‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 31 sur 34 · POUR EN FINIR AVEC M. CONSIDÉRANT · texte numérisé non relu

POUR EN FINIR AVEC M. CONSIDÉRANT

Omnia serviliter pro dominations.

(Restauration d'un texte de Tacite, falsifié par M. Considérant (1).

Il y a désormais quelque chose de trop sur la terre. Ce quelque chose est ou la Banque du peuple, ou la boutique de M. Considérant. La coexistence de ces deux établissements philanthropiques impliquant nécessairement contradiction et scandale, il faut, pour la raison et la morale publiques, que l'un ou Pautre disparaisse. M. Considérant l'a compris : je l'en félicite, je l'en remercie. Le phalanstère m'ennuyait, autant au moins que la Banque du peuple porte ombrage à M. Considérant. Et puisqu'il a plu à mon honorable concurrent de commencer la bataille, je ne ferai pas faute à la besogne. Aussi bien, le public a hâte de savoir si le socialisme contient quelque chose ou rien.

L'attaque de M. Considérant est divisée en deux parties : la première a rapport à un incident soulevé par lui à l'occasion de la polémique engagée depuis six semaines entre la Démocratie pacifique et le Peuple; la seconde n'est qu'une diatribe, bête et méchante, contre mes idées et ma personne.

Vidons d'abord l'incident.

Dans le numéro de la Démocratie pacifique du 4 février, M. Considérant me fit l'honneur de nV adresser la lettre qui suit, et qu'il vient de reproduire, en tête de sa philippique, dans le numéro d'hier du même journal.

(1) M. Considérant ayant pris pour épigraphe de son article ces quatre mots latins : Omnia invidiosè pro dominations : Tout par envie pour arriver au pouvoir, lesquels sont une altération d'un passage de Tacite, j'ai cru devoir, dans ma réponse, rétablir le texte vrai : Omnia serviliter pro dominatione : Tout par servilisme pour arriver au pouvoir. Le lecteur jugera duquel des deux, M. Considérant ou moi, a vdulu parler l'historien.

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« A M. Proudhon

c Rédacteur en chef du journal le Peuple.

« Le Peuple nous a lancé une accusation de trahison et à'apostasie fondée sur une ligne et demie détachée d'un article de deux grandes colonnes, contenu dans la Démocratie pacifique de lundi dernier.

if La Démocratie a signalé cette incroyable accusation au rédacteur en chef du Peuple , en l'invitant à surveiller les entrefilets qui se glissent dans sa rédaction.

« Le Peuple a répondu à la Démocratie en maintenant contre elle ces accusations aussi étranges qu'étrangement motivées, y ajoutant, assez directement même, un nouveau chef non moins étonnant, celui de complicité avec M. Léon Faucher et sa proclamation de lundi!

« L'article incriminé, et que, contrairement à l'habitude que j'ai cru devoir prendre depuis que je suis représentant, j'avais oublié de signer, est de mon fait. Devant l'accusation du Peuple, je le réclame, et je revendique la responsabilité de tous les termes qu'il contient.

« Ma réponse au nouvel article du Peuple est écrite, et j'allais ce soir la donner à la composition, quand j'ai été informé que M. Proudhon se déclarait étranger à la polémique engagée entre les deux journaux, et assurait n'en avoir pas encore pris connaissance.

« Nous avions déjà donné trop de preuves de notre détermi • nation d'éviter, en» ce qui nous concerne, entre les divers organes de la démocratie et du socialisme, quelque différentes et opposées que puissent être leurs idées, tous débats autres que des débats de doctrines, pour n'être pas disposés à ajouter à nos antécédents une nouvelle preuve de modération.

« Nous suspendrons, en conséquence, notice réponse, pour prier le rédacteur en chef du Peuple, M. Proudhon, de vouloir bien nous faire connaître, par la voie de son journal, s'il maintient les accusations introduites à son insu contre la Démocratie dans le Peuple, et s'il s'y associe.

« V. Considérant

c Représentant du peuple. »

Les faits rapportés dans cette lettre sont, en ce qui me concerne, exacts. C'est-à-dire que, pendant trois semaines, je suis resté absolument étranger à la rédaction du Peuple; que je

n'avais nulle connaissance de la polémique soulevée entre ce journal et le journal de M. Considérant ; que je fus tout ébahi quand celui-ci s'en vint, le 3 février au soir, à la sortie de l'Assemblée, m'adresser des interpellations personnelles au sujet de cette polémique, et qu'enfin je lui dis qu'il n'avait qu'à m'en écrire, et qu'après avoir examiné les pièces, je verrais à lui donner, s'il y avait lieu, satisfaction.

Le lendemain, en effet, parut dans la Démocratie pacifique, la lettre qu'on vient de lire et à laquelle, après réflexion, je crus ne devoir faire aucune réponse.

M. Considérant se récrie fort aujourd'hui contre Yindigne procédé dont je me suis rendu coupable à son égard en ne répondant pas à sa lettre. Suivant lui, j'ai dépassé toutes les bornes; et c'est afin de réprimer cette personnalité fiévreuse, cette surexcitation de l'orgueil, cette envieuse manie d'accusation, de dénigrement et de destruction de tout ce qui n'est pas mot; c'est afin de marquer, en termes qui ne permettront plus qu'on les confonde, £abîme qui sépare le socialisme pacifique, démocratique et organisateur, du socialisme destructeur et sauvage, que lui, M. Considérant, poussé à bout, las d'opposer la raison et la courtoisie à la déraison et à la violence , s'est résigné à publier sa réponse !

Il faut avoir eu l'esprit hébété pendant vingt ans par les vapeurs méphitiques du phalanstère, pour se conduire d'une façon aussi niaise que l'a fait en cette circonstance M. Considérant.

Les interpellations de M. Considérant, — je m'en réfère à sa lettre, — bien loin d'être conciliantes, étaient tout impératives, menaçantes même, exprimées en style de maître d'école parlant à un petit garçon! Raison pour que je ne répondisse pas. Qui donc, je le demande à tout homme d'honneur, aurait obéi à de telles injonctions?

Mais la forme était encore peu de chose ; c'est le fond qu'il faut voir. M. Considérant dit en propres termes : Ma réponse au nouvel article du Peuple est écrite, et j'allais ce soir la donner à la composition, quand, etc. Et plus bas : Nous suspendrons, en conséquence, notre réponse, etc.

Il est clair que j'étais sous le coup d'une menace, de la menace d'un article de M. Considérant. Eh bien! j'ai voulu le voir, ce terrible article; j'ai voulu savoir ce que M. Considérant avait au fond du cœur. Le premier mouvement est toujours le plus véridique ; et je m'en fiais beaucoup moins, pour être renseigné sur les véritables sentiments de mon honorable antagoniste, à une transaction anodine sur les vivacités de la rédac*

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tion courante du Peuple, qu'à l'article préparé de longue main, et tenu en réserve par M. Considérant, contre le rédacteur en chef. Autant aujourd'hui que plus tard, me dis-je : il faut en finir. Voyez comme les beaux esprits se rencontrent ! — avec M. Considérant.

Et M. Considérant, qui avait eu la bonhomie de me dire dans sa lettre : « Ma réponse est écrite; je vais la donner aux compositeurs, mais j'en suspendrai la publication... » M. Considérant, qui avoue la préméditation de sa diatribe; M. Considérant, qui déclare avoir voulu exercer contre moi ce chantage d'un nouveau genre, ose aujourd'hui mettre sur le compte de l'indignation que lui a causée mon inqualifiable procédé la publication de son factum ! Comme c'est habile ! comme c'est honnête et pacifique surtout!

Or, à présent que nous connaissons le fond du sac, et que les aménités de M. Considérant me donnent le droit de lui parler sans flatterie ni déguisement, je suis tout à fait à mon aise pour répondre à ses interpellations.

La phrase de la Démocratie pacifique qui a motivé de la part de la rédaction du Peuple le reproche de trahison et à'apostasie, est la suivante :

« Le socialisme violent a seul fait les frais de la déplorable et sanglante bataille de juin. »

Par ces paroles, la Démocratie pacifique se séparait de toute la partie du socialisme qui ne relève point du phalanstère, et dont le Peuple est l'un des représentants; elle accusait ce socialisme d'avoir fait les journées de juin ; elle repoussait, quant à elle, toute solidarité dans ces tristes événements; elle se lavait les mains, comme Pilate, du sang répandu. Ce fut cette scission de la Démocratie pacifique que le Peuple qualifia d'apostasie et de trahison.

Vainement, dans son numéro du 2 février, la Démocratie pacifique a-t-elle prétendu qu'il n'y avait dans ses paroles aucune pensée scissionnaire; que sa phrase avait une toute autre signification ; qu'elle avait voulu dire seulement que la fraction du socialisme entrée dans Vimurrection de juin était essentiellement égarée. — M. Considérant vient lui-même aujourd'hui démentir cette escobarderie de ses co -rédacteurs.

« C'est pour nous, me dit-il, un devoir impérieux de marquer en termes qui ne permettront plus qu'on les confonde, l'abîme qui sépare notre socialisme pacifique, démocratique et organisateur de votre socialisme destructeur et sauvage... Vous avez lancé contre la propriété des attaques furibondes, propres à incendier les esprits faibles et les âmes ardentes; et vous n'avez

pas même l'excuse d'une conviction révolutionnaire et d'un but quelconque... Quels prétextes restent à vos fureurs révolutionnaires contre la propriété, et où trouvez -vous maintenant Pexcuse et la moralité de l'insurrection intellectuelle que vous avez tant contribué à allumer contre elle ? Quel sens avaient et ces fureurs et cette insurrection, pour aboutir à cette déclaration et à l'organisation de quoi!. . »

Voici donc un premier point qui reste acquis au débat, malgré les dénégations et les désaveux de la Démocratie pacifique. C'est que M. Considérant et ses amis, qui depuis vingt ans déclament contre la civilisation ; qui divisent historiquement le genre humain en deux catégories, les civilisés et les harmoniens ; qui se servent tous les jours de locutions comme celleci : Vous autres civilisés ! — qui ne cessent de battre en brèche le ménage, la famille, la propriété même, car ils ne veulent pas de la propriété actuelle, c'est une autre forme de propriété qu'ils préconisent;— -M. Considérant, dis-je, et ses co-sectaires répudient toute solidarité avec les sauvages qui, en juin, sans songer au ménage et à la famille, et tout en respectant les propriétés, se sont insurgés contre une civilisation qui les affame. Il n'y a rien de commun, dit la Démocratie pacifique, entre mon socialisme et le socialisme des sauvages de juin !... Sans doute que lesdits sauvages n'avaient point assez fait pour mériter les éloges de la Démocratie pacifique! Il eût fallu, pour lui plaire, faire ménage commun, propriété commune, famille commune, changer, en un mot, Paris et la France en phalanstères ! C'est parce que le socialisme n'a rien compris à la Révolution démocratique et sociale, telle que l'entend la Démocratie pacifique; parce qu'il a méconnu sa véritable mission, que M. Considérant et les siens s'en séparent, font scission ! Leur socialisme est le bon socialisme, socialisme pacifique et organisateur ; notre socialisme, à nous, est le socialisme triolent, sauvage, désorganisateur, incendiaire; et moi, le citoyen Proudhon, j'en suis l'Erostrate!...

Eh bien! cette scission, désormais avérée, avouée, dit la Démocratie pacifique, est-ce apostasie, comme l'a prétendu le Peuple? Est-ce trahison, ou bien seulement couardise? C'est ce qu'il importe d'examiner; car de l'appréciation que j'aurai faite de la conduite de la Démocratie pacifique résultera ma réponse aux invectives de M. Considérant.

Je me hâte de le dire : il n'y avait là ni apostats, ni traîtres; et si je me fusse trouvé au bureau du Peuple lorsque furent écrites les malencontreuses paroles qui ont servi de prétexte à M. Considérant, je les aurais supprimées, comme

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manquant non pas précisément de justice, mais de justesse. Ceux que le Peuple avait à signaler, après l'article de la Démocratie pacifique, n'étaient que des intrigants ou des dupes.

On n'est, dit le proverbe, jamais trahi que par les siens. Comment la Démocratie pacifique pourrait-elle trahir ou apostasier le socialisme, elle qui, par ses mystères, ses attractions, son illuminisme, son adoration du capital, son amour déclaré du privilège, sa politique occulte, est aussi étrangère, aussi hostile à l'idée socialiste qu'à l'idée démocratique?...

La Démocratie pacifique, organe quotidien de la prétendue école sociétaire, est, avec la Phalange, qui lui sert de complément, une sorte de déversoir de toutes les folies, absurdités et impuretés de l'esprit humain. Ce déversoir a pour enseigne le nom du plus grand mystificateur des temps modernes, Fourier; pour objet apparent, la métamorphose sociale; pour but réel, une spéculation d'intrigants sans principe, sans théorie, et dont tous les moyens se résument dans ce mot de Tacite travesti par M. Considérant, servilisme !

Tout le monde, a entendu parler de la prétendue théorie de Fourier, de la science découverte par Fourier, du système de Fourier. C'est, je le répète, la plus grande mystification de notre époque. Malgré le fatras énorme qui nous reste de cet halluciné, il n'y a ni science, ni théorie, ni système de Fourier; et je mets au défi M. Considérant et toute son école, de citer, de cette science tant prônée, trois propositions qui se suivent et s'enchaînent, trois observations, trois formules. Je le défie de me citer le commencement de cette science, à laquelle tant de gens croient sur parole, et dont le premier mot n'a été dit à personne. Je le défie d'apporter la preuve qu'il existe en tout Fourier rien qui mérite le nom de théorie, science ou système ; de fournir un fait psychologique ou social, de quelque importance, que Fourier ait le premier observé, analysé ou expliqué ; une seule loi qu'il ait démontrée, un seul principe dont il ait enrichi la connaissance humaine.

Ce n'est pas seulement, comme on voit, la théorie agricoleindustrielle, soi-disant enseignée par Fourier, et propagée à si grands frais par M. Considérant, dont je révoque en doute l'existence ; c'est la valeur scientifique de tous les travaux de Fourier, de quelque façon qu'on les envisage, que je nie. Fourier, comme économiste, métaphysicien, réformateur, inventeur, savant enfin, n'existe pas. J'ai connu l'individu; j'ai lu tous ses bouquins : je suis encore à chercher l'homme de science, l'homme d'intelligence. Si M. Considérant en a quelque nouvelle, je le somme d'en faire part à ses lecteurs ; car il

y a trop longtemps que cette mystification dure, et que le public est dupe.

Mais n'ayez peur que ni M. Considérant, ni pas un de ses acolytes, réponde à la sommation ; n'ayez peur qu'ils vous disent, une fois, ce que c'est que la théorie de Fourier, l'organisation du travail par Fourier. Us vous renverront à leurs brochures; ils vous offriront un abonnement, ou vous parleront argot; de science, rien! M. Considérant, en qui je me plais à reconnaître autant de savoir qu'il me reproche d'ignorance, ne sait de positif que ce qu'il a appris au collège et à l'Ecole polytechnique. De Fourier, son vénéré maître, il n'a hérité que le galimatias et les barbarismes. Plus qu'aucun des sectateurs ou exploiteurs du fouriérisme, M. Considérant a contribué à répandre dans le monde cette plaisante opinion qu'il existe une doctrine phalanstérienne. Aujourd'hui qu'il calomnie les socialistes sérieux, dont la concurrence énergique menace d'engloutir son commerce de rogatons, je le défie, pour la cinquième fois, de publier dans son journal et de livrer à la discussion le premier élément d'une science sociale d'après Fourier !

Certes, il faut que je sois sûr de mes paroles, quand je. viens dire aux abonnés de la Démocratie pacifique : Il n'y a point de théorie de Fourier, point de science sociale d'après Fourier; par conséquent point d'école issue de ce prétendu réformateur, point de socialisme phalanstérien. Il n'y a qu'une coalition de charlatans dont vous n'êtes tous que les misérables dupes!... Eh bien ! que M. Considérant produise ses raisons ; qu'on entame une critique; qu'on fasse le tamisage des élucubrations de Fourier. Jamais occasion plus solennelle, plus décisive, ne s'est offerte de faire sortir victorieuse l'idée du maître, si tant est que jamais idée ait été conçue sous ce crâne éburné. Le socialisme de Fourier a suffisamment agité le monde : qu'on sache enfin si l'homme-idole de la Démocratie pacifique fut le plus merveilleux des génies, ou le plus colossal des fous.

En attendant qu'il plaise à M. Considérant de soutenir, par des arguments positifs et des faits probants, ce qu'il appelle le bon socialisme, et que j'appelle, moi, le socialisme faux, ridicule et jaloux de la Démocratie pacifique, je lui rappellerai, par la conduite qu'il tient depuis vingt ans, et par le mot de Tacite, Omnia servililer, que, s'il a encouru et attiré sur son école la méfiance des socialistes-démocrates, il n'a point à m'en accuser, il ne doit s'en prendre qu'à lui-même. La vérité eut de tout temps pour compagne la franchise. Que M. Considérant se remémore les tergiversations de toute sa vie, et s'il n'y dé-

couvre pas la fin de non-recevoir qui rend si impopulaire le parti dont il est le chef, il y verra du moins l'excuse de l'incompatibilité d'humeur qui s'est déclarée tout à coup entre la Démocratie pacifique et le Peuple.

Après la Révolution de juillet, quand il semblait que la philosophie du Constitutionnel allait effacer pour jamais ce qui restait en France de catholicisme, M. Considérant, dans un discours à F Hôtel- de-Ville, parlant au nom de sa secte, osa s'écrier : Nous ne sommes pas chrétiens. Le mot fut recueilli : c'était une flatterie au libertinage du moment.

Depuis, le vent a soufflé aux idées religieuses; on s'est aperçu que le préjugé chétien résistait à l'inoculation du dogme fouriériste, que la morale de l'Evangile faisait reculer celle du phalanstère. Dès lors, on s'est appliqué à dissimuler les données antichrétiennes du monde harmonien : on a fait avec le ciel des accommodements ; on s'est mis à prouver que Fourier était le continuateur de Jésus-Christ. Flatterie au clergé et aux jésuites.

Cette tactique n'a jamais varié : elle constitue tout le système.

Les vues de Fourier sur les rapports des sexes sont diamétralement opposées au mariage et à la famille. Après avoir sollicité la fibre épicurienne du pays, on a senti que la conscience publique répugnait à cette turpitude des amours libres, et pendant que l'on continue d'initier les fidèles aux Amours des saints (1), on proteste devant les profanes du respect le plus profond pour la famille et le mariage. On accuse même, au besoin, le socialisme violent de vouloir la communauté des biens, pour arriver plus vite à la communauté des femmes. Ainsi le veut l'intérêt de l'ordre : périsse le socialisme plutôt que le fouriérisme 1 Ainsi le prescrit la tactique de M. Considérant.

La Démocratie pacifique est fondée. Pourquoi ce nom donné à une feuille phalanstérienne ! Afin, dit naïvement M. Considérant dans son prospectus, d'absorber, d'annihiler le parti républicain, la démocratie révolutionnaire, que le grand-prêtre de la secte regardait alors comme le plus grand obstacle à l'avènement du fouriérisme. A présent, M. Considérant est républicain, démocrate, voire même révolutionnaire; il le dit du moins. Mais prenez-y garde, il en est de son républicanisme comme de son socialisme : il ne tiendra pas au premier tour de roue de la fortune.

(1) Titre d'un manuscrit de Fourier.

L'histoire serait longue des évolutions de M. Considérant. Je viens à ce qui me regarde.

Depuis huit mois, pressé par les événements, et devançant mes propres conclusions, j'ai jeté dans le monde ridée du crédit gratuit et de la Banque du Peuple.

J'ai démontré que le problème social était tout entier dans la circulation, — chose dont la Démocratie pacifique ne s'est point avisée jusque-là; — que la circulation étant le fait capital et culminant de la société, elle devait, si elle était centralisée et organisée démocratiquement, modifier peu à peu et transformer la forme actuelle de la possession, autrement dire la propriété, et changer la base de la société.

La Démocratie pacifique a commencé par faire la guerre à ces idées. Elle les combat encore, car elle les revendique comme siennes, et pour faire croire au droit de son oracle, elle m'accuse de les avoir défigurées ! Ainsi l'idée du crédit gratuit ne m'appartient pas ; cette idée est de Fourier : seulement il a entendu la gratuité du crédit autrement que moi ! Chose singulière ! le crédit gratuit dans Fourier ne dérive pas de l'improductivité du capital; c'est tout autre chose que le crédit gratuit de la Banque du Peuple ! Concevez-vous deux manières différentes de donner quelque chose pour rien ! Et comment, si le crédit gratuit d'après moi est tout autre chose que d'après Fourier, suis-je un voleur, un contrefacteur, un faussaire?...

Ainsi encore, l'idée de la Banque du Peuple n'est point de mon invention ; elle est due à Fourier, qui l'avait produite sous la triple formule de consignation continue, évaluation antérieure, compensations arbitrées, et à qui, mal et méchamment, je l'ai dérobée. J'ai beau dire que le principe de ma Banque est la généralisation de la lettre de change ; qu'elle est tout le contraire de ce que supposent les formules de Fourier, consignation continue, etc. ; qu'elle ressemble aussi peu aux comptoirs phalanstériens qu'à ceux de M. Garnier-Pagès. N'importe, je suis un lâche zoïle, un vil plagiaire. M. Considérant, qui, à l'heure qu'il est, ne m'a pas encore compris, l'affirme. Hypocrite hommage rendu à une idée qu'on m'accuse d'avoir prise, parce que l'opinion lui semble favorable, et qu'on me renverrait, si on la voyait délaissée.

Depuis près de dix ans que je m'occupe d'économie sociale, je n'ai fait et voulu faire autre chose que des analyses des principes qui régissent la sociélé. J'ai déclaré que, selon moi, pour arriver à la vérité sociale, il fallait procéder par une négation continue, systématiqne> comme la civilisation elle-même.

J'ai monlré que, toute négation supposant une affirmation qu'il était toujours facile de dégager, un système de négations supposait aussi un système d'affirmations, et qu'ainsi la démolition méthodique de la société était adéquate à la reconstitution méthodique de la même société. Les esprits exercés aux nouvelles méthodes philosophiques ont compris cette théorie féconde, et, sans que j'eusse encore décrit le système positif qui résulte de l'ensemble des négations antérieures, en ont deviné toute l'économie.

M. Considérant, averti par l'opinion, n'a pu s'empêcher de reconnaître qu'en effet j'étais un incomparable destructeur. A cet égard, il me donne des éloges dont il est loin de soupçonner la portée, et qui seraient capables de faire tourner une tête dix fois plus forte que la mienne. Mais, comme il n'y voit pas plus loin, il me dit, par forme de conseil amical, que mon rôle de destructeur, d'Attila, d'Erostrate, de Bourreau, est fini ; que les réactionnaires se moquent de moi, et que je n'ai plus qu'à déguerpir et faire place aux véritables organisateurs, aux vrais socialistes, c'est-à-dire à M. Considérant et ses collaborateurs.

Ahl M. Considérant! il est trop tard pour la retraite ! votre dernière heure a sonné. Vous avez passé vingt ans sans rien fonder, sans rien faire; vous avez consommé je ne sais combien de millions à payer les folies de Clairvaux, de Rambouillet et d'ailleurs; les sottises de votre propagande, les tartines de votre insipide journal. Vous avez épuisé la complaisance de l'opinion, fatigué la curiosité, lassé jusqu'au dévouement. Votre incapacité éclate jusque dans votre dépit. Accusez, calomniez, dénoncez le citoyen Proudhon : une attaque de plus ou de moins ne peut plus l'émouvoir, et de votre part elle ne lui inspire que pitié. Faites tous vos efforts pour empêcher la Banque du Peuple : dites que l'improductivité du capital est la violation du droit au travail; que le crédit gratuit doit être payé ; que les révolutions ne consistent pas à détruire les vieux abus, mais à en créer de nouveaux. Votre parole est comme un cuivre enduit de plomb , une cymbale fêlée. Vous êtes mort, vous dis-je, mort à la démocratie et au socialisme; la Révolution vous a tué le 24 février. Ce qui parle, qui écrit, qui jargonne, qui déblatère, sous le nom de Victor Considérant, n'est plus qu'une ombre, l'âme d'un trépassé qui revient parmi les vivants demander des prières. Va, pauvre âme, je vais réciter pour toi le De profundis, et je -donnerai quinze sous pour te faire dire une messe.

(No 89. — 15 février.) DISCOURS PRONONCÉ PAR PROUDHON

À LA SÉANCE DU 14 FÉVRIER DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE, SUR LA DEMANDE EN POURSUITE

Citoyens représentants, dans la séance du 27 janvier dernier, j'avais donné à entendre, et M. Vezin l'a rappelé hier, qu'à l'occasion des poursuites dirigées contre moi j'aurais probablement à développer une thèse sur la question de la responsabilité du président ; c'est là désormais une question jugée. Les événements qui se sont accomplis depuis quinze jours n'ont rien laissé à désirer à ceux qui auraient encore besoin d'être instruits, si quelqu'un se trouvait encore dans ce cas.

Je ne viens donc pas vous entretenir de la question constitutionnelle. La responsabilité du président, pour ceux qui veulent la République, est hors de cause. Pour ceux qui, au contraire, ne veulent pas de la République, ou qui veulent autre chose que la République, cette question est encore également hors de doute , car c'est parce qu'ils sont bien convaincus de la responsabilité du président qu'ils demandent aujourd'hui l'inviolabilité du président, la réégibilité du président.

Ainsi, tout le monde est désormais d'accord sur ce point.

Je viens m'opposer aux conclusions de la commission. La question étant réduite, n'ayant plus qu'une portée toute personnelle, mes observations seront très-courtes. Je ne veux pas, pour ce qui est de mon intérêt propre, abuser des moments de l'Assemblée. Je m'oppose aux conclusions de la commission et à l'autorisation qui vous est demandée, non pas en me fondant sur mon inviolabilité de représentant -, cette inviolabilité, je ne l'ai jamais regardée que comme provisoire ; d'ailleurs, pour ce qui me regarde, vous devez être convaincus que je n'ai jamais bien compté sur elle.

Je m'oppose à la demande d'autorisation, parce que je la trouve, quant à moi, déloyale et faite avec une intention évidemment hostile ; parce qu'ensuite je la trouve inconstitutionnelle; parce qu'enfin je la trouve illégale.

Le rapport, ou plutôt l'acte d'accusation qui a été déposé sur

le bureau, m'accuse ostensiblement d'attaque à la Constitution, d'attaque aux droits que le président de la République tient du suffrage universel, d'excitation à la haine du gouvernement et d'excitation à la haine et au mépris des citoyens entre eux.

J'ose dire que ces griefs sont de pures fictions de M. le procureur général. Il y a contradiction entre cette accusation et les articles qui sont incriminés : je défie qu'on trouve dans ces articles rien de ce que je viens de dire et de ce qu'on m'impute.

Attaque à la Constitution ! Eh bien ! messieurs, depuis trois mois, ceux qui lisent le Peuple, et il y a un grand nombre de mes collègues qui le lisent, savent que je ne fais autre chose que défendre la Constitution; je la défends tout à la fois par raison de républicanisme, par raison de patriotisme, et par raison d'opposition. J'ai voté contre la Constitution, parce que c'était mon droit de représentant; mais, mon droit épuisé, j'ai cru que je devais donner l'exemple de la soumission à cette Constitution tant qu'elle durerait.

J'ai assisté à la cérémonie de la promulgation ; les journaux l'ont remarqué, et je vous prie de croire que cette démarche, de ma part, était raisonnée. *

Ma conduite politique dans cette enceinte, hors de cette enceinte ; mes publications, comme journaliste, font voir que je n'ai jamais, jusqu'à présent, attaqué la Constitution. Dans les articles qu'on me reproche, quai-je fait autre chose que défendre la Constitution contre ce que je crois être les aberrations du pouvoir exécutif, contre les empiétements du pouvoir exécutif!

Si c'est attaquer la Constitution que d'attaquer les prétentions du président de la République, certes, je suis coupable ; mais, encore une fois, tout le monde ici, je le pense, a eu connaissance de ces articles. Je demande si, dans la pensée de personne, c'est pour une attaque à la Constitution que je suis dans ce moment poursuivi.

Citoyens, je vous prie de croire que je ne plaide pas ma cause; mais j'ai besoin de prouver que, dans l'accusation portée contre moi, il n'existe pas de corps de délit tel, du moins, qu'on a voulu le définir ; et il me semble que l'Assemblée nationale doit, avant d'autoriser des poursuites, savoir s'il y a délit ou non. Je veux bien être puni, mais non pour celui qui ne m'appartient pas. On dit que j'ai attaqué le gouvernement. Eh bien 1 je le demande, l'Assemblée nationale fait-elle, oui pu

non, partie du gouvernement! Le pouvoir exécutif, seul, n'est pas le gouvernement.

Or l'Assemblée nationale est, depuis trois mois, vis-à-vis de moi, ou plutôt dans l'esprit de ce que j'ai publié, dans la même situation que le pouvoir exécutif, que la Constitution ellemême. L'Assemblée nationale a été défendue constamment par moi ; et le jour même où les articles en question étaient déférés au jury, où l'on demandait une autorisation de poursuites contre moi, que faisais-je encore! Je revendiquais pour l'Assemblée nationale la prépondérance sur le président de la République. Encore une fois, à moins que vous ne trouviez que le pouvoir législatif ne fait pas partie du gouvernement, qu'il doit en être séparé, il est bien certain que, sans aller plus loin, je ne puis pas être coupable d'une attaque contre le gouvernement.

Le gouvernement, c'est la Constitution, c'est l'Assemblée nationale, c'est tout l'ensemble de notre système constitutionnel. Eh bien! encore une fois, ai-je attaqué la forme républicaine? Ai -je attaqué la Constitution de la République! Pas le moins du monde, je le répète. — Oui, j'ai attaqué le pouvoir exécutif! Nous verrons tout à l'heure comment je l'ai attaqué. Mais je dois encore faire observer que ce ne peut pas être là un motif d'accusation. L'Assemblée nationale a fait précisément la même chose que moi le 9 février. Le 3 février, sur la proposition de M. Louis Perrée, vous avez repoussé un ordre du jour pur et simple, lequel rejet impliquait nécessairement cette idée que le pouvoir exécutif était suspect à l'Assemblée.

Or, si vous avez réfléchi à ce que contenait ce vote, vous avez dû penser le lendemain qu'une déclaration faite par l'Assemblée nationale, impliquant méfiance de son gouvernement, méfiance d'un gouvernement où il n'y a plus de monarchie, plus de souveraineté inviolable, mais où tout est responsable, où tout peut être atteint et est effectivement atteint par le vote de méfiance ; si vous avez fait attention à cela, vous avez dû comprendre que vous faisiez un appel à l'insurrection. (Rires et dénégations à droite.)

Ah ! vous allez voir.

Citoyens, la conclusion où j'arrive a probablement dé quoi surprendre ; mais enfin elle est vraie. Sous la monarchie constitutionelle, quand le monarque est inviolable, une assemblée élective peut déclarer que le ministère lui est suspect, qu'il n'a pas sa confiance, qu'il lui inspire de la méfiance. Mais quand, sous l'empire de la Constitution, le président de la République fait partie du gouvernement, partie intégrante et res-

LE PEUPLE — 1849 SRI

ponsable du gouvernement, la stabilité du système n'en est point ébranlée. Dire que ce gouvernement n'a pas la confiance du peuple, c'est accuser tout le gouvernement, c'est dire au peuple tout entier :• Nous sommes gouvernés par des gens qui conspirent. Alors la Constitution n'aura plus de représentant dans le pouvoir exécutif, il n'y a rien qui puisse empêcher le peuple de se défaire du gouvernement. (Vive interruption à

droite.)

Citoyens représentants, veuillez bien réfléchir que vous êtes en république, que notre monde politique a été retourné, pour ainsi dire, depuis le vote de la Constitution ; qu'une foule de choses qui étaient vraies avant le vote de la Constitution ne le sont plus aujourd'hui, que vous vivez dans de tout autres conditions. Certes, si ce que je viens de dire pouvait une autre fois appeler, votre attention, une attention plus profonde, plus réfléchie, sur les actes politiques qui émanent de cette assemblée, dans ses rapports avec le pouvoir exécutif, j'en serais heureux pour mon compte...

Je ne cherche pas les insurrections. Je pouvais, le lendemain du 3 février, dire au peuple de Paris : Le pouvoir exécutif vient d'être déclaré déchu par l'Assemblée nationale. (Allons donc!)

J'ai attaqué, je le répète, le pouvoir exécutif; je l'ai fait, je le veux bien, en style de journaliste; mais mon attaque njétait ni plus ni moins que la déclaration de méfiance faite par l'Assemblée nationale elle-même. Ce grief-là encore, il faut le mettre de côté.

On dit que j'ai attenté aux droits et à l'autorité du président de la République.

Il y a une apparence de raison à cela. Oui, j'ai attenté aux tendances personnelles et aux prétentions du président de la République, aux prétentions qu'on croit pouvoir tirer de certaines circonstances de son élection; mais, quant à ses droits constitutionnels, j'ai été le premier, moi, à les reconnaître.

Il y a, dans les articles incriminés, un passage qui a donné lieu à cette accusation. Ce passage est celufci : « Le président de la République a posé la question de la dissolution de l'Assemblée nationale ; l'Assemblée nationale posera à son tour la question de la démission du président de la République. »

Je n'ai pas entendu, dans ces deux articles antérieurs au 29 janvier, remarquez-le bien, que le président de la République eût la pensée de renvoyer par la force l'Assemblée nationale; j'ai voulu parler d'une certaine contrainte morale dont on voulait user à son égard; et par analogie, j'ai dit:

« L'Assemblée nationale aussi puissante, plus puissante que le président de la République, peut dire au président de la République : « Si vous ne marchez pas d'accord avec moi, c'est à « vous de vous retirer. »

La même chose a été répétée ici.

Le conflit a été porté à cette tribune par M. le président du conseil et par M. Dupont (de Bussac), qui lui a déclaré, aux applaudissements de l'Assemblée, que le président de la République était inférieur à l'Assemblée. Les mots de démission, de destitution employés par moi à l'aide d'une analogie bien marquée, ces mots ne sont pas une attaque; je le rappelle encore une foi6, parce que, de ce troisième grief, je veux qu'il ne reste rien non plus.

Je passe au quatrième grief. On prétend que j'ai excité les citoyens à la haine les uns contre les autres. J'aurais voulu que M. l'accusateur public, dans son réquisitoire... (Mouvement d'improbation, hilarité sur quelques bancs.)

Une voix a droite. Il n'y a plus d'accusateur public ; nous ne sommes pas en 93.

Le citoyen Photjdhon. Je voudrais que, dans la demande d'autorisation, on eût bien voulu citer le passage sur lequel on fonde tous ces griefs, car moi qui me suis relu, je n'ai pu le découvrir. Dans les deux articles, il est question de monarchistes, de jésuites, d'obscurantistes, mais en opposition avec <les républicains et des patriotes.

Voilà tout ce qu'il y a. Eh bienl si j'ai excité à la guerre civile en classant ainsi les citoyens en deux partis, l'un ami, l'autre ennemi de la République, je connais bien des gens que le ministère avoue, que la majorité appuie, et qui ont fait pis que moi.

A l'extrême gauche. Très-bien! Très-bien!

Le citoyen Proudhon. Vous n'avez pas oublié cet ordre du jour d'avant-hier, relatif aux discours attribués à M. le maréchal Bugeaud. M. le maréchal Bugeaud, je dois lui rendre justice, est ainsi que moi parfaitement connu pour ses opinions. (Bruit et rires sur* quelques bancs.)

Eh bien! lorsque M. le maréchal Bugeaud, à la suite de M. Léon Faucher, s'en vient parler des éternels ennemis de la société, qui désigne-t-il par ces mots : a Les éternels ennemis de la société 1 » Sans doute, les républicains, les patriotes, par opposition aux monarchistes dont il est certainement un des soutiens.

A l'extrême gauche. Bravo! C'est cela! Très4rien! trèsbien!

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Le citoyen Proudhon. Citoyens, dans tout ceci, c'est la loi de la force et du nombre qui fait notre conviction.

Aujourd'hui, ceux qu'on appelle socialistes sont, comme au- ' trefois les Albigeois et les Vaudois, désignés à la persécution. Quand on parle contre ces gens-là, il n'y a pas excitation à la haine des citoyens contre eux; mais quand les républicains, les socialistes parlent des capitalistes et des réacteurs, alors il y a excitation à la haine mutuelle des citoyens. (Approbation à l'extrême gauche.)

Tous ces griefs, j'ose le dire, ne sont que des prétextes pour arriver à la répression d'une injure qu'on n'a pas osé dénoncer.

Chacun sait bien que les deux articles incriminés ont été écrits par moi contre le président de la République, c'est-à-dire contre sa politique. Eh bien I puisque tout le monde sait cela, pourquoi donc est-ce qu'on n'a pas osé le dire? Pourquoi le président de la République, qui est seul attaqué dans mes articles, ne s'est-il pas plaint? Pourquoi n'a-t-il pas donné mandat à quelqu'un, en son nom, de se plaindre î

Il est avoué par moi que ces articles ont été faits contre le président de la République, l'intitulé est là qui le prouve ; j'ai dit que c'était une préméditation de ma part, je n'ai pas voulu commettre d'autre délit; je l'ai commis avec intention, je l'ai dit partout; cependant, je suis poursuivi pour ce que je n'ai pas voulu faire.

Le véritable grief, je le répète, messieurs, c'est l'injure du citoyen Louis Bonaparte. Tout le monde ici l'avoue ; eh bien ! ce délit dont le procureur général n'a pas voulu parler, ce délit que j'ai tout de suite signalé comme étant le véritable, ce véritable délit a été reconnu par l'honorable rapporteur, M. Martin (du Nord)...

Un membre. De Strasbourg. (Hilarité.)

Le citoyen Proudhon. M. Martin (de Strasbourg) ; je vous demande pardon. Je fais une grande différence entre les deux, soyez-en convaincus.

Le citoyen Martin (de Strasbourg) ^après avoir dit que j'avais grand tort de croire qu'on me poursuivait pour des délits qui exigeaient la plainte de la personne offensée, ajoute : « Les délits pour lesquels l'autorisation est demandée sont : attaque à la Constitution; attaque contre les droits et l'autorité que le président tient du suffrage universel ; excitation au mépris et à la haine entre les citoyens. » Et, à la fin de son rapport, il dit : a D'une part, l'impunité des attaques contre l'Assemblée ne peut justifier les attaques contre le président, ni en droit, ni en morale, ni même en politique. »

Ainsi la pensée vraie, celle qui est dans la conscience de tout le monde, celle qui a préoccupé l'esprit de l'honorable rapporteur, cette pensée, à travers tous les motifs du rapport, a fini par se dégager. C'est qu'en réalité on poursuit en moi l'agresseur du président de la République, et non pas l'homme qui attaque la Constitution, l'Assemblée nationale, qui excite a guerre civile entre les citoyens.

Je pourrais invoquer encore, à l'appui de ce que je dis ici, les motifs qui ont été donnés dans quelques bureaux pour appuyer la demande en autorisation de poursuites. On n'a pas dissimulé qu'on ne pouvait souffrir les articles de journal, dans lesquels la personne du président de la République se trouvait attaquée avec tant de véhémence. Cela a été dit.

Je rappelle toutes ces circonstances, afin qu'il soit bien constant encore une fois, et j'y tiens, qu'on ne poursuit pas en moi un délit d'une certaine nature, mais qu'on en poursuit un autre qu'on n'avoue pas. Et ce n'est pas sans raison que j'établis cette différence, que je tiens à faire cette distinction. Je ne sais pas si M. le procureur général a pensé aux conséquences de sa demande, aux conséquences de la poursuite telle qu'elle est introduite ; mais voici quelles sont ces conséquences :

Si je suis coupable d'attaques à la Constitution, etc., je suis passible des peines portées dans l'art. 1 er du décret du 11 août 1848.

Les griefs pour lesquels je suis dénoncé, messieurs, je le répète, sont punis, d'après l'art. 1 er du décret du 1 L août dernier, d'un emprisonnement de trois mois à cinq ans et d'une amende de 3 à 6,000 francs, tandis que l'attaque faite publiquement... (Bruits à droite.)

Le citoyen Brives. Attendez que Ton se soit mouché làbas. (Bruit.)

Le citoyen Président. Je prie M. Deville de s'abstenir de pareilles interruptions.

Le citoyen Deville. Ce n'est pas M. Deville. (On rit.)

Le citoyen Président. Je vous demande pardon, c'est le citoyen Brives.

Le citoyen Deville. Je ne puis pas accepter un reproche qui ne m'est pas applicable.

Le citoyen Président. J'invite tous les membres de cette assemblée, à quelque côté qu'ils appartiennent, à ne troubler pnr des bruits d'aucune nature (on rit) le discours du préopinant.

Le citoyen Proudhon. L'attaque contre tout dépositaire de

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l'autorité publique est passible d'un emprisonnement de huit jours à dix mois, et d'une amende de 50 à 3,000 fr.

Messieurs, il y a là une différence des deux cinquièmes au tout.

Eh bien ! moi, qui ne crois être coupable que d'une attaque envers le président de la République, envers un dépositaire de l'autorité publique, j'estime que la poursuite devait être faite en vertu de la loi et de l'article que je viens de rapporter; que, par conséquent, la demande en autorisation devait être portée devant vous en vertu de cette même loi et de ce même article.

Or, depuis que nous sommes en République, depuis que le chef du pouvoir exécutif a cessé d'être irresponsable et inviolable, le chef du pouvoir exécutif rentre dans la catégorie de tous les agents et fonctionnaires de l'autorité publique, c'està-dire que la même procédure qui doit être suivie par ceux-ci, lorsqu'ils ont été attaqués et diffamés dans leurs fonctions, doit être suivie par le président de la République lui-même.

C'était donc au citoyen Louis Bonaparte, président de la République, à déposer une plainte, comme il est dit dans l'article 5 de la loi de 1819, qui n'a pas encore été abolie par le décret du 14 août; c'était au citoyen Louis Bonaparte à déposer une plainte, et à demander l'autorisation de poursuivre à l'Assemblée. Il ne l'a pas fait. Je demande, d'après ce que je viens de dire, s'il y a loyauté, s'il y a justice, s'il y a constitutionnalité dans la demande en autorisation de poursuites.

Je suis poursuivi, en fait, pour un délit qui n'est pas le mien; je suis poursuivi, ostensiblement, pour un délit dont je ne suis pas coupable; je suis poursuivi, en réalité, pour un délit qu'on n'avoue pas, qu'on ne nomme pas.

J'aurai à répondre devant le jury de choses que je n'aurai pas commises, et le jury me condamnera (Ah ! ah !) pour ce que je n'aurai pas fait, en vue de ce que je n'aurai pas eu à justifier. Puis, comme conséquence de cette infraction à la Constitution et à la loi, je serai puni d'une peine très-considérable, d'une peine qui s'applique au délit dont on m'accuse, et qui n'est pas le mien, tandis qu'en réalité je ne devrais être puni que pour le délit qu'on n'avoue pas ; je le redis, et je le redirai toujours.

Je ne puis pas accepter cette situation, et je demande que l'Assemblée nationale y réfléchisse. Je ne repousse pas, encore une fois, la responsabilité : quand j'ai signé un des articles et que je suis venu déclarer à cette tribune que j'acceptais la responsabilité de l'autre que je n'avais pas signé, j'ai assez fait

entendre que j'assumais la responsabilité de mes œuvres et que je ne voulais pas me mettre à l'abri de l'inviolabilité de représentant à laquelle je n'ai jamais cru, je le répète, pour mon propre compte. (Mouvement.)

Mais je ne puis souffrir que, dans ma personne, on attaque la Constitution, qu'on ait l'air de ne pas comprendre la légalité qui en découle.

J'ai quelques observations à vous faire encore, avant de finir, sur la légalité même de la poursuite, en tant qu'elle regarderait le délit réel qu'on veut réprimer et dont je parle.

Il est bien entendu, désormais, que c'est à l'agresseur du citoyen Louis Bonaparte, président de la République, que s'adresse la poursuite ; il est bien entendu que c'est là le délit qu'on veut punir et qu'on punira, dans ma personne, sous le nom d'attaque à la Constitution, au gouvernement et à l'Assemblée nationale.

Eh bien! je suppose maintenant que la plainte ait été faite comme elle aurait dû l'être, d'après la procédure républicaine qui n'est autre que la loi de 1819, appliquée aux plus hauts fonctionnaires publics; je suppose enfin que M. le procureur général ait osé dire : Oui, c'est pour attaque au président de la République que nous poursuivons le représentant du peuple Proudhon, il resterait encore à voir si les faits qu'on me reproche, comme constituant une attaque, sont de ceux qui peuvent être maintenant poursuivis, quand il s'agit du président de la République.

Il y a ici une question nouvelle, une question de légalité qui ressort de la question constitutionnelle que j'examinerai tout à l'heure. La question constitutionnelle, la voici : c'est que le président de la République n'est plus qu'un fonctionnaire comme les autres; il leur est supérieur en autorité, il leur est inférieur par la durée de ses fonctions et même par l'inviolabilité que nous avons et qu'il n'a pas. D'où il suit que le président de la République, devenu simplement un des agents, un des dépositaires de l'autorité, quand il est attaqué dans ses fonctions pour les actes de son gouvernement, ne peut intenter une action contre un représentant du peuple, inviolable, que dans la forme voulue et spécifiée pour tbus les fonctionnaires. Voilà la question constitutionnelle.

Voici maintenant la conséquence légalo, conséquence que, encore une fois, M. le procureur général n'a pas aperçue : c'est que l'attaque contre le président de la République est absolument de même nature que l'attaque contre les ministres du gouvernement. Si donc j'ai le droit, en discutant les actes

du ministère, en comparant entre eux un certain nombre de ces actes, d'en tirer des conséquences qui tendent à faire croire que leur politique est réactionnaire, j'ai le droit de tirer ces conséquences et de les exprimer.

Cela se faisait sous la monarchie, tout le monde en a été témoin ; cela se faisait contre M. Guizot, cela se faisait contre M. Thiers, cela se fait contre le ministère actuel. Vous pouvez lire au hasard le premier journal venu ; s'il n'est pas ministériel, vous verrez que le cabinet actuel est accusé dé réaction, de contre-révolution, de trahison.

Cependant le ministère ne poursuit pas ; le ministère estime que toutes ces attaques étant basées sur des actes authentiques, sur des actes qui, chacun en particulier, sont dans le droit des ministres, il est aussi dans le droit des écrivains de les incriminer.

Or, le chef du pouvoir exécutif ayant cessé d'être inviolable et irresponsable, le chef du pouvoir exécutif se trouve dans le même cas que les ministres. Tous les actes de sa politique peuvent être discutés, examinés, incriminés, comme ils le sont pour chacun des ministres en particulier ; d'où il suit que l'on ne peut pas venir me dire : Vous avez tiré de certains actes de la politique présidentielle des conséquences exagérées, et pour lesquelles vous allez être appointé à faire la preuve, ainsi que le dit le rapport de la commission.

Ici, je n'ai pas de preuves à fournir, je ne dois pas en fournir, on n'a pas le droit de l'exiger. Je n'impute pas au président de la République des actes de concussion, des malversations, des actes qui, par eux-mêmes, sont illégaux, immoraux. Je n'ai rien fait de cela : j'ai imputé au président de la République, j'ai fait remonter jusqu'à lui la responsabilité de tous les actes du ministère; j'ai tiré de la comparaison de ces actes entre eux la conséquence que, suivant moi, M. Bonaparte n'était pas favorable à nos institutions républicaines.

Je maintiens et la discussion telle que je l'ai faite, et l'induction telle que je l'ai tirée; elle est dans mon droit, non-seulement de représentant du peuple, mais de journaliste.

Eh bien ! aujourd'hui il s'ensuivrait de la demande d'autorisation que, pour ce qui concerne le président de la République, * on n'aurait pas le droit de distinguer entre l'appréciation des actes politiques et la conséquence logique qu'on en peut tirer, d'avec la diffamation, l'imputation de faits coupables en euxmêmes et calomnieux. Or c'est, dis-je, une conséquence de notre nouveau droit constitutionnel qu'il importe de faire ressortir, et qu'on ne peut pas laisser à l'appréciation d'un jury, que,

pour le président de la République comme pour le minislèiv, les actes politiques peuvent être non-seulement discutés, mais incriminés, et donner lieu à des inductions tout à fait disgracieuses, aux inductions les plus terribles même contre le chef du pouvoir exécutif.

Si vous me le permettez, je vais rendre ceci plus clair à vos esprits, en rappelant quelques-uns des actes que j'ai reprochés à Louis Bonaparte.

Messieurs, je vous le dirai en toute sincérité, le parti républicain, et la majorité de cette assemblée dira oui au fond de sa conscience, le parti républicain a vu avec inquiétude et méfiance l'avènement de Louis Bonaparte à la présidence.

Les motifs de cette méfiance, vous les connaissez tous ; ils ne sont pas assez honorables pour que je les rappelle à la tribune ; mais enfin ils sont là présents aux esprits. Il résulte de ses antécédents le soupçon d'une fantaisie, d'une monomanie, ou ce qu'il vous plaira, à l'empire, que certainement on ne viendra pas défendre, mais que l'on avoue tout bas et que chacun sait. Ces antécédents, j'avais le droit de les rappeler; c'est le premier anneau de la chaîne des raisonnements que j'ai faits pour arriver aux inductions, à la conclusion, que Louis Bonaparte, dans mon opinion, ne sert pas les intérêts de la République.

Voulez-vous que, de l'examen de ces antécédents, nous pas- ; sions aux premiers actes politiques du président! Tout le | monde les connaît. '

Je ne trouve pas mauvais que MM. les membres du cabinet aient accepté des ministères, sous le régime républicain, des mains de M. Louis Bonaparte; mais ce que je trouve surprenant, et cela a été dit par d'autres que par moi, c'est qu'il ait choisi précisément des hommes qui, en toute honnêteté de conscience, avaient cru devoir voter contre la Constitution. Plusieurs membres. Et qui donc?

Le citoyen Proudhon. M. Odilon-Barrot.

Le citoyen Odilon-Barrot. Contre la Constitution ! Où avez-vous vu cela? (Interruption et rires.) I

Le citoyen Proudhon. Vous n'avez pas voté contre la Constitution 1 (Non! non!)

Une voix. C'est vous qui avez voté contre la Constitution. (Bruit.)

Le citoyen Président. Tous les ministres ont voté pour la Constitution.

Le citoyen Proudhon. M. le président me fait observer que tous les ministres ont voté la Constitution : vraiment, c'est

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reculer la question. M. le président du conseil sait tout aussi bien qv e moi quelle différence il y a entre la Constitution républicaine actuelle et le régime représentatif pondéré de l'ancienne charte ; il sait très-bien que ce qui fait cette différence énorme, totale, c'est la dualité, ou même la trinité et l'équilibre des pouvoirs. M. Odilon-Barrot a soutenu ici la nécessité des deux chambres. (Eh bien ?)

Une voix. C'est une opinion.

Le citoyen Proudhon. La dualité des chambres, c'est toute une constitution nouvelle. (Non 1 nom, C'est toute une constitution monarchique. (Non I nonl Oui! ouil) J'en sais quelque chose, et vous aussi.

Plusieurs membrfs. Et les États-Unis ?

Le citoyen Président. C'est une affaire d'appréciation et d'opinion. On peut être parfaitement républicain et vouloir deux assemblées. (Exclamations à gauche.)

A droite. Oui! oui!

Quelques voix a l'extrême gauche. Ce sont les monarchiques qui disent : Oui !

Le citoyen Président. C'est, je le répète, une question d'appréciation : on ne peut pas appeler monarchiques ici ceux qui ont voulu deux chambres. (Non ! non ! — Exclamations à gauche.) Toute l'Assemblée, à l'unanimité, a crié : Vive la République! L'Assemblée, à l'unanimité, a voulu la République; tous ses membres sont républicains : ils l'ont juré. (Très-bien ! très-bien !)

Le citoyen Proudhon. Messieurs, s'il ne s'agissait que des intentions, je ne discuterais pas ici ; j'accorde volontiers que vous avez tous la meilleure intention du monde d'être républicains ; mais il s'agit des idées : c'est par les idées que les uns sont républicains et que les autres ne le sont pas. Je ne fais injure à personne en disant cela. Eh bien! j'estime que M. Odilon-Barrot, malgré qu'il en ait, n'est pas un républicain, puisqu'il veut deux chambres. (Interruptions diverses prolongées.)

Toute la question de la République gtt dans ceci, qu'avait exprimé parfaitement l'amendement de notre honorable collègue, M. Grévy.

« Une Assemblée nationale, toute-puissante, gouvernant par des ministres délégués, » que ces ministres aient un président ou qu'ils n'en aient pas, peu importe ! Mais la prépondérance de l'Assemblée, l'autorité souveraine de l'Assemblée... (Bruit.) voilà, selon moi, ce qui constitue le gouvernement démocratique.

Eh! citoyens, il faut bien trouver une ligne de démarcation entre la constitution démocratique pure et celle qui est monarchique ou qui tend à la monarchie.

Vous prétendez que la dualité de la représentation nationale n'implique pas la destruction du gouvernement républicain. D'après ce raisonnement, je suis en droit de vous dire : Mais la réégibilité du président n'implique pas non plus la destruction du gouvernement républicain ; mais son inviolabilité n'implique pas davantage la destruction de la République; mais l'hérédité de la présidence n'implique pas la destruction de la République. (Rumeurs.)

En allant ainsi de proche en proche, la République existe toujours. (Rires approbatifs sur quelques bancs à gauche.)

La République, je le répète, n'est que dans l'autorité prépondérante et absolue de l'Assemblée nationale.

Je demande pardon à l'Assemblée de cette digression. Elle avait pour but d'expliquer comment, dans mon opinion, la formation du ministère actuel était un acte politique inquiétant pour l'opinion républicaine. Je puis me tromper, je ne le pense pas. Qu'aujourd'hui je sois en désaccord avec la plus grande partie de cette assemblée, c'est possible : la majorité paraît acquise au ministère depuis le 3 février; mais enfin, dans mon opinion, je suis convaincu que la formation de ce ministère, dans le premier moment, était inquiétante pour la République. Si j'examine ensuite d'autres actes politiques du président de la République, je suis encore plus fondé à me méfier.

En effet, on a parlé assez souvent pour que je n'y revienne plus de la concentration des commandements militaires entre les mains du citoyen général Changarnier, et de la proposition Râteau, qui reviendra tout à l'heure... (Rumeurs.)

Or, qu'était-ce donc que la proposition Râteau? L'honorable M. Grévy vous l'a dit, c'était une signification faite de la part du président de la République à l'Assemblée nationale de se dissoudre.

Parmi les modifications légères que beaucoup de républicains d'intention croient pouvoir apporter à la Constitution, il en est une qui fait l'objet de tout ce débat, non pas du débat actuel, mais de la discussion relative à la proposition Râteau; cette modification, toute légère en apparence, c'est que le président de la République, chef du pouvoir exécutif, est l'égal de l'Assemblée.

Quant à moi, c'est là une opinion antirépublicaine, antidémocratique, et quand j'ai vu cette prétention de l'égalité entre les deux pouvoirs, élevée, soutenue à cette tribune par le

citoyen Odilon-Barrot, je me suis dit : Le président de la République n'est pas républicain.

Plusieurs membres a gauche. Très- bien !

Le citoyen Proudhon. Je ne veux pas aller plus loin dans la discussion des actes du gouvernement, parce que j'ai hâte d'en finir avec toute personnalité; je ne cherche pas l'occasion d'un combat personnel avec le président de la République... (Exclamations diverses.)

C'est dans le sens politique que je le dis... (Oui! oui! — On le comprend bien!) Que j'aie à me défendre devant le jury pour attaque à la Constitution ou pour attaque au président de la République, cela m'est à peu près égal. Dans le cas qui est celui de la demande d'autorisation de poursuites, j'ai plus de chance d'être acquitté, parce que encore une fois les délits qu'on m'impute sont précisément ceux qui n'existent pas.

Mais ce que j'aurais voulu avant tout pour le respect de la Constitution et pour la dignité de l'Assemblée, permettez-moi de le dire, c'est que, dans cette demande d'autorisation de poursuites, il n'y eût pas de subterfuge ; que la demande d'autorisation fût loyale aussi bien que l'imputation des délits; c'est que l'homme qui pourrait avoir à se plaindre, et je nie qu'il ait le droit de se plaindre, c'est, dis je, que cet homme, reconnaissant la vérité de nos institutions nouvelles, se résignât à faire lui-même la plainte à laquelle il est obligé par la loi de 1819. (Bruits divers.)

Je répète que dans la demande qui vous est faite, et quant à la matière, et quant à la forme, et quant aux conséquences légales, il y a déloyauté, inconstitutionnalité, il y a enfin violation des droits de la presse.

Citoyens, j'attends la décision de l'Assemblée sans la moindre inquiétude. Je suis de ceux, sachez-le bien, qu'on peut tuer, ou qu'on réfute, mais qu'on ne punit pas... (Oh! oh! — Mouvements divers.)

Voix a l'extrême gauche. Très-bien! très-bien!

Le citoyen Proudhon. C'est à l'Assemblée de voir si elle veut prendre au sérieux la demande du procureur général, demande qui n'est pas vraie dans ses allégations, demande qui est dissimulée quant à son but, ou bien si elle veut tenir compte des observations que je viens de faire.

Plusieurs membres a l'extrême gaughe. Très-bien 1 trèsbien !

(N« 91. - 17 février.)

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