres, et l'on convertit la douleur en une pose d'amour-propre ou en une sensualité d'épanchement. Voilà, pour nous, le seul motif de bénir notre Passion ; il en est un, cependant, bien plus élevé : c'est qu'elle est une grâce de préservation, gardant toutes les autres grâces de nature ou de surnature que nous tenons de la Providence.

Oui, nous affectons de ne pas comprendre Dieu quand il nous afflige; et y a-t-il rien de plus compréhensible que son dessein? C'est de nos larmes que nous tirons le meilleur de notre expérience et de nos vertus. Depuis la chute en Adam, l'humanité porte un

germe de corruption : il lui faut l'arôme de la douleur pour l'empêcher de se putréfier. Aussi, ne lui souhaitons pas une impassibilité dans laquelle elle perdrait toute sa dignité. Plus l'homme descend du côté de la brute, plus il réduit la somme de ses larmes; plus il monte du côté de Dieu, plus il l'augmente ; mais il vaut mieux être un ange avec la croix sur l'épaule, qu'un chrétien à peine digne de son baptême dans le bien-être d'une insensibilité dégradante. Mon Dieu ! soyez béni de cette paternelle économie oui voulut bien mettre de la saveur dans nos sacrifices, de la gloire dans nos vertus, du mérite dans notre espérance, et de la sagesse dans nos douleurs !

Il y mit encore un principe de restauration : car la douleur, qui élève les êtres mcomplets, qui conserve les êtres privilégiés, réhabilite les êtres déchus. Ce n'est pas chose facile que la restauration d'un homme dégénéré. La vertu de cet acte expiateur doit s'étendre en avant et en arrière du coupable : dans son passé, pour y détruire le règne du mal ; dans son avenir, pour y assurer la renaissance du bien.

Or, avez-vous jamais réfléchi aux difficultés de cette action rétroactive qui s'appelle la destruction de votre passé? Un jour, le grand Gondé, se promenant dans une galerie de Versailles, trouva sur un tabouret un livre qui racontait l'histoire de sa célèbre défection, sous Mazarin. A cette vue, le héros fut saisi de magnanimes regrets, et, déchirant la page accusatrice, il la foula aux pieds avec une indignation contre lui-même mille fois plus honorable, à mes yeux, que sa victoire deRocroy: car, pour battre des ennemis avec l'inspiration du génie, il suffit d'être un grand capitaine ; mais, pour faire une telle justice de ses torts, il faut être un grand cœur. Eh bien ! quand j'ai creusé dans vos vies respectives, dans toutes, comme dans celle de Condé, je trouve cette page maculée qui vous accuse : quel moyen pour vous de l'effacer? Il n'y en a pas d'autre que votre Passion changée en pénitence par une intention pénitente. La douleur dirigée par le repentir, ainsi qu'une flamme purifiante, vers les souillures du passé, les enlève : elle va, par un mouvement rétrograde que lui imprime notre volonté, chercher nos vieilles iniquités dans la mémoire de Dieu, pour les anéantir. Dételle sorte que bien souffrir, pour le chrétien, c'est se recom-

mencer soi-même, et que si Dieu tient l'avenir dans ses mains, la douleur surnaturellement acceptée met le passé dans les nôtres : Cum occideret eos, quxrebant eum, et reverlebantur *.

0 générations énervées de mon temps, qui murmurez sur votre calvaire, manqueraient-ils, dans vos années écoulées, les souvenirs qui vous crient vengeance contre vous-mêmes? Courage donc, quand l'infortune visite votre foyer ! cela comptera pour les fautes d'un âge oii vous étiez plus heureux, mais où vous méritiez moins de l'être. Courage, quand il faudra prendre des vêtements de deuil ! ce sera l'expiation d'un cœur qui abusa de lui-même, et que Dieu punit par les sentiments qui le firent pécher. Courage, quand vous ne trouverez pas le Seigneur dans votre prière ! il y eut tant de jours où vous ne le cherchiez pas ! Courage, en un mot, chaque fois que la vie privée, la vie publique, la maladie ou les revers, le travail ou les amis vous apportent de l'amertume ! l'amertume est un bain où les coupables se régénèrent : acceptez-la, et, la tête cachée dans le sein de votre débonnaire Sauveur, laissez passer la justice de Dieu !

Eh ! Mesdames, n'est-ce point une adorable miséricorde, celle qui veut bien nous pardonner, moyennant quelques heures de calvaire, des défections que notre conscience ne se pardonnera jamais ? Lorsque Thaïs, la volage Égyptienne, se rendit à la voix de saint Paphnuce, prédicateur du désert, en demandant seulement trois heures pour mettre le feu à ses parures ; quand elle s'enferma dans une cellule dont on scella la porte avec du plomb, pour lui annoncer que ce serait là le cloître de sa pénitence et son tombeau; enfin, quand, après de longues années déjeune au pain et à l'eau, elle ne proférait que cette humble prière : «0 vous qui fûtes mon Créateur, ayez pitié de moi ! » n'osant pas faire passer le nom de Jésus sur ses lèvres parce que le vice les avait souillées, alors les chrétiens avaient une contrition moins oublieuse que la nôtre ; alors ils étaient moins affectés de leurs croix, parce qu'ils l'étaient davantage de leurs péchés ; alors on trouvait simple que puisque, dans l'autre vie, le pécheur éternel souffre éternellement, en celle-ci, de grands coupables soient passibles de grandes expiations ; alors, enfin, on

' Ps. Lxxvu, 34.

sentait qu'une passion bien endurée est la réconciliation de l'homme, non seulement avec Dieu, mais encore avec lui-même : car, lorsque l'homme a pleuré, le Créateur et les créatures ne lui envoient que des sourires. Et pour la seconde innocence, qui n'est que la douleur sanctifiée, comme pour la première, qui était la douleur ignorée, il y a un Éden bien autrement délectable que ne l'était celui du péché.

Et la réédification du bien dans l'âme déchue, comment seraitelle l'œuvre de la souffrance? C'est que la souffrance porte le trouble dans la conscience, et rien n'est plus naturel au malheureux que de se croire coupable. Les heureux, au contraire, ne se corrigent pas, croyant avoir raison contre Dieu, tant que la bonne fortune les soutient. En voulez-vous la preuve ? Cherchons-la dans les péripéties qui caractérisent le retour de la femme tombée.

Elle est à terre, cette Babylone splendide qu'autrefois on contemplait comme une merveille, elle est à terre ! Et les étrangers qui heurtent à ses ruines, dit le prophète, passent à côté d'elle en sifflant : Sibilaverunt super te ^ Voilà donc un grand débris à faire palpiter, une morte à éveiller de son tombeau ! De quel moyen se servira la grâce qui convertit ? Sera-ce des vives lumières de Tesprit ? Mais les anges déchus habitent les ténèbres, et, quand le cœur est impur, les yeux ne voient pas Dieu. Sera-ce de la voix des apôtres? La pécheresse ne les entend pas. Sera-ce de l'inspiration des bons livres ? La pécheresse ne les lit pas. Non; mais un coup de foudre sera frappé sur cette tête altière, et, sous l'action de 3a douleur, vous allez voir se multiplier les résurrections. Et d'abord, quand cette créature coupable est ployée par la main de Dieu, quand la douleur a fait en elle son travail, le cœur s'abaisse, il s'attendrit et ne tarde pas à fondre. Heureuses larmes ! elles seront pour elle le baptême de sa nouvelle vie, et la rosée qui fera germer son humilité, car les orgueilleux ne pleurent pas ! Ensuite, quand elle n'en pourra plus de lassitude et qu'elle chancellera sous le fardeau de ses remords, elle se laissera tomber sur ses genoux, car cette attitude est la position de l'àme fatiguée au repos : ainsi sa prière recommencera. Ensuite, ces vérités sain-

1 Ezech., XXVII, 3G.

tes que lui voilèrent les orages de son cœur, lui réapparaîtront dans sa détresse, comme brillent les étoiles au fond d'une abîme, et sa foi revivra. Ensuite, elle usa vite, dans le péché, toutes les illusions qui bercent la vie : faut-il bien qu'elle entrevoie, au delà, un terme sur lequel elle puisse se reposer au moins par le regard ? Ainsi son espérance ressuscitera. Enfin, elle ne croit plus à l'amour, et cependant elle en éprouve un besoin inextinguible : que deviendrait-elle, si son cœur ne pouvait embrasser un de ces amours infinis qui ne se terminent jamais par des regrets honteux ou amers ? Ainsi la charité naîtra de ce martyre à son tour.

Avez-vous vu comme la grandeur surnaturelle de cette femme se recompose sous les coups de l'adversité ? L'épreuve a ramassé, une à une, toutes les fleurs de son antique couronne pour en ceindre son front. Dieu lui a fait un piédestal de ses ruines : car elle était vulgaire quelquefois quand elle tomba, elle ne l'est plus quand elle se relève ; et cette jeune fille de Béthanie, qui était obscure le jour où elle déshonorait la maison de son père, le jour où elle est brisée par la douleur et changée sous le nom de Magdeleine, elle devient une illustration du monde, une illustration que les siècles contempleront au sommet du Calvaire, tant que vos pieds sanglants, ô mon doux Maître, y seront adorés !

Ainsi le Dieu qui est, en sa paternité ineffable, instituteur, conservateur, réparateur, grave en quelque sorte les traits de sa bonté dans la correction qu'il nous inflige, en faisant de la douleur une mère qui est pour nous institutrice, conservatrice, réparatrice. Saluons, en l'exposant, ce plan de l'éternel amour ; et, de même qu'après avoir façonné ce premier monde, où la douleur ne devait pas habiter. Dieu se décerne un solennel applaudissement; après avoir contemplé les lois de ce second univers, où Dieu se surpasse en composant à l'homme des béatitudes avec des douleurs, disonslui par tous les respects et par toutes les soumissions de notre âme: « Seicjneur, ce que vous avez fait est bien yi.Vidit quocl esset bonum^.

Nous avons vu comment notre Passion douloureuse est un creuset qui transforme, reste à savoir comment elle est une onction qui nous consacre.

1 Gen., I, 10, 12, 18, 21, 25.

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