‹ Mélanges oratoiresChapitre 48 sur 67 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Avant la mission de Jésus-Christ, la parole de l'homme était tombée dans un profond discrédit : les États où elle était exclue de toute influence dans le gouvernement, tels que Lacédémone et la Crète, passaient pour les plus parfaits ; Socrate et Platon définissaient l'éloquence l'art de tromper ; certains peuples, plus sensibles que d'autres à cet enchantement de forum, mutilaient les discours politiques en y prohibant les mouvements et les péroraisons ; enfin, je ne sais pas si ce fut pudeur, mais je crois que ce fut mépris, Tibère refusa le prix d'éloquence qu'un imbécile sénat lui décernait.

Quand Notre-Seigneur trouva cette parole, qui était sa plus belle création après celle de Fàme, tombée dans la bouche des histrions et des rhéteurs à l'état de profession méprisée, il dit : Je la réhabiliterai ; oui, la parole de l'homme aura sa restauration comme l'homme lui-même, et la Pentecôte sera une seconde origine du langage, dans laquelle les sources de l'inspiration seront renouvelées. Eh ! comment s'y prend-il pour cette grande transformation? C'était le mensonge qui avait dégradé la parole : il en fait le revêtement de sa vérité, il la prend pour véhicule dans son immortel pèlerinage au milieu des siècles ; il lui dit, comme jadis au coursier de Job : « La terre t'appartient, va ! » et, depuis, le Verbe de Dieu est en course, dit saint Paul, Yerhiim Del curral ^ et c'est nous qui avons l'honneur d'être sa voix !

Mais, ici, quelle immense difficulté a surgi ! La parole est l'image sonore de celui qui la produit. Voilà pourquoi un maître

* IlThess., m, 1.

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a osé écrire: «Le style, c'est l'homme. » Eh bien ! il s'v.^'d aujourd'hui de renverseï^ cette formule, et, confrontant le verbe apostolique avec son auteur, de prouver cette assertion étrange : Le style, c'est-à-dire la parole, c'est Dieu.

Oui, la parole, c'est Dieu : car savez-vous ce qui va se passer ici, dans ces communications de notre àme avec la vôtre? Une seconde Incarnation. Il va deux substances en -\otre-Seigneur Jésus- Christ : l'une, matérielle, qui est sa chair ; l'autre, immatérielle, qui est la vérité. C'est la seconde que je verse à mon auditoire par la parole catholique. A l'instant où mes accents tombent du haut de la chaire, si une àme docile les reçoit et se referme avec recueillement sur la semence divine en disant : « Qu'il me soit fait selon votre parole » : Fiat m'ihi secimdum verhum tiiuni, cette àme a conçu la vérité, elle porte dans son sein le Fils de Dieu ; et quand une assemblée n'a pas fait manquer, par ses résistances, cette opération du Saint-Esprit, l'apotre peut lui dire en descendant de chaire, comme l'archange Gabriel incliné devant le sein fécondé de Marie : Je vous salue, pleine de grâees ; le Seigneur est avec vous. De cette sorte, l'attituile chrétienne en présence d'une chaire n'est ni celle de la curiosité sans respect, ni celle de la frivolité sans attention; c'est celle de Marie ouvrant les portes de son àme au Verbe éternel par cet assentiment qui a sauvé le monde : Fiat mihi secundum verhum tuum.

La parole, c'est Dieu : car savez-vous le prodige qui s'opère dans la distribution de pain que nous allons faire ici en votre faveur ? Une seconde transsubstantiation. Quand Jésus voulut l'accomplir, il ne demanda point des célébrités au Forum romain ou à l'Agora d'Athènes pour s'abriter sous la pompe de leur éloquence, mais il prit douze pécheurs illettrés des bords de Tibériade, et il leur dit : Voyez- vous ces nations assises à mes pieds dans des ombres tristes comme la mort? Mon amour ne peut s'en séparer. Je leur reste par l'Eucharistie, je veux leur rester par la parole. Je leur laisse une première présence réelle de moi-môme au tabernacle, je veux leur en laisser une seconde dans vos discours : prêtez-moi donc vos souffles et que je les pénètre, je me dépose aujourd'hui dans votre ministère, et, après cela, allez î qui vous

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écoute, m'écoute ; qui vous méprise, me méprise. Sur cette assurance, voilà que saint Césaire et Bossuet, placés entre le Verbe di^^n dans la parole et le Verbe sou>s les espèces sacramentelles, ne savent laquelle de ces deux transsubstantiations préférer : Quid vobis plus videlur / Verbum Bel an corpus Christ i /De cette sorte, un apôtre qui parle, c'est un ciboire qui s'ouvre ; son sermon est une sorte de communion générale, dans laquelle Jésus vérité est départi à tous. Voilà pourquoi, si sa conscience l'accuse, il est tenu de se purifier avant de gravir les degrés de la chaire comme avant de monter à l'autel.

La parole, c'est Dieu :car savez-vous ce qu'il y a dans cette prédication ? Une exposition eucharistique. On compte trois stations, ou plutôt trois états divers de la présence réelle de Dieu : le tabernacle, qui est le Verbe divin caché; le ciel, qui est le Verbe divin à découvert ; la chaire, qui est le Verbe divin expliqué. Montrer, en effet, la face adorable du Seigneur sous les ombres de sa révélation, écarter les voiles amassés sur son front par la foi, tel est le vrai but de la prédication : de telle façon que la parole annoncée est la vision de la terre, de même que la vision du paradis sera la parole éternelle dévoilée. Donc, ce n'est pas un spectacle, c'est Dieu lui-même que nous exhibons devant la piété du monde. Il ne s'agit pas de savoir si l'ostensoir vivant où il rayonne est d'or ou d'argent, il s'agit d'approcher avec le sentiment de ces âmes dont parle un Père, qui allaient trouver Marie à Nazareth en lui disant : a Montrez-nous Jésus, le fruit béni de votre sein » : Jesu?n benediclum fructum venir is lui nobis ostende.

La parole, c'est Dieu : car il est éternel, et qu'y a-t-il à la fois de plus neuf et de plus vieux que sa parole ? Vous dormez à la quatrième représentation d'une même pièce, vous ne pouvez pas lire quatre discours politiques sur la même question, votre mode ne reste à la mode que parce qu'elle change tous les ans ; si je vous disais combien de fois fut battu et rebattu par les prédicateurs du présentet du passémon sujet d'aujourd'hui, le monde ne croirait pas au miracle de sa propre attention ; et cependant, vous êtes pressés ici comme au temps où cela s'appelait la bonne nouvelle. Les avocats politiques l'ont bien expérimenté, les mots puissants sur l'esprit public ont une courte vogue. Il y a longtemps que

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les cris de : Réforme ! Dieu le veut ! et bien d'autres ne passionnent plus les masses ; tout novateur est obligé de créer son vocabulaire à effet pour agir. Seuls nous arrivons avec un programme vieux comme le catholicisme, seuls nous ne traitons guère qu'une trentaine de sujets depuis dix-lmit cents ans ; mais la preuve que l'éternité de Dieu est dans notre parole, c'est qu'elle conserve une éternelle actualité. Il y a plus : notre parole révolutionne, non seulement malgré son ancienneté, mais par cette ancienneté môme. Où sont les orateurs qui aient, comme nous, des thèmes désignés par avance, des titres de discours imposés et des facultés emprisonnées par le despotisme des traditions ?]N'importe! nous respectons ces chaînes, parce qu'elles portent la grâce avec elles, et nous évitons les spéculations arbitraires, de peur d'être stérile en devenant original. Croyez- vous, par exemple, qu'avec une ruse académique je n'aurais pas pu baptiser ce sujet d'un nom inconnu et dépayser vos idées en lui donnant le charme artificiel de l'imprévu? Mais je n'aurai pas l'ingratitude de rougir de l'âge du Verbe divin que je porte. Je suis le maître de ce discours : je veux donc qu'il s'appelle franchement, sans prétention à la découverte, la Parole de Dieu. Allez, dites-le aux délicats qui vous en demanderont des nouvelles ; et, s'ils trouvaient cela vieux, répondez-leur qu'il n'y a rien de plus neuf que l'antiquité de Dieu et de sa parole, parce que c'est celle de l'éternité.

La parole, c'est Dieu ; car Dieu est créateur. Eh ! qui pourrait en contester le titre à son Verbe ? Qui posa les premières assises de la terre? qui bâtit le dôme des cieux? qui fit sortir l'ordre universel des rudiments du chaos ? Ce fut la parole de Dieu : Cœli et terra eodem verho repositi sunt^. Qui suscita les créations évangéliques? qui fonda ces mondes de l'ordre spirituel nommés la chasteté, l'humilité, la charité ? Toute la Rédemption comme toute la Création sont portées par la vertu du Verbe éternel : Portans omnia verho virtiitis sux ^. Qui arrêta jadis ces barbares que les légions romaines n'arrêtaient pas ? qui les fit tomber à genoux en chemin, comme Saul sur la route de Damas, et fit naître une belle civili-

1 II Petr., III, 7.

2Hebr., i, 3.

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sation des ruines qu'ils entassèrent ? Ce fut la parole de Dieu. Qui brise la porte des empires ennemis pour en ouvrir l'entrée à l'Évangile? Vax Domini coufnncjenlis cedros K Qui vole par-dessus la grande muraille pour aller porter aux fils du Ciel le respect du nom de Jésus-Christ ? C'est toujours la parole de Dieu. Enfin, qui remue dans leur sommeil les cités pécheresses ? qui épouvante les vices sans remords? qui engendre les vertus surnaturelles? qui retient le monde sur la pento de l'iniquité, et l'empêche d'aller sombrer loin de Dieu dans des abîmes infâmes et désolés? C'est toujours la parole de Dieu : yisi reliquissel nobis semen, quasi Sodoma facii essemus -.

La parole, c'est Dieu : car Dieu est conservateur, et son verbe ne l'est pas moins. Certes, le verbe humain n'a ni une telle vertu ni une telle réputation. Très peu édifier et beaucoup démohr, ébranler le sol et faire trembler les édifices, jouer à la fois le rôle du tonnerre et celui de la mine : telle est la destinée de la parole dans l'histoire politique des nations. Seule, une monarchie a pu décréter la permanence de ses parlements sans signer son abdication. En général, le pouvoh' s'inquiète quand la tribune retentit ; dans l'Église, le pouvoir ne s'alarme que du silence. Voyez quelle vaste arène oratoire que la catholicité ! Nous parlons à la France, nous parlons à la Chine. On nous entend au Forum, on nous entend aux Catacombes. Depuis dix-huit cents ans les empires se lèvent, les empires se couchent au bruit de ce sermon universel. Et c'est de ces millions de voix que se forme l'immense concert de notre unité. El s'il éclate un seul trouble dans ce vaste chœur qui a le monde pour auditoire, il suffit d'un signe parti du siège de la présidence qui est au Vatican, pour étouffer toutes les discordances. Et, par ces conférences perpétuelles, le Christ avance, l'ordre fleurit, tout se dilate, rien ne se décompose dans le vaste empire de la vérité. 0 sainte Église de mon Dieu ! quand je me rappelle que vous n'avez pour bouclier et pour é}>ée, pour propagande et pour diplomatie que la parole, et que vous êtes la première puissance de l'univers, ce qui m'étonne le plus, ce n'est pas le miracle de

1 Ps. XXVIII, 5.

2 Is,, 1, 9. Rom,, IX, 29.

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votre immortalité elle-même, c'est le miracle de votre conservation par un moyen qui ruine toutes les autres dominations.

-La parole, c'est Dieu : car Dieu est charité, et qu'est-elle autre chose la parole dont nous sommes les oracles? Tout orateur qui descend de Jésus doit être un homme insinuant et doux, qui tremble sans cesse d'avoir plus d'esprit que de cœur ; d'autres excitent des applaudissements, celui-ci doit faire verser des larmes. Lacrymx audienltum, dit saint Chrysostome, sint plausustid. On demandait à un maître les conditions nécessaires pour ■composer un bon sermon, et il répondait : « Il faut lire un peu, il faut réfléchir beaucoup, il faut sentir encore davantage. » Il y a, en effet, dans le prédicateur, une action supérieure à celle de son talent ; c'est celle de cette puissance sympathique appelée l'àme. Pectus est quod cUsertos facit. Le caractère saillant de l'élo- <5uence militaire, c'est l'enthousiasme ; celui de l'éloquence judiciaire, c'est l'habileté ; celui de l'éloquence politique, c'est la passion des intérêts publics; celui de l'éloquence religieuse, c'est ce rayonnement d'amour, plus sensible par sa chaleur que par sa lumière, qui est suave comme riiiùle, pénétrant comme elle, et qui tira de cette ressemblance son nom expressif : l'onction. Voilà la marque irrécusable de l'inspiration surnaturelle. Dites à Isocrate et à Ilortensius de déployer tout le pouvoir de leur harmonieuse rhétorique, l'idéal de leur action sera cet eifet persuasif appelé le pathétique ; dites à un prêtre d'ouvrir la bouche en regardant son crucifix, et il va monter à cet apogée delà parole, à cette émotion souveraine révélée par Notre-Seigneur à l'éloquence humaine, qui s'appelle l'onction. A ce signe, toujours, les chrétiens reconnaîtront la voix de leur père. Savez-vous pourquoi parmi nous, prédicateurs, le talent est souvent déserté, tandis qu'un peu de cœur fait courii^ des villes entières ? C'est que le cœur dans la parole, des lainnes dans le discours, cela rappelle Noire-Seigneur Jésus- Christ. C'est de là que les peuples tirent leur foi en Dieu et en nous. Aussi, après avoir admiré, ils se retirent quelquefois en disant : C'était la parole de l'homme ; mais, après avoir pleuré, ils disent toujours : Ah ! comme c'était bien la parole de Dieu ! Deiis cliaritas est !

La parole, c'est Dieu : car Dieu fut défmi l'Être nécessaire, et son

verbe ne l'est-il pas aussi ? Quelle école, quelle phase, dans les annales de la parole, que l'histoire du christianisme ! Comptez les périodes de l'éloquence profane : elles s'échelonnent de Périclès à Cicéron, de Cicéron à Mirabeau, comme trois éclairs jetés à des milliers de siècles de distance. Voulez-vous que je vous dise les périodes de l'éloquence sacrée ? Prenez aux jours des apôtres jusqu'à la fin des temps. Sans doute, à l'époque des grands maîtres, on prêchait mieux que nous, mais on ne prêchait point davantage. Comme elle est belle la sublime chronique de notre apostolat ! Il est des verbes humains que la corruption étouffa : Harpalus, par exemple, offre une coupe d'or à Démosthène ; le lendemain, l'éloquence de Démosthène, achetée pour vingt talents, se déclarait enrouée. Il y eut des verbes humains qu'une vengeance de tyran vainquit : Antoine fait couper la main qui écrivit les Philippiques, et rouler la tête qui les prononça ; ce fut fait de la parole de Cicéron. Mais je connais un orateur immortel qui, depuis dix-huit cents ans, foudroie de ses philippiques impitoyables toutes les bassesses de l'humanité, et jamais un corrupteur n'en put avoir raison avec de l'or, car il porte de la bure au besoin ; et jamais un tyran n'en put avoir raison avec un coup d'épée, car il crie plus fort au fond des tombeaux.

Piegardez-le passer, ce robuste semeur qui étend ses sillons d'un pôle à l'autre : les monarques dont il traverse les empires, depuis Néron jusqu'aux tyrans de la Sibérie, l'arrêtent pour lui imposer des fers ; ses bras les acceptent, mais sa parole n'en porte pas : VerhumDei non est aUlgatum ^ On l'exile en saint Athanase, il reparaît en samt Clu^ysostome ; on le décapite en saint Cyprien, il ressuscite en saint Augustin; on l'assassine en Pierre de Vérone, et près d'expirer il écrit avec son sang sur la poussière : Je crois. Enfin, on le croyait enseveli au pied des échafauds de 93, et il s'accroît et se multiplie sur tous les rivages de l'univers : Verbinn crescehat et mulliplicahalur ^. Eh ! comment venir à bout de cet immortel importun qui est une nécessité du monde chrétien? Sous ce rapport, rien n'est changé au miracle depuis les temps où la

' II Tiin., II, 0.

- Act., XII, 21.

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foule oubliait de prendre sa nourriture pour suivre la conversation de Jésus au désert. J'ai vu les multitudes se suspendre à des lèvres dont elles ne comprenaient pas les accents, le peuple d'Antioche passer la nuit dans la basilique pour attendre l'homélie de saint Chrysostome, les sauvages eux-mêmes attendris par les bouches d'or du désert, Orphée vaincu par saint François-Xavier, et votre parole, ô mon Dieu, devenue une nourriture si nécessaire, que votre famille ne peut pas plus s'en passer que du pain !

Enfin, la parole, c'est Dieu: car Dieu est la fécondité infinie, et son verbe n'est-il pas le plus efficace de tous? Aucune éloquence n'obtient du cœur humain autant de sacrifices que la nôtre : Sermo Del vivus et effkax ^ Envisagées sous ce rapport, une mission de village ou \me station de jubilé sont une vraie preuve du christianisme. N'allez pas croire que, pour soulever des foules, nous ayons b. déployer des propagandes effrénées ; il nous suffit de faire le catéchisme quinze jours : par le seul fait une paroisse est surnaturellement bouleversée. Malgré les siècles, cela se passe toujours comme à l'origine de l'apostolat. Quand les disciples parurent en place publique, le premier jour on les traita de fous, le second on les écouta, le troisième on les suivait. Bientôt un courant électrique s'établit de Jérusalem à la Gaule et de la Gaule jusqu'aux Indes. Des hommes se jetaient dans les bras les uns des autres, et le paganisme disait : Voyez comme ils s'aiment ! d'autres tombaient dans les arènes, et la foule disait : Voyez comme ils meurent ! La population de l'empire se partagea en deux camps : les uns qui criaient : « Les chrétiens aux lions ! » les autres qui répondaient : « Je suis chrétien ! » Enfin, martyrs et césars, catacombes et amphithéâtres, délire du sacrifice, délire de la persécution, s'agitèrent trois siècles durant, dans une exaltation immense, et, au sortir de cet enfantement, le monde se trouva chrétien, sans s'expliquer comme cela s'était fait. Eh bien ! je les ai vus, toujours renouvelés, ces prodiges de l'apostolat voyageur ; j'y ai travaillé, j'en dépose commie acteur et témoin : le premier jour, on se demande quel est le mobile extraordinaire qui inspire ces envoyés ; le second, l'attention succède à la curiosité; le troisième, la sympa-

' Hebr., iv, 12.

thie à l'attention. Bientôt des joies inconnues éclatent aux foyers Mêles, on s'enibrasse dans la famille, on pleure au pied des autels, des parfums de fête courent dans l'air, une vie supérieure emporte les âmes ; et quelques semaines après, quand une ville reprend conscience d'elle-même, elle s'étonne d'avoir été changée presque à son insu.

Maintenant, revenons sur nos pas pour recueillir tous ces témoignages et en composer un trophée à la parole apostolique. Elle est une incarnation, une transsubstantiation, une exposition eucharistique ; elle est créatrice, elle est conservatrice, elle est charité ; elle est nécessaire, elle est miraculeusement féconde : donc, ou il faut nier toutes les lois de l'analogie, ou il faut s'incliner devant la prédication orthodoxe comme devant la parole de Dieu. Bienheureux donc le prêtre qui éprouve, à ces mots : porter la parole de Dieu, quelque chose du respect que lui inspirent ces autres : porter le saint Sacrement ! Heureux aussi les fidèles qui viennent aux pieds de la chaire avec les mêmes respects qu'à la sainte table ! car, je vous l'affirme après Bossuet, quand les anges du ciel voient les miettes du banquet que je vous sers tomber à terre, ils pleurent comme en ces jours de profanation où les hosties du tabernacle sont semées sur le pavé du temple. Mais il y a pire que de profaner la parole : c'est de la corrompre ; ce qui arrive quand vous faites de la parole de Dieu celle de l'homme.

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