DEUXIÈME PARTIE
Le temple, qui est la maison de Dieu, est encore celle de tout le monde; et quelle maison! Sans doute, c'est un séjour béni pour l'humanité souffrante qu'un hôpital, c'est-à-dire, une résidence hospitalière qui appelle le pauvre, qui lui donne le toit, la nourriture, le vêtement, l'assistance spirituelle, et qui le console comme si Dieu ne devait pas le récompenser. Sans doute, c'est encore un séjour bienfaisant qu'une hôtellerie, c'est-à-dire, une station réparatrice où l'on se remet de sa fatigue, oii l'on apaise sa soif et sa faim, et d'où l'on repart joyeux et restauré. Enfin, il y a un séjour plus cher encore que tous les autres au cœur de l'homme : c'est le toit qui l'a vu naître et où ii espère mourir. Votre église réunit tous les charmes et toutes les attributions de ces demeures diverses : car elle est pour vos âmes un hospice, une hôtellerie et une maison paternelle.
Un hospice! qui pourrait en douter? Dans chacune de vos églises, n'y a-t-il pas un médecin préposé au traitement de vos infirmités? médecin expérimenté, qui étudia longtemps pour vos âmes les attentions maternelles, et qui se fait la main bien légère pour ne pas envenimer vos blessures en les touchant; médecin consacré, qui se mit en solitude et ne voulut pas de famille à côté de lui, pour ne point voir couler d'autres larmes capables de le distraire, quand i! faudrait essuyer les vôtres ; enfin, médecin dévoué, à qui l'Église a demandé son sang quand ses sueurs ne suffiraient point. 0 vous qui faites si peu de cas, qui tenez si peu compte des consultations que cette chaire et ce confessionnal vous donnent, dites-moi s'il fut jamais un guérisseur aussi persévéramment, aussi gratuitement appliqué à vous faire du bien, que Jésus
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dans son sacerdoce, et qui ait été à la fois moins écouté et moins récompensé ?
Ceci est un hospice : qui pourrait en douter en voyant la collection de remèdes que Dieu y a préparés? Dans l'église, on administre sept espèces de spécifiques contre les catégories diverses de la misère spirituelle: à cette table, il y a une incessante distribution de pain pour ceux qui ont faim ; dans les eaux du baptême et dans celles de la pénitence, il y a des bains salutaires pour ceux qui contractèrent des souillures ; ici, le sacrement de mariage purifie les sources de la vie ; là, les fonts baptismaux lavent les taches de la naissance ; ailleurs, on conserve l'huile de l'extrêmeonction pour celles de la dernière heure. Et où y a-t-il un établissement de santé spirituelle, je le demande, mieux achalandé que celui-ci en remèdes qui font des prodiges et qui ne coûtent rien?
Ceci est un hospice : qui pourrait en douter en voyant les cures merveilleuses opérées entre ces quatre murailles par les mains de la Religion ? Pas une nuance de maladie qui n'y trouve son hygiène et sa guérison ! au pied de cette chaire, les aveugles voient et les sourds entendent ; au confessionnal, les muets parlent, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les morts sont ressuscites. Allez annoncer ces merveilles aux pharisiens du monde qui comprennent mieux l'importance d'un théâtre que celle d'un temple, et dites-leur combien de fois vous vîntes à l'église meurtris par vos chutes ou blessés à mort par le péché, et vous en sortîtes vivifiés? Mystère d'autant plus consolant, que si l'entrée à l'hôpital n'est pas toujours gratuite, l'entrée dans cet hospice réparateur est prescrite et récompensée par un amour infini.
L'hôtellerie est ordinairement un lieu de repos et un lieu de réfection : telle est aussi la destination de l'église dans l'ordre spirituel. Parmi tous les repos que vous goûtez, je n'en connais ni de plus noble ni de plus doux que celui du dimanche. Comme il est père tendre, ce Dieu qui veut sonner lui-même vos heures de travail et vos heures de délassement! Que j'aime à le voir, à la fin de chaque semaine, passer dans vos champs pour vous rassembler auprès de lui en vous disant : « C'est assez pour la peine, venez maintenant à l'écart et reposez-vous un peu » ! Venite seorsum,
et requiescite pusiUum *. Je vous ai donné six jours pour regarder la terre et penser à vous; un jour maintenant pour lever la tête et pensera moi! Les autres jours sont des jours que le péché et la misère vous ont imposés, mais en voici un que le Seigneur a fait ; goûtez et soyez heureux : Hxc dies quam fecit Dominns .- exultemus et lœfemur 2. Eh ! quel est le lieu où se célèbre cette solennité, de toutes la plus ancienne ? C'est l'église: c'est-à-dire, une maison bénie où le devoir est mieux embrassé, où les passions se taisent, où les malheureux sont félicités par l'Évangile, et où le repos, étant sanctifié, devient deux fois réparateur. Mais je suppose qu'au lieu du dimanche, vous fêtiez le lundi: ce ne sera point l'église qui servira d'hôtellerie à votre repos, ce sera le cabaret. Et alors, voyez la différence : le dimanche, le père relève son front soucieux pour sourire ; la mère a, pour ses enfants, des baisers plus prolongés ; ceux-ci sont plus joyeux et plus beaux ; ensemble vous partez pour les mêmes offices, ensemble vous vous agenouillez devant les mêmes autels, et si vous êtes assez purs pour monter ensemble à la même table, qui pourra dire la paix que le Ciel verse en récompense à vos foyers pieux ? Le lundi, au contraire, l'église n'a plus ni spectacles, ni concert, ni prédication à vous offrir. Et où ira-t-il, surtout dans la grande ville, le profanateur du saint jour, pour que le repos ne lui soit pas plus onéreux que le travail ? où ira-t-il? Je ne vous le dirai pas ; mais voyez-le revenir chancelant sous le poids de son ivresse. En ce moment, vous qui êtes sa femme, cachezvous, car il porte le blasphème à la bouche et la menace dans le regard; vous qui êtes ses enfants, préparez-vous à pleurer, car il a dévoré, en quelques heures d'intempérance, votre substance de toute la semaine ; et que la famille tout entière apprenne par ses privations et par ses larmes si le repos dans les fêtes du monde est aussi bienfaisant que dans la maison de Dieu !
Comme les hôtelleries, ceci est un lieu de repos ; comme les hôtelleries, ceci est aussi un lieu de réfection. Si peu que dure son voyage, l'homme est obligé de s'arrêter pour manger. Son corps ne peut se soustraire à cette loi, son âme pas davantage; et de même que le corps succombe, s'il n'est pas nourri au moins une
^ Marc, VI, 31.
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fois par joui', l'àme est prise de défaillance, si elle ne rompt le pain eucharistique au moins une fois par an. Eh bien! voilà la table, voilà le cénacle de ce sublime festin. Quelle reconnaissance vous devez à la main qui vous le sert et quel amour aux lieux où il vous est servi ! Jadis Assuéi'us donna à ses courtisans un repas de cent quatre- vingts jours ; celui-ci a duré et durera bien plus longtemps. Souvent le pain a manqué dans certaines maisons de la paroisse; jamais il n'a fait défaut dans le tabernacle de votre église. Non, ce n'est point le pain, ce sont les convives qui manquent à vos fêtes pascales. Des chrétiens qui ivpondent toujours aux invitations de leurs amis, dédaignent celles du Seigneur à ce banquet céleste. Aussi je vous demande simultanément, en face de votre autel, une action de grâces pour le pain que vous en avez reçu, et une amende honorable pour celui que vous en avez laissé tomber à terre.
Et ne méconnaissez pas les dangers de la famine spirituelle que vous vous êtez imposée. Savez- vous pourquoi vous ne pouvez pas triompher de vos passions, et vous penchez votre tête comme l'herbe des champs? Parce que vous avez oublié de manger votre pain : Quia oblitus siim comedere panem meum '. Savez-vous pourquoi votre cœur est aride et ne trouve aucune saveur aux choses de Dieu? Parce que vous avez négligé de manger votre pain: Aruit cor meum, quia oblitus sum comedere panem meum. ^les frères, quand on a écrit sur la porte d'une maison cette enseigne vulgaire : Ici on sert à boire et à manger, cette maison ne désemplit pas de convives, et retentit tout le dimanche de leurs cris et de leurs chants. Eh bien ! vous qui êtez infidèles à la communion pascale, arrêtez-vous sur cette porte. Avant d'entrer, vous entendrez les anges qui vous disent* avec tristesse : Ici on sert à boire et à manger ; et tandis que Dieu veut bien être à la fois votre hôtelier et votre nourriture, sa table sera-t-elle toujours désertée par vous ?
Enfin, ceci est encore pour vous une maison paternelle. Notre berceau n'a pas besoin d'être somptueux pour être aimé ; c'est
A Ps. Cl, 5.
quelquefois sa simplicité môme qui en fait le charme principal. Du sein des palais dorés, l'homme regarde souvent avec regret vers le toit de chaume de ses ancêtres, parce que, si ailleurs il fut plus grand, nulle part il ne fut plus heureux que là. Voici comment l'église est encore, pour le chrétien, une maison paternelle. La maison paternelle est celle où vos yeux s'ouvrirent à la lumière. C'est ici que votre vie surnaturelle a commencé, et quand, sur la pierre des fonts baptismaux, le prêtre vous dit : Je te baptise^ créateur de la foi infuse dans votre àme, il y alluma un flambeau supérieur à celui du soleil. La maison paternelle est celle où l'on rend ordinairement le dernier soupir. Aussi tous vous viendrez reposer un moment à cette place, entre vos adieux à la vie et votre entrée dans la tombe ; et s'il y en a qui ne passent point par l'église avant d'être portés au cimetière, ce sont des enfants qui furent maudits pour cause d'ingratitude, et que la maison paternelle a reniés, parce qu'ils moururent en la reniant. La maison paternelle est celle où aucun membre de la famille ne se sent étranger. Qui de vous ne ressent les délices du chez soi en franchissant le seuil du sanctuaire ? C'est peut-être le seul endroit de cette terre où les inégalités sont effacées. Au pied de cet autel, point d'acception de personnes ! et la seule préférence que se permette le Chef de la famille, est celle qui honore le cœur du père, que désire le cœur des enfants eux-mêmes : la préférence en faveur des plus malheureux. Pour honorer ces mystères, rendons-nous souvent à l'église ; soyons de ceux à qui il manque quelque chose, à la fin du jour, s'ils n'y sont pas entrés ; et quand vous relèverez votre front pour respirer au milieu de vos travaux, tournez-vous vers votre clocher en proposant cette diversion heureuse à votre âme : Ce soir, nous adorerons le Seigneur dans le lieu où ses pieds se sont arrêtés : Adombimus in loco ubi sleterunl pedes ejiis ^ Mais non, il y en a un, dans ce pieux asile, que nous ne saluons pas en passant, et que nous abreuvons d'amertume par nos froideurs. Eh ! que deviendrions-nous cependant le jour où le Seigneur, mécontent de nos adorations, nous punirait de notre abandon en nous abandonnant ? Mon Dieu, nous ne savons pas être à vous, et rien ne nous épouvante davantage que la perspective de vivre sans vous !
^ Ps. cxxxi, 7.