VIVE L'EMPEREUR I
C'est maintenant chose assurée, nous aurons un coup d'Etat : Louis Bonaparte a fait pacte avec le Diable. Le Diable, après avoir coupé en cinq ou six tronçons la majorité parlementaire, ainsi que le constate ce matin le Crédit^ d'après le témoignage des Débats, du Consliiutionnel, de V Ordre, de VÂssemblée nationale, a écrit lui-môme, sous la figure de M. Véron, et signé de sa griffe la cédule par laquelle il garantit l'empire à Louis Bonaparte. Le Constitutionnel d'avant- hier contenait une copie de l'acte, que tout Paris a lu, et qui, dénoncé hier par divers journaux, n'a reçu ce matin ni explication, ni désaveu. Ce que le Diable a écrit est donc écrit : nous aurons un empereur, nous aurons un coup d'Etat. Voici ce que dit le Père du Mensonge, le Vieux de la Calomnie, l'Enterreur de dynasties et de républiques, qui s'appeile le Diable ou le Conslilutionnel :
Aa milieu àes pouvoirs mobiles qui, après la Révolution de février, ont été dévorés en moins d*un an, le pouvoir élu au 10 décembre tire un surcroît d'influence de sa seule durée comparative. Sans doute il a amélioré notre situation parla sagesse de ses actes politiques; mais le seul fait d*avoir franchi plus d'une année depuis sou installation doit être compté comme une des causes de ce qu'il a rendu de sécurité au pays...
La renaissance du travail et du bien-être a été en quelque sorte proipressive, comme la durée du pouvoir, imagt croiasanle de la atabilité poli' tique. Peut-on se flatter que cette progression parallèle dans la durée du pouvoir et dans la confiance publique se continuera? Il faut bien reconnaître que non. Nous sommes menacés de voir se produire un effet tout contraire; car, tandis que nous serions naturellement conduits à nous confier davantage à mesure que le pouvoir s'éloigne de ses commencements, nous nous inquiéterons au contraire davantage, à mesure qu'il s'approcbera de sa fin. Le repos d'esprit que sa durée efi^tive nous donnerait, sa durée légale nous le retire.
\ coup sOTi ce ii'est pas M. Tbiers qui a dicté cet entortil-
lage. C'est quelque Allemand ou Suisse, faisant son arpprentissage de gent de lettre politique et quotidien , comme qui àirait, de journaliste. Traduit du velche en français, Tapologw iù Constilutionnel signifie :
Que la prospérité et la confiance ont été, depuis le 10 dé< cembre, toujours croissantes ; — Opinion du Constitutionnel ;
Que cet accroissement de la confiance et de la prospérité est dû à la durée, comparativement plus longue, du pouvoir de Louis Bonaparte : — Assertion du Constitutionnel;
Qu'il n*y aurait plus de bornes à la prospérité et à la confiance, si le pouvoir de Louis Bonaparte devait durer toujours: — Foi de Constitutionnel ;
Mais que, vu la cessation, dans deux ans, du pouvoir de Louis Bonaparte, la confiance et la prospérité s'éteindront infailliblement sous peu : — Prédiction du ConstitutionneL
Donc, conclut le Constitutionnel, ou plutôt Satan :
Là est, qui pourrait le nier ? l'énorme inconvénient de la Constitution. Le pouvoir ne se fonde qu^ayec du temps; et la Constitution, il faut le dire, lui a refusé le temps. Si encore elle avait changé profondément ses attributions I Mais non : elle lui a laissé tout ce qu'il embrassait; elle lui a maintenu son rôle immense dans Tensemble de Taotivité nationale. Elle a continué à le charger de tant de choses, que pouvoir et société sont unis, dans toutes leurs chances d'ordre ou de trouble, par la plus étroite des solidarités.
En vérité, citoyen président, vous vous plaignez de graisse. Mais, si vous trouvez qu'il y en a trop, qui donc vous empêche de partager le fardeau 1 Qui vous oblige à gouverner et administrer seul! Pourquoi n'avez- vous souffert dans vos ministères que des commis 1 Vous aviez dans Odilon Barrot une fière monture ; dans M. Dufaure un vigoureux limonnier : pourquoi vous êtes- vous défait de ces deux excellentes bétesf
Et c^est ce pouvoir, auquel la société tient par tant de points, c'est ce pouvoir qui ne peut être ébranlé sans que toute la société en ressente les contre-coups, c*est ce pouvoir, disons-nous, qu'on a créé dans les conditions d'une instabilité perpétuelle.
Les défiances de la Constituante ont été excessives. Elle a craint de donner trop de force en donnant trop de temps au pouvoir exécutif, et, en lui en donnant si peu, elle nous a ôté ce qui est le nerf d'un peuple travailleur, la foi à l'avenir. C'est cette inquiétude du lendemain qui est le mal de notre situation actuelle. Car, il ne faut pas se le dissimuler, l'élévation du crédit public est due en partie ik rallao^aissement preique eompletdu crédit privé..*
Suit un tableau lamentable de la situation, duquel il résulte, contrairement à ce qu'on nous disait tout à l'heure, que, depuis le 10 décembre, grâce à Vinstabilité du pouvoir, il n'y a, dans ce pays, ni prospérité^ ni confiance. Car c'est à cela que le diable se reconnaît : il ne peut parler sans mentir, et il ne peut mentir sans se couper : ainsi l'a voulu la justice divine. Je termine ma citation :
On pourrait presque dire qu'on n'a pas donné à la durée du pouvoii politique en Franoe l'espace de temps que demande une opération rurale poar s'accomplir : là est. en grande partie, le secret des souffiranoes de nos campagnes. On nous dira peut-être que, si l'instabilité du pouvoir est un mal, c'est un mal sans remède, au moins immédiat, puisque o'est la Constitution qui le contient. Il n'en est pas moins permis d'ÉTUOiBB la situation. Un jour ne viendra-t-il pas, d'ailleurs, où on aura le droit de l'améliorer?...
Étudier la situation est joli, — surtout en attendant 1$ Jour où on aura le droit de Vaméliorerl — Beizébuth, mon ami, vous ne dites pas toute votre pensée. Quel crapaud avez- vous donc là, sur le cœur, qui n'ose pas sortir! Le Diable aurait-il de la pudeur? Allons, je m'en vais vous servir d'interprète.
S'il est une chose certaine, indubitable, et vous qui savez . tout, vous ne l'ignorez point, c'est qu'en 1852, Louis Bonaparte, président actuel de la République, ne sera pas réélu ; il ne reviendra pas seulement avec le titre de représentant du peuple ; il n'y aura pas de conseil municipal, de comice agricole qui veuille de lui. La Constitution sera révisée pour sûr. De savoir, après cela, quel nouvel ÉLU sortira de cette révision, si ce sera Ledru-Rollin, Cavaignac, Changamicr, Joinville ou Chambord; de savoir même si le peuple se donnera un élu, c'est une autre question, que je n'ai nulle envie d'examiner en ce moment. Tout ce que je vous puis dire et prédire, c'est que l'élu ne sera pas, cette fois, un Bonaparte. J'ai de votre esprit assez bonne opinion, citoyen Satan, pour croire qu'en traitant avec Louis Bonaparte, vous tablez là-dessus.
Or si, comme voua le dites, la durée et la stalnlité du pouvoir, tranchons le mot, si la prolongation, si l'héfédité du pou* voir présidentiel est indispensable à la confiance et à la prospérité publique; et si, en même temps, cette prolongation ou hérédité du pouvoir, à supposer qu'elle résulte d'une révision de la Constitution, n'a pas la moindre chance de profiter, dans deux ans, à Louis Bonaparte, il est évident, d'un côté, qu'en homme d'Etat dévoué à son pays, Louis Bonaparte ne doit point attendre jusqu'à l'année 1862 de provoquer la révision
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de la Constitution; d'autre part, que, candidat prudent et avisé, il ne peut se laisser souffler Télection.
Donc, la prospérité et la confiance exigeant un coup d'Etat, et Louis Bonaparte n'ayant de ressource que dans un coup d'Etat, vous voulez un coup d'Etat. Je défie le grand diable d'enfi^r de raisonner plus juste.
Eh bien i vous voulez un coup d'Etat, nous le demandons aussi; et ce qui vous surprendra bien davantage, c'est que nous somnies des vôtres. Vienne le coup d'Etat, vous dis-je^ nous marchons avec vous, au même cri, sous la même en* soigne.
N'y a-t-il pas de l'inhumanité, en effet, à faire attendre encore deux ans le bien-être du peuple, quand nous pouvons, avec l'aide de Louis Bonaparte, faire la chose tout de suite? Que risquons-nous! Le prolétariat n'a rien à perdre, et tout à gagner; la bourgeoisie, quasi ruinée, tient peu à conserver ce qui lui reste : pour elle, la meilleure spéculation est de jouer son va-tout et d'en finir. Tout est d'accord pour un branle- ' bas imiversel : le pouvoir, la bourgeoisie, le peuple. U n'y a que les légitimistes, les orléanistes, les capitalistes et les jésuites qui puissent faire quelque difficulté. Combien sont-ilst pas un sur cent. Va donc pour le coup d'Etat, et Vive l'Em-
FEBEURt
Vive rj^mpercwr/ — Vous nous permettrez, n'est-il pas vrai, citoyen président, de crier à votre joyeux avènement : Vive l'Empereur I Vous voulez bien que le peuple vous acclame, et n'entendez point être seul de la fête. Nous irons tous, la ville, les faubourgs, la banlieue, vous donner la sérénade.
Vive V Empereur! A bas V Assemblée nationale I — Nous avions résolu de la respecter et faire respecter jusqu'à la fin, parce qu'elle aussi, elle est, quoique indigne, l'élue du peuple. Ceux que nous avons engendrés, voyez-vous, nous les aimons à la perdition de nos âmes. — Vous nous avez fait changer d'avis, citoyen président. Nous pensons aujourd'hui, sur le compte de l'Assemblée nationale, exactement comme vous. A bas les Jiommes des vieux partis, les idéologues, les avocats 1 Us sont là quatre à cinq cents qui. méritent bien, n'est-il pas vrai, que le peuple, en proclamant son empereur, leur fasse une petite visite domiciliaire t
Vive l'Empereur! A bas rimpdM — Vous nous l'aviez promis, citoyen ; et nous ne sommes pas moins empressés de toucher le prix de notre suffrage, que vous de remplir votre promesse. Les financiers, vous ont fait manquer de parole, les scélérats I Dites un mot, âûtes un geste, et comptez sur nous ! En un clin
d'œil, les bureaux des percepteurs, directeurs, contrôleui's, receveurs généraux et payeurs, dévastés ; les rôles des contributions brûlés ; les octrois démolis ; le mur d'enceinte ouvert en dix mille endroits : les fiscaux n'en reviendront pas, je vous jure, où ils seraient plus malins que nous !
Vive V Empereur l A bas V usure l A bas Us dettes \ — Jusqu'à présent, nous avions horreur de la banqueroute : plutôt que de manquer aux engagements contractés en notre nom par l'État, nous étions résolus de travailler à mort, de vivre au pain et à l'eau, et d'acquitter nos dettes. De tout temps la classe exploitée a fait fi ! du bien d'autrui : comment donc sans cela seraitelle exploitée? Votre ministre Fould, nous donnant à entendre que nous étions dupes, a quelque peu modifié, sur te point, nos sentiments. Et puis, citoyen président, vous ne voudriez pas que tout fût pour vous. Le peuple, vous faisant la part du lion, peut bien prétendre aux miettes du festin. Au premier signal de coup d'Etat, nous mettons garnison à la Banque, nous prenons la Bourse d'assaut, nous brûlons le Grand-Livre, nous jetons à l'eau les registres de l'hypothèque; nous détruisons, aux cris de Vive l'Empereur ! les dossiers des notaires, avoués, greffiers, tous les titres de créance, de propriété. Du temple de Plutus, de la citadelle capitaliste, il ne restera pas pierre sur pierre.
Vive V Empereur I A bas les caloiins, les Jésuites^ les ignorant tins ! — Ils ne l'auront pas volé. Nous voulions bien leur continuer leur traitement, ainsi que leur casuel : quarante millions pour le budget des cultes, sans compter deux à trois cents millions escroqués aux familles, en dépit de l'article 405 du Code pénal : c'est payer cher, qu'en dites-vous, la liberté de conscience. Nous les enfermerons si bien dans leurs capucinières, leurs évéchés, leurs chapitres, leurs séminaires, qu'il ne leur prendra jamais fantaisie de vous trahir, citoyen président, comme ils ont trahi tour à tour Louis«Philippe, Louis XVIII et l'Empereur.
Vive t* Empereur \ et Mort aux tyrans f — On dit que les têtes couronnées veulent vous forcer de vous coaliser avec elles pour expulser de la Suisse Mazzini, Félix Pyat, et quelques autres proscrits, amis du peuple. Entendez bien ceci, président Le jour où nous irons vous prendre à l'Elysée , déclaration de guerre sera faite aux empereurs d'Autriche et de Russie, aux rois de Prusse, de Bavière et de Saxe; signification au pape, au roi de Naples et au duc de Sardaigne, d'avoir à déguerpir instanti quo^ parce qu'ainsi le veut le peuple français. Ah! nous •sommes un peu plus avancés aujourd'hui que nous ne l'étions en
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Février. Nous savons ce que nous voulons et ce qu'ils veulent. Nous ne demandions pas mieux qu'une Révolution lente, progressive, paciGque : on nous souffle la terreur et la guerre. Nous ne voulions, il y a bientôt deux ans, quand nous étions les maîtres, que deux choses, deux choses qu'aucune société n'a le droit de refuser, même aux malfaiteurs, du travail et du pain : on nous a donné du sang et du plomb. Plus d'hypocrisie, plus de merci ! Faites votre coup d'Etat, les travailleurs vous appuieront. Pas n'est besoin de les provoquer en coupant, sous leurs yeux, des arbres de liberté. La liberté, elle est dans le cœur du prolétaire : elle ne pend pas à vos mâts de Cocagne. Paraissez seulement au balcon des Tuileries, en costume impérial ; et la société, qui devait renaître du développement régulier de ses institutions, broyée sous nos mains frémissantes, commencera sa palingénésie par le chaos.