DEUXIÈME PARTIE
Le mot Christ veut dire celui qui oint : d'où il suit que le patient le plus auguste de la terre, la plus haute personnification de la douleur parmi les hommes, éveille dans l'esprit l'idée d'onction. 11 y a un mystère là-dessous : que peut-il signifier? Par là, disent les saints commentaires. Dieu a voulu exprimer que la douleur est une onction royale, qui sacre les fronts sur lesquels elle se pose ; et qu'elle est aussi une onction suave, glissant ainsi qu'une huile parfumée sur les existences qu'elle a marquées. Il est donc vrai que l'on peut extraire de V huile de celte dure pierre ^ car la douleur vous fait véritablement rois. Et tandis que, durant sa Passion, Jésus ne fut que roi de théâtre, durant celle qui est votre partage, vous êtes un roi d'institution divine, reconnu et salué par les trois Églises. Vous cumulez, en effet, les titres les plus fastiques, les plus beaux qui soient attribués à la royauté : le titre de grand par rapport à l'Église militante, de libérateur par rapport à l'Église souffrante, de triomphateur par rapport à l'Église des bienheureux.
Vous êtes grands, d'abord, par rapport à l'Église qui est encore dans le voyage. Comment ne le seraient-ils pas, aux yeux du Ciel, ces stigmatisés de la douleur qui forment des images saisissantes de Jésus cloué en croix ? Christo confixus sum cruci^. Si l'on peut ressembler à Dieu par l'impassibilité, en effet, on le reproduit aussi
1 Deut., xxxii, 13.
2 Galat., n, 19.
par la souffrance : car Dieu, ayant regardé l'immensité de son être, a trouvé le moyen de s'approprier nos larmes, et il l'a réalisé. De cette sorte, le martyre résigné, le crucifiement accepté par amour établit entre Dieu et nous la plus touchante société de pleurs qui puisse honorer une créature; et si les rois ordinaires sont gi'ands le jour oii ils passent des frontières et font trembler des empires par le fer ou par le feu, le Roi des tribulations est grand lorsque, la tête ensanglantée par sa couronne d'épines, couvert des ignominies du prétoire, il ressemble à Jésus de Nazareth, qui fut roi des Juifs du haut de sa croix. Ainsi, l'Église est l'opposé de la société naturelle : tandis que celle-ci se prosterne devant la puissance ou devant la fortune, l'autre choisit ses princes parmi ces sublimes misérables qui s'appellent Labre ou Germaine Cousin ; et tandis que les rois de l'une sont éphémères comme le caprice populaire, ceux de l'autre ont des règnes qui durent l'éternité.
Méditez et goûtez la fraternité de destinées en laquelle votre Passion vous constitue vis-à-vis du divin Maître ! Dieu, qui vit dans les charmes d'une société adorable appelée la Trinité, sait bien que le cœur de l'homme, heureux ou malheureux, a besoin de partager. Le caractère le plus poignant de la douleur, en particulier, c'est la solitude : les larmes les plus amères sont celles qui refluent vers le cœur, parce qu'elles n'ont point d'issue, personne n'étant là pour les recevoir. Aussi, quand Dieu vit Adam enivré des joies de son innocence sous les ombrages de l'Éden, il dit : // ne faut pas que Vhomme soit seul *, et il lui donna une compagn^. Et plus tard, quand il vous vit en butte à l'infortune, montant péniblement au calvaire, il dit encore : // ne faut pas que r homme soit seul. Et cette fois, il ne vous donna pas une compagnie ordinaire, mais il prit une croix à l'épaule et il se plaça à côté de vous sur votre chemin de douleurs, pour vous consoler lui-même par cette ressemblance : Debuit per omnia fratribus similari, ut misericors fier et ^.
Ainsi, il trouve, en son amour, le spectacle de vos larmes tellement irrésistible, qu'il a résolu d'en répandre, et il fait passer votre
1 Gen., II, 18.
2 Hebr., a, 17.
croix dans ses bras, avant de vous en charger, afin de la polir, en quelque sorte, à son divin contact, et de l'attendrir par l'onction de son souvenir. Après cela, que l'Archange ne s'écrie plus dans les hauteurs du ciel : « Qui est semblable à Dieu ? » Quis ut Deus ? car, moi, je répondrai à ce défi, des bas-fonds de ma misère : Celui qui est semblable à Dieu, ce n'est point Lucifer commandant des légions contre le Créateur du monde, c'est l'homme de douleur qui ne murmure point sur son calvaire et qui sait bien l'infirmité : \irum dolorum, etscientem infirmitatem^.^ans doute, on a émis une suave pensée quand on a écrit : « Se résigner, c'est mettre Dieu entre la douleur et soi » ; mais il est une consolation plus douce encore dans la douleur : c'est de se rappeler que l'on porte Dieu avec soi et en soi : Christus in vohis est ^.
Est-ce que l'on ne sait pas ces choses dans les maisons où j'ai entendu maudire la souffrance ? est-ce qu'il n'y a pas un crucifix pour les rappeler ? est-ce que l'on y a oublié cette page de l'Évangile où les malheureux sont félicités par l'Évangile ? Une voix courroucée de notre siècle s'est écriée dans un paroxysme de haine et de blasphème : « L'exilé partout est seul » ; mais le chrétien, abreuvé d'amertume, n'est jamais seul, car il lui reste toujours son Christ, cet ami de ceux qui n'en ont pas d'autres, et qui fit une volupté sainte des larmes répandues au pied de sa croix.
Voulez-vous voir l'efficacité pratique d'une telle économie ? permettez-moi un souvenir personnel, pour la mettre en relief. Je me promenais un jour, en compagnie d'un homme célèbre, que les événements publics et ses malheurs domestiques avaient foudroyé. C'était dans ce forum de Rome, si grand par ses débris antiques, si grand par ses souvenirs. Cet homme me parlait de la TÎlle éternelle avec l'amour mélancolique et religieux que les ruines vivantes accordèrent toujours à la patrie des ruines matérielles et des saints tombeaux. Lui ayant demandé quel était, dans Piome, son pèlerinage de prédilection, il garda quelque temps un silence méditatif. Cependant nous passions, au Palatin, sous les restes du palais des Césars : il ne se détournait pas. Nous
' Is., Lin, 3.
' Rom., VIII, 10,
arrivionsdevant les belles sculptures de l'arc de Titus : il ne regardait pas. Les grandioses arcades du Golisée nous apparaissaient à peu de distance : il ne s'en occupait pas. Enfin, il me mène au milieu de cette arène si déserte aujourd'hui, si peuplée jadis, et, me montrant, au milieu, une croix de bois plantée à fleur de sol: « Voilà » ,me dit-il, « ma station préférée dans la ville des Papes et des Césars ! jamais mes chagrins n'ont pu résister à ce souvenir de la Passion de mon Dieu, adoré dans un lieu immortahsé par la Passion de tant de martyrs. »
0 vous qui avez laissé tomber votre croix, aujourd'hui, dans la famille, en rentrant chez vous, ramassez-là et la baisez avec respect ! Vous le voyez, les illustrations de l'autre monde ont été les victimes de celui-ci. Les Litanies des Saints sont une liste de malheureux selon la nature, qui furent, les uns condamnés à mort par la malice des hommes, les autres condamnés à une vie pire que la mort par leurs rigueurs envers eux-mêmes. Mais, depuis qu'il s'est opéré une assomption de la douleur humaine dans une chair divine, ne plaignons pas les martyrs : car, si la Passion de Jésus fut un amoindrissement apparent de Dieu, la nôtre est une vraie déification de Thomme.
Après vous avoir fait grands par rapport à l'ÉgUse militante, elle vous établit libérateurs de l'Église souffrante : car il y a, de l'une à l'autre, communication de secours, et les patients de la première peuvent être bienfaisants pour ceux de la seconde. Quand Dieu vous impose des sacrifices, fussent-ils disproportionnés à vos péchés, ne vous croyez pas condamnés à produire des mérites inutiles. Non : Dieu passe au pied de votre calvaire, pour recueillir ce superflu ; il verse votre surabondance sur l'indigence des âmes du Purgatoire; et, par ce lien de solidarité jeté entre les deux Églises, il fait d'elles une seule famille, où la fortune spirituelle est en commun. Dites donc avec saint Paul : « Je souffre tout volontiers en ce monde, pour que les victimes de l'autre souffrent moins » : Omnia sustineo, ut et ipd salutem consequantur *. Sans
MlTim., II, 10.
doute, vous seriez heureux de sauver à ce prix des vivants ; mais il est plus pariait, dit saint Thomas, de délivrer les morts : car les vivants ont la possibilité de pourvoir eux-mêmes à leur salut, tandis que les morts n'y peuvent rien. Dans le Purgatorie, on ne sème pas ; la journée est finie : c'est cette nuit fatale où l'on ne travaille plus : Venit nox, quando nemo potest operari *.
Donc, ainsi que l'àme de Notre-Seigneur, pendant que son corps était crucifié, allait affranchir les anciens justes de la captivité des Limbes, la vôtre, quand vous êtes mis en croix, va dans l'Église souffrante porter la joie et des rafraîchissements ; et alors, qu'estce que votre Passion, si cruelle qu'elle soit, en comparaison de celle que vous soulagez ? La plus légère peine du Purgatoire, disent les Pères, surpasse les plus grandes de la terre ; et cependant, la plus légère peine de la terre, bien offerte, vaut les plus dures expiations du Purgatoire. Quel motif pour vous faire pratiquer une telle charité, surtout si vous réfléchissez que votre intention y peut mettre le mérite de toutes les charités à la fois !
Charité envers Dieu : car. Dieu trouvant sa gloire et son bonheur à ce que son Paradis soit peuplé, c'est faire les délices de son amour que d'obtenir les remises de sa justice en faveur des amis dont il est séparé. Charité envers les âmes : nous admirons les hommes apostoliques qui passent les mers pour gagner à Dieu des infidèles ; il est plus admirable le chrétien qui, en souscrivant à son crucifiement, va délivrer par delà les frontières du monde visible des âmes confirmées en grâce, que Dieu chérit bien au-dessus de celles des païens. Charité de l'aumône : souffrir ainsi, c'est donner aux pauvres les plus dignes de pitié qu'il y ait dans la famille humaine. Charité envers les malades : il n'en est pas de plus endoloris que ceux-ci, et, en partagant avec eux les mérites de votre calvaire, vous devenez les infirmiers du séjour le plus désolé où la douleur ait poussé des cris. Charité envers les captifs : au prix de quelques larmes, vous rendez à la liberté des prisonniers touchants qui en ont tant répandu ! Charité envers les exilés : par un tel sacrifice, vous donnez aux habitants éplorés d'une terre qui les dé-
^ Joann.jix, 4.
vore, la douce hospitalité de la patrie. Charité, en un mot, universelle, puisqu'elle peut faire de votre acte de résignation à la croix l'acte d'amour le plus étendu.
Quoi ! vous avez des inquiétudes prosélytiques pour d'autres misères? vous vous lamentez, en votre destinée obscure, de ne pouvoir rien pour le salut du monde ? Voici une vérité à retenir pour jamais : il y a quelque chose de mieux que d'être apôtre, c'est d'être victime. Souffrez donc courageusement : ce sera pour tant d'amis et de bienfaiteurs qui pleurent dans le séjour des expiations douloureuses, et à qui vous devez la subvention de vos mérites réversibles, en échange du don de leur fortune et de leur amoui*. Endurez : le Purgatoire est habité par tant d'ancêtres qui vous léguèrent leur nom, leur demeure, leurs champs, leurs fonctions, et pour qui vous seriez débiteur insolvable, si vous ne saviez pas être martyr à leur intention. Réparez, enfin ; et, tant que les douleurs de l'Église souffrante ne cesseront pas, que celles de l'Église militante ne leur fassent point défaut comme rédemption et soulagement.
Non, non, puisqu'il reste encore des larmes à essuyer au sein de cet enfer temporaire, ne disons point aux épreuves, par où nous pouvons exercer un tel ministère de miséricorde : C'est assez. Jamais assez, ô mon Dieu ! tant que le mal que vous punissez là dans l'homme, n'aura pas été suffisamment puni, ici-bas, par l'homme lui-même. Jamais assez ! nous sommes des christs secondaires, obligés d'accomplir en nous tout ce qui manque à votre Passion pour le salut de ceux qu'elle n'a pas encore mis au ciel. Jamais assez, enfin ! car, le jour où l'on n'apercevrait pas notre croix à côté de la vôtre, du fond du Purgatoire, l'espérance y serait diminuée, et la félicité que vous avez promise à nos larmes serait réduite, puisque le fruit n'en pourrait être partagé.
Certes, c'est bien déjà un commencement de Paradis de pouvoir le gagnera ceux que l'on aime; mais, en vertu d'une action plus directe et d'une signification plus littérale, notre Passion nous constitue triomphateurs dans l'Église des bienheureux.
// a fallu que le Christ souffrit, dit saint Luc, et que par là il entrât dans sa gloire *■ : telle fut la destinée du Maître. C'est par
^ Luc, XXIV, 26. Act., XVII, 3.
beaucoup de tribulations, ajoute-t-il, que nous arrivons au royaume (le Dieu * : telle est la destinée du disciple. Comme la copie est bien façonnée sur l'original ! Ces mots sont tout le secret des avantages renfermés en espérance dans notre Passion : Dieu crucifie tout en nous, pour tout béatifier ; la Passion est le germe, la béatitude est le fruit. D'où il suit qu'il y a, dans la douleur, quelque chose qui tient du baptême de sang et de l'acte d'amour parfait : elle nous rend immédiatement dignes du ciel, si elle est généreusement surnaturelle. Voilà pourquoi l'Apôtre, toujours ferme sur cette doctrine, nous avertit que le signe de la prédestination n'est ni l'extase, ni la prophétie, ni le don des langues, mais la conformité avec Jésus en croix : Quos prxdestinavit conformes fieri imaginis Filiisui^.
Je viens de rappeler le baptême de sang : je me suis trompé ! Sans doute, ce n'est point à tort que le martyre sanglant est regardé comme le point culminant du mérite chrétien. Cependant, il y a quelque chose de plus méritoire que le martyre de quelques minutes : c'est celui de toute la vie. Le martyre sanglant est l'immolation du corps ; celui qui est perpétuel, se compose à la fois de la souffrance et de la douleur : la souffrance, qui est la croix des sens ; la douleur, qui est particulièrement la croix de l'âme; la souffrance, qui est comme le premier essai de la mort ; la douleur, qui atteste par certaines de ses aspirations un être qui ne peut pas mourir ; la souffrance, enfin, qui nous est commune avec les bêtes ; la douleur, qui affecte de préférence l'élite du genre humain. Mais souffrance ou douleur, et mieux encore toutes les deux ensemble, ont été, dans les élus, le principe de la gloire, et le ciel se compose de catégories diverses de saints, qui toutes chantent en chœur cette première promesse de l'Évangile des béatitudes, réalisée dans leur destinée : Heureux ceux qui pleurent !
De cette façon, votre Passion n'est pas l'emploi stérile de la vie ; elle est l'apprentissage des joies éternelles, le mont Horeb qui confine à la Terre promise, le vestibule de l'heureuse immortalité. Courage, quoique ce but se fasse attendre ! a-t-on jamais entendu le
^ Act., XIV, 21.
2 Rom., vni, 29.
laboureur se plaindre de semer au printemps pour ne recueillir qu'en automne? Courage, malgré les rigueurs de votre présent ! vous allez, aujourd'hui, arrosant votre sillon de larmes : Euntes ihant et flehanl * ; mais vous tressaillerez d'une jubilation sans fin, quand vous tiendrez les gerbes dans vos mains : Venientes autem venient cum exullaiione, portantes manipulossuos. Donc, quand vous vous rencontrerez avec des larmes dans les yeux, au lieu de pousser de ces soupirs découragés et décourageants qui altèrent le sacrifice, dites-vous les uns aux autres : Voyez-vous, à l'extrémité du désert, cette terre que des ruisseaux de lait et de miel rafi^aîchissent ? C'est la patrie. Encore quelque temps, et nous serons rendus, car nous n'avons ici-bas qu'une existence sous la tente : JSon hahemus hic manentem civilatem ^. Ah ! comme ils seront beaux, à travers les perspectives éternelles, les lieux o\x nous portâmes notre croix, et les tristes foyers où nous versions souvent des larmes qui n'étaient pas essuyées! Lœtati sumus pro cliehus quibus vidimus mala ^.
Voilà les idées qui accomplirent une révolution si étonnante dans l'histoire de la douleur. La force païenne lui avait dit : Je te nie. La force chrétienne ose lui dire : Je t'aime. Et cette déclaration d'amour à ce que la nature a le plus en horreur, est un sommet de l'ordre moral, un faîte glorieux du sentiment humain, que l'àme peut gravir avec une sorte de ravissement. Là, le martyre devient le rêve des enfants et des femmes. Une vierge s'écrie sur la cime du Carmel : « Ou souffrir ou mourir ! » Une autre lui répond : « Toujours souffrir, jamais mourir ! » Et non seulement la douleur a ses convoitises et ses ambitions, elle a ses extases : car, dans les grottes sauvages du mont Alverne, un illustre patient reçut, de la main des anges, des blessures sublimes, et unit, dans sa chair, les deux mystères de la Transfiguration et de la Passion, qui s'étaient produits séparément dans la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Éminence, si le calvaire de chacun de nous est d'autant plus
1 Ps. cxxv, 6.
- Hebr , siii, 14,
3 Ps. LXXXIX, 15.
MELANGES OHATOIHES.
douloureux qu'il est plus haut, il ne peut y avoir d'àme de prêtre, en France, chargé d'un fardeau plus lourd que le vôtre. Mais tous ceux qui ont respiré de près le parfum de votre sacerdoce, savent que si personne plus que vous n'est destiné à souffrir, personne mieux que vous n'a étudié à bonne école l'art de bien souffrir. Aussi, vous portez dans votre carrière une gloire plus grande que celle de votre pourpre, celle de votre àme, et une force supérieure à votre autorité, votre amour de la croix.
^les frères, c'est le désavantage d'une prédication isolée de ne pouvoir atteindre tous ceux à qui elle s'adresse, parce que chacun demande une nourriture appropriée à son tempérament. Y aui-aitil présomption à croire que je vous ai tous atteints aujourd'hui ? Je ne le sais pas ; mais ce que je sais, c'est que le genre humain n'est pas autre chose qu'une vaste famille de malheureux, où les plus malheureux sont ceux-là mêmes qui sont assez frivoles pour ne s'en point trouver ; ce que je sais, c'est que cette vaste nef n'est pas autre chose qu'une sorte d'Hôtel-Dieu rempli de cœurs malades, et que s'il y a, dans l'assemblée, une blessure qui ne soit point bien pansée aujourd'hui, ce sera la faute du prédicateur, non celle du sujet.C'en est fait ! mettons donc le bois du sacrifice sur nos épaules, et gravissons notre calvaire avec la douceur de ce Maître qui marche au supphce conmie un agneau qu'on mène à la boucherie et qui ne bêle pas.
Pour nous, les conditions sont bien changées : car, lorsque vient l'heure de Gethsémani, les légions d'anges ne manquent pas dans le sacerdoce pour nous soutenir. Si Marie se présente sur notre route, c'est pour faire l'office de Véronique en essuyant nos pleurs. Si nous tombons sous le fardeau, Jésus remplace Simon de Cyrène et veut bien porter la moitié de notre croix. Et puis, quand vous sentez des blessures au cœur, pensez au fer de cette lance que vous allez Ijaiser, et dites-moi si jamais un pareil trait vous a transpercé. Vous qui regimbez contre la douleur physique, allez le vénérer avec attendrissement, ce clou qui entra peut-être dans les mains qui caressaient les petits enfants, peut-être dans les pieds couverts des parfums de Magdeleine. Enfin, vous qui êtes accablé par les tortures de votre imagination, je la recommande à vos souvenirs, cette couronne qui ensanglanta un front chargé de si
grandes et si amères pensées. J'ai vu, à Rome, la foule prosternée (levant les grandes reliques, pareilles à celles qui sont ici exposées. Mais on les montre seulement du haut d'un balcon élevé, une fois dans Tannée ; et ce jour-là, il y a des dévots des quatre parties du monde à genoux sous la coupole de Saint-Pierre. Allons porter nos lèvres sur des trésors que d'autres n'ont pas même la permission de voir ; mais que la grâce d'une telle faveur ne soit pas perdue, et descendons de ce calvaire de Notre-Dame dans la vie ordinaire, vaillants et régénérés.
Il est rapporté de saint Jean de Dieu qu'à son heure dernière, il demanda d'être levé et porté au pied d'un grand crucifix qui s'élevait au milieu de sa cellule. Là, il jeta ses bras autour de ce bois sacré, il y colla ses lèvres, et il rendit le dernier soupir dans ce pieux embrassement. Belle fin pour un chrétien, mes frères ! Nous aussi, attachons-nous pour toujours à la croix, et ne brisons jamais une si douce étreinte. Il n'en est pas de plus sûre, soit pour bien vivre, soit pour bien mourir. Amen.
LA