‹ Mélanges oratoiresChapitre 51 sur 67 · LA PAROLE DE DIFX · texte numérisé non relu

LA PAROLE DE DIFX

car la fumée des applaudissements passe à travers les filets que nous jetons, les âmes seules y restent. Aussi ne croyez pas au bonheur de cet envoyé parce qu'il tient dans ses mains ces puissants orages qui bouleversent les cités ; il sera le plus malheureux du peuple, si, à l'heure de la prière, son crucifix lui a dit : a Tu passes ici comme un concert de musique» :Es eis quasi carmen musicum^. La parole de l'homme se termine quand elle est proférée, parce qu'elle est une simple communication ; la parole de Dieu n'est complète que lorsqu'elle est appliquée, parce qu'elle est une semence destinée à devenir un fruit. Oh ! n'empêchez donc pas le Verbe de Dieu de naître dans vos âmes, et n'infligez pas à un tel amour l'opprobre de la stérilité.

Non, enfin, nous nesommes pas l'ennemi, j'en atteste nos moyens. Il faut haïr pour vaincre par le glaive, il faut aimer pour triompher par la parole. Chaque éloquence a sa source principale d'inspiration : le souffle, le maître ressort de la nôtre, c'est la tendresse. Les apôtres ont prêché l'Évangile dans vingt langues qu'ils ne savaient pas ; mais ils aimaient, et leur petite croix de bois a courbé plus de têtes que l'épée des grands conquérants. Saint Bernard haranguait quelquefois des multitudes qui ne l'entendaient pas; mais son cœur arrivait plus loin que ses discours, et les mères arrachaient leurs enfants à cette mystérieuse fascination. C'est que l'homme résiste à la force, il résiste au talent ; mais Dieu l'a fait incapable de résister à une invincible sympathie ; et si Alexandre a légué son empire au plus digne, Jésus abandonna le sien au plus aimant.

Eh ! comment l'affection ne serait-elle pas un fruit spontané de nos rapports ? Cicéron a défini l'éloquence un homme qui parle et une multitude émue qui écoute, c'est-à-dire, une àme qui en soulève beaucoup d'autres. Par conséquent, vous êtes à la fois nos collaborateurs et nos disciples : c'est nous qui disons les sermons, c'est vous surtout qui les faites ; et comme ce tête-à-tête avec la foule, cette conversation passionnée avec un peuple est l'intimité la plus émouvante dont un mortel puisse être favorisé, la splendide réapparition de ces fêtes dans nos souvenirs est le rêve chéri de nos derniers ans.

1 Ezech., XXXIII, 32.

390 MF.LANCES OUATOIRK?.

Donc, ce n'est pas à l'ennemi, c'est à la charité la plus tendre qu'il s'agit de rendre les armes. Et, en échange de cette sympathie, nous n'obtiendrions d'autre réciprocité que la résistance systématique ?iN'on, non! puisque Dieu se donne par sa parole, tandis que riiomme se travestit par la sienne, rendez-vous à ses audiences avec l'exactitude de l'amour, et donnez- vous vous-mêmes. »

J'ai parlé de l'exactitude ; je vous la demande pour tous les sermons et pour tous les prédicateurs de la station, sans acception et sans différence : point d'attitudes païennes ici, en face du verbe de Dieu ! Vous êtes d'une génération saturée par l'abondance de la parole sainte : Verbum Cliristi habitai in vobLs abundanter *. Usez de ce bienfait avec conscience, pour n'être point châtiés de la profanation du pain par la famine : Mittam famem iiL terrain... audiendi verhum Domini -.

lis étaient mieux nourris que vous, ces peuples d'Antioche, de Constantinople et de Césarée, jadis élevés par les bouches d'or de l'Orient ; cependant le chandeher de ces Églises a été déplacé. Ils étaient bien évangélisés aussi, ces auditeurs de Carthage et d'Hippone de qui saint Augustin disait: « Ils admirent, mais ils ne changent pas » : Mirantur, et non convertuntur. Et cette terre d'Afrique, jadis frémissante à la voix de tant d'évôques, a passé douze cents ans sans entendre une homélie épiscopale. Enfm, ils étaient nombreux nos pères du grand siècle au pied de la chaire de nos maîtres immortels; et voilà qu'en 1793, dans la patrie de Massillon et deBourdaloue,on n'entendait plus un prône qu'au péril de la vie dans les catacombes de la Terreur. 0 France de mon temps, qui ne sais pas vivre sans les émotions de la tribune, et qui as tant besoin de la chaire pour te consoler des douleurs que ta tribune ne guérit pas ! que deviendrais-tu le jour où, en deuil de tes grands hommes et de ta gloire, tu chercherais dans ton sein la parole éternelle sans la trouver ? Circuibunt quxrentes verbum Domini, et non inveyiient ^.

' Coloss., III, 16.

2 AmOS, V!!!, 11.

3 Amos, VIII, 12.

LA l'AHOLF, DF, DIEU. 391

Je VOUS demande donc plus que la conscience de l'exactitude, celle de la fidélité; plus que l'attention attentive, l'attention morale. Nous sommes en jubilé : point de spéculations oiseuses ! Il ne s'agit pas de bercer ici des profanes regardant les grandes vérités comme l'archéologie de la spiritualité, comme des cauchemars surannés bons pour émouvoir la foi grossière de nos pères, mais complètement inutiles ou démodés pour la sagesse du siècle présent. Malheur aux générations chrétiennes qui se prennent d'antipathie contre les stimulants énergiques, et dont la religion use des narcotiques jusqu'à l'empoisonnement ! d'autant que ceux qui ont pris trop d'opium ont besoin qu'on les secoue violemment pour les empêcher de tomber en léthargie, tandis que vous êtes, alors, des valétudinaires débiles, exigeant que le Verbe de Dieu lui-même vous parle à voix basse et ne vous adresse que des vérités diminuées : conditions honteuses pour les prédicateurs, et que nous n'acceptons point. Si Jérusalem veut de nouveau massacrer ses prophètes entre le vestibule et l'autel, comme en 93, elle nous trouvera ; mais si elle cherche des successeurs à ces sermonneurs du temps de Voltaire, qui ne prononçaient pas le nom de Jésus-Christ de peur de blesser l'oreille de la philosophie, elle ne nous trouvera jamais.

Mes frères, voilà trente ans que je jetais, du haut de cette chaire, les premiers bégayements de mon apostolat. Je vous conjure de recueillir les derniers avec l'indulgence à laquelle vous m'avez accoutumé : ColUgite fragmenta ^ Mon auditoire de Toulouse fut moins mon ouvrage que je ne fus le sien. Au nom de ce lien que les années respectèrent et dont je porte en tous lieux le souvenir avec l'orgueil de l'amour partagé, recueillez ces miettes : ColUgite fragmenta. Combien, depuis trente ans, ont été sauvés par la fidélité à cette parole ? Je ne veux point sonder ce mystère. Pour n'avoir point à le redouter, n'oublions pas que le Verbe dont nous sommes les messagers et dont vous êtes les auditeurs nous jugera tous un jour, et méritons qu'en retrouvant dans son essence éternelle la Parole qui nous rapprochait sur la terre, nous ne soyons pas confondus. Amen.

^ Joann., vi, 12.

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