PREMIERE PARTIE
Votre église est la maison de Dieu au même titre que le ciel. Or, qu'est-ce que la félicite céleste, selon saint Thomas ? C'est Dieu couronnant en nous par trois bonheurs correspondants les trois vertus de foi, d'espérance et de charité : notre foi, qui a cru sans voir, sera récompensée par la vision de Dieu ; notre espérance, qui a compté sur les promesses sans rien avoir, se reposera dans la possession de Dieu ; et notre charité, qui aima sans jouir, goûtera la délectation en Dieu. Eh bien ! voulez- vous savoir comment cette maison est une sorte de paradis en terre ? C'est que l'on y participe à ces trois félicités du paradis céleste : on y voit Dieu par la parole, on y possède Dieu par l'Eucharistie, on y jouit de Dieu par le charme ineffable de sa présence.
On y voit Dieu par la parole. La parole est l'image sonore de celui qui la produit. Pour connaître un homme, il suffit de l'enlendre. Voilà pourquoi un grand maître a pu dire de la parole écrite : Le style, c'est l'homme. Également, la parole tle Dieu est un miroir dans lequel on le voit ; elle est une fraction du pain dans lequel on le reçoit. Aussi, retenez bien ces choses, vous qui écoutez les prônes et les catéchismes avec si peu de respect : de même que Dieu se donne ici par le sacrement, il se livre par la prédication. Seulement, tandis que le saint Sacrement voile les traits divins, l'enseignement sacré les découvre, et l'église est à la fois le lieu de cette terre où Dieu se cache le plus et celui où il se révèle le mieux. En effet, en face de l'autel, qui est le centre des ombres, s'élève toujours une chaire pour en rendre compte. La foi a été comparée à la colonne mêlée de nuages et de lumière : là-bas, dans le sanctuaire, c'est la région des nuages ; ici, c'est
celle de la lumière. Et en pourriez-vous douter ? Interrogez vos souvenirs.
Quand, jadis, une voix de père vous exposa, du haut de cette chaire, les mystères de laïrinité, de l'Incarnation et de la Rédemption, c'était une première apparition de Dieu dans votre esprit. Quand on vous expliqua les adorables tendresses de l'Eucharistie, c'était une seconde connaissance que vous faisiez avec Dieu, comme une seconde possession que vous preniez de Dieu par les embrassements de la foi. Enfm, quand on vous parla des bonheurs de la grâce, de la gloire, de l'espérance, c'était toujours une vision de Dieu qui passait et repassait devant votre àme. Tant il est vrai que la parole de cette chaire est à la fois nourriture et lumière, et que, sous ce rapport, la seule différence distinguant une prédication éloquente d'une prédication qui ne l'est pas, c'est celle qui existe entre l'Eucharistie servie dans un vase d'or et l'Eucharistie servie dans un vase d'argile ! Mon Dieu ! vous êtes plus resplendissant dans un ostensoir magnifique, mais vous êtes plus touchant dans une corbeille d'osier !
A l'église on possède Dieu par l'Eucharistie. Oui, ceci est bien le palais le mieux habité de cette terre : car quel est le Louvre qui abrite plus de grandeurs ? Seulement, quand les monarques ont des palais quelque part, cela signifie qu'ils sont propriétaires de la cité, tandis que la dédicace d'une église annonce qu'entre ces murs pieux Jésus-Christ devient la propriété de tout le monde.
Certes, cette propriété n'est pas contestable : car il est à nous, dans le sa.nctuaire, comme notre ouvrage. Voyez les prodiges qui ont cessé de vous étonner. Au commencement, Dieu dit : « Que la lumière soit, et la lumière fut. » Sur la pierre sacrée de l'autel, le prêtre dit : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang, » et un chef-d'œuvre plus grand que le monde, le Verbe de Dieu luiniême, devient le produit de la parole de son ministre. Dans l'éternité Jésus est notre juge, dans l'Évangile il est notre maître, sur la cr.ix il est notre rédempteur ; dans une église, sans cesser d'être notre créateur, il semble en quelque sorte notre créature: carie Tout-Puissant naît de ma propre toute-puissance, et, en le mettant au tabernacle, j'ai le droit de lui dire avec son Père éternel : Je
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vous ai engendré aujourd'hui ^. Ali ! vous avez bien lait d'élever un somptueux éditice en l'iionneur de ce mystère : si les travailleurs ordinaires bâtissent des palais de cristal pour exposer les prodiges de leur industrie, ne faudrait-il pas les splendeurs mêmes du ciel pour servir de tente aux ouvrages de ce travailleur du saint autel, dont le chef-d'œuvre n'est rien moins que Dieu lui-môme ?
Ici, Dieu est à nous comme notre ouvrage ; nous le possédons encore comme notre esclave. Il faut avouer, en efiét, que si, de tous les habitants de la paroisse, iS^otre-Seigneur est le mieux logé, il est bien aussi le plus dépendant. Si je monte à l'autel pour le faire descendre, il est soumis ; si je lui fais des jours de solennelle adoration, il est soumis ; s'il a des jours sans encens et sans prière, il est soumis encore : £>û/ suhdilus illis-; enCm, si je le porte de son tabernacle au lit de vos mourants, dans les cabanes les plus indigentes et les plus éloignées, toujours, partout, il se laisse faire. Jésus habite sous notre clef. Ses heures d'audience sont ouvertes et closes par nous. Il ne remue pas sans notre permission, il ne bénit que par nos mains, il ne se donne que par notre ministère ; et cette servitude lui est si chère, que, même quand son toit était ici en ruine et son tabernacle vermoulu, même quand sa table sainte élait vide et ses solennités désertées, il n'a pas délaisse une seule minute la paroisse pour rentrer dans le sein de son Père. Mon Dieu, soyez remercié ! car, tandis que tous les amis nous quittent et que tous nos bonheurs sont éphémères, vous êtes le seul des biens de ce monde qui ne nous échappe pas : Ecce ego vohiscum sum.
Ici Jésus est à nous comme notre ouvrage et comme notre esclave ; ce n'est pr.s assez, nous le possédons mieux c[ue Marie elle-même ne le posséda : il sortit du sein de Marie petit enfant, il sort de la consécration sacramentelle homme parfait. Dans les bras de sa mère, il était sujet à la douleur; dans votre tabernacle, il est impassible et glorieux. Eniln, il fut un jour où Jésus se déroba à la garde de sa tendre gardienne de Nazareth ; mais il n'a
' Ps. II. 7.
2 Luc, II, 51.
pas quitté un seul instant l'Église depuis dix-huit cents ans. Aussi, avouons qu'il est le plus ancien et le plus sédentaire de nos compatriotes. Pendant les trente-cinq ans que j'ai passés loin de la paroisse, tout a été renouvelé : le clocher et la voûte sont changés, l'assistance est en grande partie différente ; je suis dépaysé dans vos rues, je ne reconnais plus vos visages ; mais si je me retourne vers le sanctuaire, là je retrouve tout ce que j'ai laissé. Je peux reprendre avec le très saint Sacrement la conversation au point où je l'ai fmie, sans rien répéter, car il n'y a eu rien d'ou- Llié, et le Dieu de ma première communion, le Dieu de ma première messe, en m'accueillant aujourd'hui avec un de ces amours que les années ne refroidissent pas, m'ordonne de vous le dire : vous avez beau chercher parmi les affections de cette terre, vous ne trouverez pas un ami plus constant que lui.
Enfm, qu'ajouterai-je encore sur cette possession supérieure à celle de Marie? Elle approche de celle des bienheureux. Et, en effet, il n'y a d'autre différence entre une église habitée par Notre- Seigneur et le ciel que la frêle épaisseur d'une apparence. Au ciel, on n'en possède pas plus que vous ici, seulement on voit mieux : dans le sanctuaire, vous embrassez le Seigneur comme des enfants aveugles, sans connaître ses traits ; au ciel, vous le saisirez à visage découvert. Que faudrait-il pour changer ce séjour en paradis? Que le Dieu du tabernacle repliât le voile qui cache son front : à l'instant, la figure de notre monde s'évanouirait, et nous achèverions cette belle fête dans l'extase des ravissements éternels. Ah! mes frères, plus encore que de votre église, soyez donc fiers de cette possession de Dieu qu'elle vous garantit. Si Dieu n'y était pas, jamais la beauté de cette demeure n'eût excité votre orgueil, et, dans ce sens, on peut dire que vous la lui devez bien plus qu'il ne vous la doit.
Quand le temple n'est pas la demeure de Dieu, mais un simple rendez-vous de prière, on n'y voit guère de somptuosité : quatre murs et un toit pour s'abriter, quelques chaises pour s'asseoir, c'est assez. C'est là une œuvre vulgaire, qui ne demande ni plus d'argent, ni plus de temps, ni plus de peine, qu'une maison bourgeoise ou une maison d'école. Mais, quand il s'agit de bâtir une demeure au Maître du monde, alors les pensées de l'art se dilatent
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à la mesure de l'hôte qu'il faut loger : on fait des ombres solennelles dans des nefs qui ont les murmures confus d'une cité, on jette quelquefois des colonnades comme un peuple de géants; enfin, on ramasse une apparence de l'infini derrière des ogives et des tours ; et, après avoir élevé Saint-Pierre de Rome, on sent que le génie catholique, désespéré, voudrait entasser les montagnes pour offrir à Dieu, dans un temple vaste comme la création, un asile digne de lui. Voyez la confirmation de ces idées par les faits : les protestants, qui n'ont pas d'Eucharistie, ne bâtissent que des salles de conférence ; nous, au contraire, qui adorons un Dieu présent dans nos églises, nous exprimons souvent cette adoration par des chefsd'œuvre. Bénissez donc aujourd'hui Jésus au tabernacle, non seulement comme le maître de cette résidence, mais comme son premier architecte : car, si vous la lui avez dédiée, c'est bien lui qui vous l'a inspirée. Ainsi, j'ai beau regarder du ciel à la terre, nous n'avons que ses dons à présenter r.u Seigneur, et rien ne nous appartient en propre que nos péchés.
Dans l'égUse, ai-je dit encore, comme dans le ciel, on jouit de Dieu. De tous les lieux de cette terre, le temple est le plus doux à habiter. Le parfum qu'on respire à l'entrée d'un sanctuaire, est le dernier calmant auquel le cœur des malheureux devienne insensible. Combien de larmes ont coulé à l'église depuis dix-huit cents ans ! et ce sont bien les moins amères que les siècles chrétiens aient répandues. Aussi, il y a des pèlerins ici-bas qui ne supporteraient pas le poids du voyage, si Dieu n'eût semé, le long de la route, ces stations de rafraîchissement. Les joies qu'on goûte à l'église, sont à la fois les premières et les dernières de la vie; et il n'est pas rare de voir des hommes qui ont fait le tour du monde, habité les grandes capitales, ailmiré les palais des rois et les miracles de la civilisation, se reposer avec délices dans une modeste chapelle en disant à Dieu : ce Seigneur! un jour passé à l'ombre de votre tabernacle vaut mieux que mille sous la tente des pécheurs » : Melior est dies una in airiis luis super millia ^
Ce charme indicible de nos églises ne vient pas de ce que leur
^ Ps. Lxxxin, 11.
demi-jour, leurs harmonies, leurs assemblées, leur architecture, parlent à l'àme, mais de ce que Dieu les remplit de sa présence. En effet, les besoins de notre foi et de nos douleurs forment entre nous et cette présence réelle des liens plus forts qu'une parenté, et nous commençons avec le très saint Sacrement, dès le jeune âge, un échange de confidences que la vieillesse la plus avancée n'épuise pas. Aussi, imaginez que la réserve fût tout à coup supprimée dans le catholicisme, et que notre tabernacle fût désert ; après ce départ du Seigneur, la solitude et les sanglots étouffés dévoreraient un certain nombre d'entre nous. Ah ! ils sont plus nombreux qu'on ne pense, les infortunés qui trouveraient la terre inhabitable, le jour où il n'y aurait pas, chaque matin, une messe durant laquelle on prend sa croix sur l'autel, et, chaque soir, une visite au saint Sacrement où on la dépose un instant, on s'appuie contre les murs du sanctuaire et on fait provision de forces pour le lendemain !
0 vous qui passez devant les portes de ce temple, courbés sous le poids de vos instruments de travail, pourquoi donc vous y arrêtezvous si peu ? Vous avez parfois des patrons dont l'abord est difficile et le sourire inégal ; eh bien! entrez : ici l'accueil est toujours le même et les suppliants n'attendent point. IN'e craignez pas, venez souvent : vous êtes tendrement aimés dans votre église ; vous n'y paraîtrez jamais autant que l'on vous y désire. Ne craignez pas, demeurez-y longtemps : ici les minutes ne vous sont pas comptées, et vous vous fatiguerez de la consolation avant qu'on soit fatigué de vos doléances.
Et maintenant que le soir est venu, que les amis se cherchent, que les familles se réunissent, où irez-vous, vous qui avez le cœur malade et qui n'avez point de confident? Rendez- vous dans ce pieux asile, embrassez dans le saint tabernacle toutes les tendresses qui vous manquent, et donnez-vous cette consolation du prophète : a Vos autels, ô mon Dieu! et rien que vos autels ! » Altaria tua, Domine virtutum •. Mes frères, quand le vénérable M. de la Motte, évêque d'Amiens, avait des chagrins, on le trouvait, à cinq heures du matin, agenouillé sur le seuil de sa cathédrale encore fermée. Comme ils sont à plaindre, ceux qui vivent à la source de tant de consolations et qui n'y comprennent rien ! Pour moi, je ne
1 Po. LXXXIII, 4.
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m'étonne pas si l'on a constaté qu'il y a plus de cas il'aliénation mentale chez les peuples dont les temples sont moins fréquentés : c'est que l'homme, seul avec sa douleur, ne suffit pas à cette lutte et y perd souvent la raison ; mais dès qu'il a le courage de porter son chagrin à l'église, il est sauvé. La présence de Dieu et de ses frères lui verse la résignation et le courage ; les fêtes catholiques sont pour lui un bain de sens commun et de paix où il se restaure, et après qu'il a dit, en présence du tabernacle : « Mon Dieu! mon Dieu ! » il n'a plus rien à craindre de la folie, parce qu'il est guéri du désespoir.