‹ Mélanges oratoiresChapitre 50 sur 67 · LA PAROLE DE DIEU · texte numérisé non relu

LA PAROLE DE DIEU

dicdteurs en entrant au paradis : A/» 6'/ que nous avons entendu, ainsi nous avons vu dans la cité de Dieu ', pourquoi cette vérité qui est la beauté éternelle de l'autre monde, serait-elle traitée comme une antiquité surannée de celui-ci ?

Le second amusement qu'on demande à la chaire, c'est la distraction au lieu de l'instruction, le piquant plutôt que l'amélioration de soi-même. Cependant, il en est de la parole sainte comme du pain : son caractère propre, ce n'est point l'assaisonnement, c'est la substance. Sans doute, le talent n'exclut pas le verbe divin de la prédication ; mais le verbe y subsiste indépendamment du talent.

Je parlais tout à l'heure du siècle de Louis XIV. Avouons que, depuis cette époque, les auditoh^es n'ont pas moins dégénéré que les prédicateurs. Quand M'"^ de Sévigné disait : « Nous allons en Bourdaloue », et quand elle ajoutait : « Il m'a ôté la respiration pendant deux heures », c'était à propos d'un enseignement si nourri, qu'en fussé-je capable, je n'oserais point m'essayer à vous ôter la respiration par un moyen si peu conforme à vos goûts. En effet, toutes les cultures intellectuelles de notre légère France, depuis le journal jusqu'à la science et à la prédication, tendent à s'abâtardir dans le genre divertissant : et de même que les livres ne se soutiennent que par l'intérêt dramatique, les théâtres par des saillies risquées, la chaire est obligée, tantôt de se convertir en une galerie de tableaux éclatants, tantôt de remplacer ses élévations dogmatiques par la morale facile, pour obtenir de la frivolité contemporaine une attention qu'on n'accorderait pas à la gravité pleine et sobre de nos aïeux.

Aussi que voyons-nous ? Les sermons ne sont plus une école de forte éducation pour les esprits et pour les âmes : ils sont une sorte d'intermède placé entre les bruyantes nuits de l'hiver et les promenades mondaines du printemps; le spectacle de la journée, destiné à tromper les heures, en attendant celui du soir ; le rendez-vous de la société qui se respecte et qui veut être respectée; enfin, une exposition de prétentions et de parures, où l'on vient pour voir, où Ton vient pour être vu, et où l'on se propose tout, en venant, excepté de se faire du bien.

1 Ps. XLVlt, 0.

Mes frères, dès le commencement de cette intimité entre nous» je vous demande grâce pour Jésus-Christ qui est en moi, et qui méritera votre attention, même quand il ne la charmera pas ; je vous demande grâce pour moi, qui ne serais pas assez récompensé par le seul plaisir de vous plaire, même quand j'aurais le bonheur d*y réussir. Vous plaire ! ah ! ne m'infligez pas l'humiliation d'un rôle d'artiste : car je sais un peu instruire, je sais un peu prier, mais je ne sais pas jouer. Jamais je n'aurais eu la foice de gravir les degrés de cette chaire, si la force de mon sacerdoce ne m'y avait poussé ; mais avec cette autorité je me passe de toute autre, et ce n'est pas vous qui êtes arbitres ici, c'est moi. Athéniens, il importe peu que ce Paul récemment arrivé de l'arbarie connaisse peu les usages et parle bien ou mal la langue de votre pays : il ne vient pas dans votre Aréopage pour vous donner une séance d'académie ; il vient vous porter un Dieu que vous ne connaissez pas encore, un Dieu qui pèsera dans sa balance formida])le les prédicateurs et les auditoires, et qui vous jugera par cette parole même que vous jugez aujourd'hui entre le drame de la veille et le roman du jour : Sermo quem locutus sinn judicahit eos ^.

Préservons-nous encore de la vanité, pour qui la parole c'est 'homme qui flatte. Après le crime d'Hérode demandant au Verbe de Dieu des distractions, voici celui d'Achab le détestant quand il ne lui fait point de compliments. Comprenez-vous cela, que Dieu soit obligé de se faire votre courtisan pour avoir audience auprès de vous? Cependant, combien qu'il ne retient auprès de sa chaire que par l'amour-propre intellectuel, et en leur disant : Venez, je vais vous parler de grandes choses! combien qui prendraient la fuite si on traitait trop tôt de la mort, du salut, des responsabilités éternelles, se trouvant humiliés d'être pris poiu' des chrétiens plutôt que pour des incrédules! combien, enfin, n'acceptent delà chaire que des spéculations j^hilosopliiques qui laissent la liberté de tout contredire et de n'en rien faire, ou des sujets à sensation capables d'honorer leur importance d'esprit sans engager leur conscience. Ah ! Messicuis, ce qui m:nque souvent au succès de la

iJoiin., Mir, 48.

LA pAïuiLi: DI-: DiEr. 38"

parole, ce n'est point la parole elle-même, c'est votre humilité. Le grain a besoin d'être caché dans la terre pour germer. Certes, nous voulons bien vous conduire à la foi par la raison, mais laissez-nous aussi vous communiquer la loi par la foi elle-même. Je proteste contre votre prétention superbe de tout savoir sur ce point. Une villageoise disait au curé d'Ars : « Mon père, on prétend que vous êtes un pauvre ignorant. » — « C'est vrai, » répondit-il, « mais c'est égal : je vous en dirai toujours plus que vous n'en ferez. » Pareillement, venez ici sans rien abaisser ni de la grandeur de vos talents ni de celle de vos emplois, je le veux bien : le plus humble missionnaire vous en dira non seulement plus que vous n'en ferez, mais encore plus que vous n'en savez.

Suffit-il au verbe divin de flatter votre orgueil intellectuel pour avoir bon accueil ? Non : il faut qu'il niénage toutes vos autres passions. Sans doute, il faut du courage pour s'entendre dire ses vérités avec reconnaissance. Il y a, dans l'assistance au sermon, quelque chose du mérite de la confession: car le pénitent s'accuse, l'auditeur se laisse accuser. Mais combien d'auditeurs repoussent la parole quand elle devient accusatrice ! Ah ! mes frères, je ne suis pas sorti de ma solitude pour vous donner aujourd'hui une seconde représentation des sévérités de Bridaine, sans posséder ses droits ni son tonnerre; mais je suis ému d'une profanation fréquente parmi vous, et je vous convie à la réparation. Oui, ceci est une fraction du pain : approchez donc, et mangez avec docilité, non avec orgueil. L'orgueil, je l'aurais compris chez ces anciens qui se réunissaient parfois en place publique pour entendre le récit de leurs exploits; mais se peut-il comprendre quand vous venez écouter l'histoire de vos défections? Approchez et mangez avec l'humihté d'un vaincu, non avec la susceptibibté d'un rebelle ; ceci est pour vous le lieu de recevoir des leçons, non d'en donner. Et cependant, qu'ai-je entendu ? Les pécheurs de nos jours aiment les coussins sous les coudes, et les concerts à l'oreille; et si saint Chrysostome ressuscitait, ils ne trouveraient pas sa franche vérité d'assez bonne compagnie. 0 héritiers des fausses délicatesics d'Achab, laissez-moi confondre l'orgueil de ce roi par l'iunnilité d'un autre, qui le valait bien.

Un jour, Bourduloue avait tonné à la cour contre le vice impur.

dans des temps où le trône de saint Louis n'était pas assez respecté. Effrayés des hardiesses du nouveau Jean-Baptiste, les courtisans s'ameutèrent ; mais le roi, passant à côté d'eux et les dominant de toute la hauteur de sa foi, leur dit : «Du silence, Messieurs ! les prédicateurs font leur devoir ; c'est à nous à faire le nôtre ! » Méditez cette parole sublime, censeurs formalistes, qui vous souvenez trop des égards qu'on vous doit, et trop peu de vos pichés ; frivoles auditeurs, qui ne demandez que des plaisirs, à vos apôtres comme à vos acteurs, et qui ne leur pardonnez pas d'y mêler des remords !

Pour vous, enfm, la parole, c'est l'homme qui n'exige rien, le vrai moraliste chrétien vous étant toujours plus ou moins importun. On a fait des livres sur la haine de l'homme contre la vérité. Rien de plus ordinaire que de lui trouver des défauts, pour être dispensé de lui faire des sacrifices. Voilà pourquoi, même quand on aime le prédicateur, on n'aime pas ses enseignements. Et c'est la nuance que voulait exprimer le grand Condé le jour où, voyant apparaître dans la chaire le front austère d'un maître illustre, il disait à ses voisins : « Halte-là ! voilà l'ennemi ! »

Eh bien! non, nous ne sommes pas l'ennemi, j'en atteste notre but. Entendez-le bien, penseurs dévoyés qui implorez peut-être pour de grands maux un grand remède. Nous sommes de ceux qui passent leur vie à courir sur la trace des brebis perdues : nous cherchons Magdeleine, nous tendons les bras à l'enfant prodigue, nous voulons parler à la Samaritaine. Dites aux publicains et aux pécheresses de votre connaissance que nous les attendons ici. C'est notre spécialité, c'est notre folie à nous d'aimer ceux qui se rendirent méprisables ; tandis que l'amour profane est captivé par la beauté, l'amour apostolique s'éprend de la dégradation, et, dussiez -vous m'accuser de cette faiblesse, je la proclamerai : j'ai regardé parmi les félicités de la terre, je n'en ai point goûté de comparable à celle de bénir un coupable pleurant à mes pieds.

Non, nous ne sonmies pas l'ennemi, j'en atteste nos sollicitudes pour vous. Pourquoi ne vous le dirais-je pas? nous ne sommes plus assezjeunes pour nous contenter de vos couronnes. Quel que soit le succès de notre parole, tout lui manque quand vous lui manquez :

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