AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
LE SOCIALISME RECONNAISSAin*
Citoyen président,
C'était, il y a trois jours, le 29 janvier. On parlait de coup d*État; car, depuis que vous êtes président, on en parle, et tant que vous serez président on en parlera. J'étais curieux de savoir s'il était vrai qu'on songeât, à l'Elysée, à célébrer ce glorieux anniversaire. Je me rappelais cette journée mémorable où vous parûtes tout à coup à cheval, au milieu des canons, des clairons, des tambours, prêt à enlever de votre épée jésuitique et absolutiste cette couronne qui dort sur la tombe du grand empereur. M. Léon Faucher sonnait l'hallali contre les socialistes; un réquisitoire, signé Baroche, venait d'être fulminé contre un représentant du peuple, votre serviteur, qui, dans un article de journal, avait mal parlé de vous. On s'attendait à un 18 brumaire. Eh bien! citoyen président, où en est aujourd'hui le thermomètre bonapartiste? Quel progrès a fait depuis un an l'iDÉB impériale!
Grâce à Dieu, grâce surtout à votre loyauté et à votre patriotisme, la Révolution est désormais hors de çéril. L'audacieux aventurier s'est éclipsé devant l'homme d'État : décidé-
mant, le magistrat remporte en vous sur le conspirateur. Ce que sollicite incessamment celui-ci est obstinément refusé par celui-là ; et nous sommes forcés de convenir que la République, cette chaste fiancée du peuple, pour mettre sa vertu à Tabri des entreprises du prince Louis et le tenir à distance respectueuse, n'avait rien de mieux à faire que de le prendre pour chaperon. Le président a tué le prétendant : là est le secret de votre situation ; là est la pensée de votre gouvernement. Le socialisme, par ma bouche, vous en félicite et vous en remercie.
Que le vulgaire vous méconnaisse et vous raille ; que les badauds sifflent ces velléités de consulat et d'empire qui échappent toujours^ comme des bouteilles l'ivresse, à la faible nature de l'homme, malgré les rebuffades du chef de l'Etat ; que les chauvins de la démocratie maudissent la lâcheté et Thypocrisie qui forment le fond de votre système : les vrais révolutionnaires savent apprécier vos services; ils rendent justice, citoyen président, à la profondeur de vos vues ; et, tandis que les imbéciles déplorent l'humiliation de la patrie, ils applaudissent à vos succès. Us savent que, comme il y a en vous deux hommes, l'un, ambitieux, sans vergogne, bohémien de haute lignée, qui ne vise à rien de moins qu'à régner sur la France, et par droit de scrutin, et par droit de naissance; l'autre, magistrat incorruptible, occupé les trois quarts de son temps à réprimer cette ardeur usurpatrice : de même, pour assurer le triomphe de la Révolution, il n'y avait à suivre qu'une seule politique ; et, cette politique, vous l'avez adoptée du premier coup avec un désintéressement suprême.
Puissance du droit, religion du devoir, ce sont là de vos miracles 1 Qui nous dira comment, en quatorze mois, le président de la République est parvenu à dompter en lui le vieil homme, à faire taire le prétendant, à museler le conspirateur! Car, nous pouvons le dire, à présent que nous ne le craignons plus, ce n'était pas im esprit ordinaire, que cet échappé de Ham, couvert des huées de la Constituante, et qui, trois semaines après, recueillait cinq millions et demi de suffrages.
Il avait parfaitement compris, le héros si ridiculement déi^aigné de Strasbourg et de Boulogne, et il avait été seul à le rom prendre, que le nom de Napoléon était une force capable de précipiter une dynastie, d'escamoter une République, et de révolutionner l'Europe. En cela il s'était montré plus intelligent mille fois que Louis-Philippe et tous ses ministres : l'éiection du 10 décembre Ta fait voir. Napoléon, revenant d'E«
98 tlELANGES. — ARtICLBS DE JOURNAUX
gypte ou de Tîle d*£lbe, n'avait pas jeté sur la nation un regard plus puissant.
Il était merveilleusement inspiré, le neveu du grand homme, en juin 1848, quand il faisait appuyer sa rentrée en France par des républicains de la veille et des socialistes; comme aussi lorsqu'il chercha à se rapprocher de la Montagne, et n*en fut empêché que par la rivalité de sa candidature avec celles de Raspail et Ledru-RolUn. Il savait que le jacobinisme est essentiellement dictatorial : or, la dictature, c'est Tempire, témoin Jules César, proclamé du même coup par la plèbe dtctator et imperator; témoin Napoléon lui-même, renégat du jacobinisme, et que madame de Staël appelait Robespierre à cheval. L'affinité entre Louis Bonaparte et la Montagne était si vraie, que, ne pouvant s'exprimer par une alliance, elle se résolut en un antagonisme : la cause première du 13 juin est là.
N'avait-il pas raison encore, au point de vue de son ambition, Louis Bonaparte, quand, après l'élection de décembre, il voulait que le président de la République mît à la porte cette assemblée d'eunuques, s'emparât résolument de l'autorité, et, au lieu de descendre bourgeoisement à TÊlysée, se fît proclamer chef inamovible de l'État ? Qui donc, en ce moment, lui eût résisté t Le 23 décembre, Louis Bonaparte était aussi fort que le prolétariat le 24 février.
Et, le 29 janvier, trente six jours après son installation au domicile présidentiel, pensez-vous qu'il fut déjà trop tard! La proposition Râteau, si mal développée, si mal appuyée, ne fournissait-elle pas à un acte de vigueur un magnifique prétexte 1 Un homme résolu se fût-il niaisement retiré, comme firent 0. Barrot devant Tattitude passive de l'Assemblée, et Changamier devant le calme du peuple! La victoire du 13 juin, remportée dans des conditions bien plus difficiles, a donné la mesure de ce que pouvait oser Louis Bonaparte, dans les quarante jours qui suivirent son élection. Le succès était certain: le président et ses conseils n'ont pas voulu.
Depuis lors, la chance pour Louis Bonaparte, et conséquemment le péril pour la République, n'a fait que diminuer : honneur, encore une fois, en soit rendu au président, dont la vertu civique nous a servi de sauvegarde. Mais Louis Bonaparte manquait-il de clairvoyance, le 8 mai, en applaudissant aux efibrts de l'armée d'expédition; le 18 août, en parlant de haut à la papauté; le 31 octobre, en flétrissant une assemblée rétrograde, et tout récemment en publiant le premier numéro du Napoléon f donnant à entendre, par chacun de ses actes, que
la politique suivie par le gouvernement du 10 décembre était diamétralement contraire aux vœux de son ambition, et que, plus le temps Téloignait du jour de son élection, plus il perdait de son prestige, plus s'évanouissaient ses espérances!...
11 faut le dire et le proclamer bien haut : Louis Bonaparte a été, après Février, Tunique danger de la République; et rien que Louis Bonaparte, devenu par le suffrage universel président de la République, ne pouvait nous en délivrer. Le président seul a triompLé du prétendant. Louis Bonaparte a commencé de décheoir du jour où il lui a fallu lutter avec le rôle que lui faisait son mandat; le premier de ses échecs a été son élection. L'empire lui était assuré, si, par un accident de scrutin, Cavaignac ou Ledru-Rollin avaient été élus, ou si l'Assemblée constituante avait déclaré la candidature de Louis Bonaparte, comme celles de Join ville et Chambord, inconstitutionnelles. Pour arriver aux Tuileries, avec le fanatisme des masses, ce n'était pas la route de l'élection qu'il fallait prendre; c'était, comme à Strasbourg et Boulogne, celle de la conspiration.
Gloire à vous donc, citoyen président, qui avez su remporter sur vous-même la plus belle victoire 1 Nous avions admiré Cavaignac vous remettant le pouvoir, quand il n'eût peut-être tenu qu'à lui de le garder! Vous, en ne prenant du pouvoir que ce que vous en accorde la Constitution, vous avez surpassé Cincinnatus. Nous n'aurons point d'empereur; l'occasion est échappée ; Louis Bonaparte ne la rattrapera pas.
Que si, de la considération de l'homme, je passe à celle du système, je trouve encore que la Révolution, le socialisme, la démocratie européenne vous doivent, citoyen président, une impérissable reconnaissance.
La Constitution votée, le chef du pouvoir exécutif élu, Louis Bonaparte devenu plus que jamais redoutable à la liberté, deux politiques s'offraient au président : l'une consistait à amortir, à annihiler la Révolution, en s'en faisant hardiment le chef et l'organe; l'autre à généraliser l'idée révolutionnaire , et à lui donner une impulsion irrésistible en l'irritant. Ici encore, Louis Bonaparte s'était montré d'une habileté consommée : l'abnégation du président a déjoué ses calculs.
Louis Bonaparte avait compris, avec cet instinct rapide et sûr, qui est le propre des grandes ambitions, deux choses : c'est, d'une part, que le nom de Napoléon était, avant tout, un nom révolutionnaire, et, de l'autre, que, l'ancienne féodalité vaincue, le champ de bataille de la Révolution n'était plus dans
la politique, mais dans les intérêts. Il s'était, de longue main, préparé pour cette situation : comme la majorité de ses électeurs, mais avec plus de conscience que ses électeurs, Louis Bonaparte était socialiste ; socialiste, dis-je, non pas du lendemain, et pour le besoin de sa candidature, mais socialiste de la veille y socialiste dogmatique, qui avait jugé le problème du siècle, et qui en avait essayé, comme tant d'autres, la so« lution.
Supposons que le nouvel élu, plus fidèle à ses appétits Napoléoniens qu'à son mandat constitutionnel, se fût fait, comme son passé littéraire et son intérêt évident Vy poussaient, le béraut du socialisme ; qu'il eût dit, à l'exemple de son oncle, la Révolution, c'est moi! et qu'appuyé sur les masses, il eût rompu en visière avec la majorité conservatrice et réactionnaire de l'Assemblée : par cette simple manœuvre, les vieux partis étaient éliminés, les chefs d'école balayés, Louis Bonaparte porté en triomphe. Le gage de l'empire, pour Louis Bonaparte, était dans la garantie que son nom donnait à l'idée révolutionnaire ; le progrès du socialisme, qui s'est depuis dix mois accompli parmi les paysans, montre à quel point une manifestation en ce sens était de sa part attendue, avec quelle ivresse elle eût été accueillie. Avec ces deux noms. Napoléon et Révolution, accouplés ensemble comme un mot de passe, Louis Bonaparte mettait la République démocratique et sociale dans sa poche; il devenait en trois jours plus puissant que cinquante victoires n'avaient fait son oncle, Tempereur. L'exemple de celui-ci fournissait, du reste, un argument : ce fut à force de se montrer révolutionnaire, terroriste même, à Toulon, à Saint-Roch, à Campo-Formio, aux Pyramides, que Napoléon réussit à prendre le consulat à Saint-Cioud, et, quatre ans après, l'empire à Notre-Dame. Louis Bonaparte le sentait : le président seul l'a empêché.
Non, a dit l'élu du 10 décembre, se parlant à lui-même, tantôt par la bouche d'Odilon Barrot, tantôt par celle de Dufaure ou Changarnier : cette Révolution appartient au peuple; il faut qu'elle s'accomplisse exclusivement par le peuple. L'Etat ni le prince n'y doivent en rien intervenir. Le véritable empereur, aujourd'hui, c'est le prolétaire : le prolétaire, sorti tout à coup du sol en Février; le prolétaire, qui, en posant la question du travail, a reculé de cent mille lieues l'horizon politique; le prolétaire, qui déjà, par l'immensité de ses idées, fait paraître si mesquine l'épopée de 89 et 93, et pâlir l'astre impérial. Nul n'a droit de parler de la Révolution que le prolétaire; nul, hors lui, ne sera sacré empereur. C'est à lui
LA VOIX DU PBVPLB — iSSO iOi
qu'il faut faire gagner les grades ; c'est lui qu'il faut conduire, parla persécution, à la victoire. Donc, ni consul, ni empereur, et pas de coup d'État ; mais, au nom de Ja liberté, réaction à ridée de Février. Guerre au socialisme; respect- à la Consti*» tution I
— Eh quoi, a dû, mainte et mainte fois, répondre au stoïque président Pimpétueux Louis Bonaparte : vous, le neveu, Théritier de l'empereur, vous continuerez la politique du gouvernement provisoire; vous suivrez les errements de la Constituante et de Cavaignac! Vous vous ferez, par dévouement au socialisme, le bouc émissaire du juste-milieu; vous serez Tâme damnée des doctrinaires et des jésuites! Pour la gloire de cette République que répudia l'empereur, vous livrerez au mépris du monde le nom de Bonaparte ! Pour attiser le feu des révolutions, et laisser au prolétariat le temps de grandir et de prendre la robe virile, vous vous ferez, pendant quatre ans, eunuque volontaire, quitte, à l'expiration de ce temps, de vous retirer avec les économies obtenues sur vos appointements et les menus profits de la place I
— Il le faut : les temps sont venus où la liberté, moyen et but des Révolutions, doit renouveler toutes choses. Jadis, on distinguait le pouvoir en spirituel et en temporel : le pape, vicaire de Dieu, avait le premier; l'empereur, image du peuple, tenait le second. A présent, le pouvoir se divise également en deux, mais sous une autre formule : le matériel et Vidéal. Ce n'est rien d'avoir pour soi la force des canons et des baïonnettes ; de disposer des armées ; de faire courir des myriades de procureurs et de mouchards. Tel qui passe sa vie entre les murs d'une prison est plus puissant, avec sa plume et un carré de papier, que le président de la République avec toutes les forces de l'État. Le vrai pouvoir, c'est l'idée : ce que vous appelez pouvoir, et qui excite si fort votre convoitise, n'en est que le caput morluum.
Or, l'idée constitutive du pouvoir, aujourd'hui, c'est la liberté. Liberté ! âme du monde, principe créateur, conservateur et régénérateur, vie des nations, force universelle, idée absolue, devant laquelle les autres idées sont comme des étincelles voltigeant dans l'infini, sans laquelle Dieu lui-même est le mal, et la propriété le vol 1...
Mais l'idée de liberté est encore vague : le gouvernementalisme dépravant les nations, l'esprit d'indépendance s'est éteint au cœur des innsses. Pour que la liberté pénètre de nouveau dans les âmes, il (ip^ut \^ chasser de vive force avec le marteau ^ de la per8(5cutio^ çt le, coin de la calomnie, Le pouvoir d'un
côté; la liberté, ou, pour mieux dire, l'humanité de l'autre : il ne faut pas moins que cette opposition suprême, pour soutenir la Révolution, . avortée en Février. Du despotisme, encore du despotisme, et toujours du despotisme, tel est Tordre de la Providence, telle est Tœuvre suprême des gouvernements au dix-neuvième siècle. Depuis trop longtemps bercé par ses tribims et ses empereurs, le peuple sommeille : lèvetoi, bonhomme Jacques; lève-toi, John Bull; lève-toi, Hans le Têtu, tes princes et tes prêtres te défient : c'est ton président, ton mandataire, ton serviteur qui t'appelle, qui te sollicite, à force d'oppression, à conquérir ta liberté. Hurrah, le prolétaire!...
Merci donc à vous, citoyen président, merci! Persévérez dans votre guerre liberticide. Le peuple maudira votre mémoire : celui qui règne là haut, et qu'adorent les Thiers, les Montalembert, les Faucher, récompensera vos mérites. Sans vous, le pouvoir, tombé aux mains de quelque empereur populaire, eût obscurci longtemps encore la pure notion de la liberté. L'idée est mûre à présent; vous pouvez lâcher la bride à votre Sosie. Louis Bonaparte, grâce à vous, méprisé, coulé, ruiné, n'est plus à craindre pour la démocratie. Faites le coup d'État qu'il vous demande : chassez-moi ces vieux parlementaires, installez-vous aux Tuileries, et proclamez- vous, de votre pleine autorité, empereur. Ce sera, pour le pays engourdi, comme la nouvelle d'une invasion de Cosaques. Les irépublicains attendent de vous ce dernier bienfait, pour vouf diie ce qu'ils ont dans la tête et dans le cœur* Salut et ftaternité.
tÀ TOIX DU PEUPLE — 1850 103
(N* 127. — 5 février.)